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Editorial

« Il faut tenir compte de la distance »
Lautréamont

En ce début d'automne houleux, rien de tel qu'un petit apologue zen pour se refaire une santé et affronter les faillites en tout sens, les déferlements d'intégrismes en tout genre et une fin du monde qui, si l'on en croit la multiplication des sites qui lui sont consacrés, se rapprocherait à grand pas... C'est une histoire de libellule et de piment. On la trouve chez André Breton, dans Signe ascendant : « Par bonté bouddhique, Bashô modifia un jour, avec ingéniosité, un haïkaï cruel composé par son humoristique disciple Kikakou. Celui-ci ayant dit : "Une libellule rouge - arrachez-lui les ailes - un piment", Bashô y substitua : "Un piment - mettez lui des ailes - une libellule rouge". »

altC'est cette histoire de libellule et de piment qui m'amène à revenir sur les événements de ces dernières semaines qui ont secoué le petit nombril parisien et fait des remous un peu partout sur la toile et dans les esprits. Mais, rassurez-vous, nous ne ferons pas une énième chronique des attaques subies par le Théâtre de la Ville, le 104, Roméo Castellucci, ses acteurs et leur spectacle, en proie aux assauts répétés de catholiques fanatiques, révoltés par le spectacle Sur le concept du visage du fils de Dieu, où, à les entendre dire, l'image du Christ subissait l'affreux affront d'être recouvert de merde.

Quel rapport entre le fils de Dieu, la libellule et le piment ? À première vue, rien. Mais à y regarder de plus près... mais oui c'est bien de cela qu'il faut parler. Regarder, voir. La focalisation autour des menaces (bien réelles) exercées sur la liberté d'expression masque un autre enjeu tout aussi crucial et constitutif d'une nouvelle idéologie dominante. Ce problème, c'est ce qu'Annie Lebrun nomme "le trop de réalité" ayant pour corollaire un processus de "démétaphorisation généralisée", c'est-à-dire une relation au monde fondée de plus en plus sur l'évidence de l'image et la transparence des signes. Et c'est là que piment et libellule interviennent... Car que nous montre avec humour notre fameux apologue zen ? Avant tout que le réel n'est que le fruit d'une vision et d'une interprétation singulière. Que chaque image contient en elle-même son propre double, et son propre trouble.

Or, je n'ai pour ma part pas vu ce que l'on a voulu me faire croire que j'allais voir. À aucun moment je n'ai vu le visage du Christ maculé de merde. Bien sûr, j'ai vu un vieil homme se répandre sur le blanc immaculé de la scène et asperger, pour finir, le lit et le sol d'un liquide à la couleur et à l'odeur signifiantes. Puis un peu plus tard, j'ai vu aussi le visage du fils de Dieu suinter, couler, se décomposer puis disparaître sous l'action d'un liquide similaire. Mais en même temps que la merde, j'y ai vu les larmes, et peut-être la sueur, et peut-être l'essence prête à s'enflammer – et sans doute tout cela à la fois. Et c'est ce trouble de l'image que j'ai aimé à ce moment-là et que j'aurais voulu voir plus à l’œuvre dans le spectacle de Castellucci. Car, il faut le dire aussi, Sur le concept du visage du fils de Dieu n'échappe pas lui-même à ce « trop de réalité » dont parle Annie Lebrun pour qualifier les usages de notre monde connexionniste « où la promiscuité a pris le pas sur l'interdépendance » et « où tout tend à devenir plus ou moins subversif ». Par la juxtaposition de signes qui n'arrivent pas à faire contradiction, le spectacle de Roméo Castellucci tombe dans le piège de la paresse autant que de ce qu'Annie Lebrun appelle « le totalitarisme de l'inconsistance », fondé sur « l'ordre de la promiscuité ». L'idée de départ est forte : mettre sous le regard indéchiffrable de ce fils de Dieu, qui redouble celui des spectateurs, un fils en proie au doute face à l'agonie incontinente de son père. Mais ce doute, qui semble être au cœur du geste de Castellucci dans ce spectacle, peine à transparaître sur scène, si ce n'est à quelques rares moments (retenons celui où des corps s'enfoncent dans le visage du Christ comme pour le sonder de l'intérieur) où l'image révèle son trouble sans chercher à nous l'imposer...

Mais laissons notre histoire de libellule et de piment poursuivre son chemin pour retrouver Agôn et son actualité toute fraîche. Après la sortie à la rentrée de notre premier numéro hors-série (« Mettre en scène l'événement : 11 septembre 2001 »), nous amorçons l'hiver avec une série de nouvelles publications et des rubriques de plus en plus actives.

Des lectures, pour quoi faire ?

Dans la rubrique « Points de vue et perspectives », nous publions aujourd'hui une enquête, mûrie depuis un an, consacrée à la place des lectures publiques dans le contexte théâtral contemporain. Impulsée par le théâtre des Ateliers à Lyon et menée par Alice Carré, Lise Lenne et Barbara Métais-Chastanier, cette enquête, intitulée :" Des lectures, pour quoi faire ?", rassemble les différents points de vue d’auteurs, d’acteurs, de metteurs en scène et de programmateurs. Elle donnera lieu à une rencontre le 3 décembre 2011 au théâtre des Ateliers, dans le cadre du festival Face à Face, avec Michel Cochet, Michel Simonot, Simon Delétang, Magali Mougel et Gislaine Drahy.

Le dossier n° 4 : L'objet en scène

Agôn prépare également la publication de soaltn dossier annuel consacré à "L’objet en scène", qui paraîtra en décembre 2011. Dirigé par Emilie Charlet, Aurélie Coulon et Anne-Sophie Noel, ce numéro se propose de construire une réflexion pluridisciplinaire entre théâtre d’objets et de marionnettes, cirque, danse, théâtre et opéra autour des multiples usages, détournements et rôles joués par les objets sur la scène. Entre animé et inanimé, vivant et mécanique, réel et virtuel, ce dossier explorera la pratique foisonnante et protéiforme du brouillage des limites de l’objet, en articulant réflexions théoriques et témoignages de praticiens. Au cours de la soirée de lancement du dossier, prévue le samedi 10 décembre 2011 au Théâtre Kantor (ENS de Lyon), vous pourrez découvrir plusieurs propositions artistiques autour de « L’objet en scène » et assister à une « vraie fausse conférence » animée par Michel Laubu et Jean-Luc Mattéoli.

Mémoire de spectateur : enquête autour d'Einstein on the beach de Bob Wilson

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A l’occasion de la première mondiale de la reprise d’ Einstein on the Beach de Bob Wilson qui aura lieu à l’Opéra-Orchestre National de Montpellier en mars 2012, nous  relançons  la machine des « Mémoires du spectateur » autour de ce spectacle. Manière d’éprouver par l’intermédiaire d’une autre mémoire, par l’entremise d’autres souvenirs et d’autres perceptions,  l’expérience de la reprise, nous souhaitons recueillir des textes-souvenirs, des lignes de mémoire, qui auraient pour assise la mise en scène d’Einstein on the Beach de Bob Wilson en 1976 en Avignon.  Cette enquête, conduite sous la direction de Barbara Métais-Chastanier et Edwige Perrot donnera lieu à une publication en février 2012.
Vos propositions, brèves ou déliées, sont attendues pour le 15 janvier 2012 au plus tard à l'adresse suivante : einsteinonthebeach.agon@gmail.com.

Du nouveau dans les rubriques

Les différentes rubriques continuent de se développer :

La rencontre du 28 juin 2010 avec Michel Bataillon, intitulée « Cinquante au service de la dramaturgie », a été retranscrite et mise en ligne dans la rubrique « Laboratoire de recherche – Théâtre et dramaturgie ».

Une nouvelle série d'entretiens réalisée par Keti Irubetagoyena sur les conditions d'imagination du spectateur donne la parole à Jean-François Sivadier, Lukas Hemleb, Jean-Louis Benoît, Stuart Seide et Nicolas Bouchaud.

La rubrique « Bords de scène » accueille deux nouveaux carnets de créations: "Accompagner le processus de recherche de Barbara Manzetti" par Marian del Valle et "En quête d'une médiation invisible : Carnet de création de l'histoire de Madame de Beauchamp, d'Yvonne, ou de..." par Anne Klippstiehl, ainsi qu'un entretien avec Tino Caspanello et Cinzia Muscolino issus de "l'école sicilienne".

Après traduction, un nouvel article d'Inge Baxmann, intitulé « Utopie du travail heureux », a enfin été publié dans le dossier n°3 sur l'utopie dans les arts de la scène.

Et vous pourrez trouver dans la rubrique "Points de vue et perspectives", un article de Sophie Walon consacré aux corporéités dans la danse contemporaine française expérimentale.

Bonne lecture !

Lise Lenne