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15 janvier 2013
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Editorial

Jean-Loup Rivière, professeur en études théâtrales à l’ENS de Lyon entre 2004 et 2016, a disparu ce samedi. Il a compté autant dans l’histoire de la revue Agôn qu’il a œuvré pour elle. L’équipe éditoriale a décidé de lui rendre hommage à travers cet édito. 

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Cher Jean-Loup,

 

Vous aviez l’art de rendre possible des familles d’invention, vous saviez plus que n’importe qui produire des alliances sororales ou fraternelles, qui reliaient entre elles/eux les plus inapparié.e.s.

Vous aviez ce sens de la mobilité – qui n’était pas relativisme – mais ouverture chaleureuse au plus inattendu. 

Vous tendiez à chacun le miroir de son désir – par vos silences suspendus, vos questions énigmatiques et si affûtées, par vos clins d’œil ou vos provocations : « Surprenez-vous, surprenez-moi », « Écrivez quelque chose d’intéressant », « Faites qu’on ne s’ennuie pas ». 

 

On parle de direction d’acteur pour nommer l’art délicat qui consiste à creuser la présence de l’interprète, le chemin qui mène à l’invention de son propre jeu. Vous étiez au sens propre un directeur de la pensée : pointant du doigt l’Amérique quand nous partions pour l’Inde. 

Le bonheur est qu’au fond, personne ne regardait le doigt.

Et qu’on ne voulait qu’une chose : trouver une autre terre.

 

Vous pouviez parler des heures durant des choux-fleurs violets du maraîcher du Pont de l’Alma et après quelques minutes décontenancées, on se disait que oui, on aurait dû penser plus tôt à l’importance des choux-fleurs violets, et qu’il était presque absurde d’être passé à côté d’un tel détail de la vie et de la pensée. Vous portiez comme personne les traits d’une intelligence si vive et si neuve qu’elle ne prend rien pour acquis ou ne condamne au rebut. Et nous sommes si nombreux à avoir appris à vos côtés qu’il n’y a pas moins à penser avec Shakespeare qu’avec Oz ou qu’avec The Wire, avec ses pieds qu’avec sa tête. Voilà pourquoi on vous rencontrait au carrefour de toutes les routes – même les moins empruntées.

 

Vous aviez l’art des révolutions coperniciennes. 

Le sens des renversements. 

Des effets de décadrage. 

Des lapsus. 

Des accidents. 

Et contre le géomètre, vous décidiez que deux droites bien que parallèles pouvaient se rencontrer.

 

Agôn, dans son indiscipline, dans sa manière cabotine de renverser les codes et de s’y amuser, dans son équipe qui réunit tant d’horizons et de regards si différents sur le théâtre et ses pratiques, vous doit beaucoup par sa manière comme par son esprit.

 

C’était il y a treize ans. Sous la forme d’une boutade – la pensée chez vous se déguisait souvent sous des costumes de légèreté –, vous aviez lancé l’idée : « Les revues sont les lieux depuis lesquels se pensent le théâtre, depuis lesquels on travaille le monde, des lieux où une famille de pensée s’invente, se fabrique, se déploie. À quand une revue en ligne consacrée au théâtre ? »

Vous nous aviez parlé ronéotypes, photocopies, ciseaux et colle, vous nous aviez parlé de L’Autre scène, cette revue que vous aviez fondée quand vous aviez notre âge, des circuits en train, en voiture, et tous ces Caen-Paris, pour emmener les numéros dans les besaces et les distribuer à la capitale. 

Vous nous aviez parlé de cet exemplaire retrouvé des années plus tard dans une obscure bouquinerie à New York. 

Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que de penser que c’est vous, qui aimiez tant les livres et le papier, qui nous aurez lancés dans la grande aventure des revues en ligne qui alors balbutiaient.

Nous étions – pour bon nombre d’entre nous – étudiant.e.s en Master 1 en Études théâtrales, un peu arraché.e.s à la crèche, un peu gentil.le.s et innocent.e.s – du théâtre comme du web. Et nous nous sommes lancé.e.s, sans le réaliser vraiment, dans l’aventure d’Agôn, qui aujourd’hui encore – perdure et nous réinvente.

 

Bien plus que de simples « contributions » (même si elles sont nombreuses), votre apport aura été celui d’un état d’esprit, en bref, celui d’une dramaturgie. Et si la dramaturgie fut l’un de nos premiers objets, un vaste bain bouillonnant où nous avons agité la cuillère du savoir pendant quelques années, elle fut surtout ce style donné à notre alliance, ce motif singulier qui faisait que la vie d’Agôn se tramait aussi du côté de l’invisible : ses réunions infinies et parfois chaotiques, ses gueuletons « Waterzoï », ses soirées « Crêpes et chignons », ses collections de madame Agôn et autres personnages filaires, ses débats, ses incertitudes, et au fond ce formidable laboratoire d’amitié politique, qui a su créer un espace de recherche auto-gestionnaire, autonome, sans subvention ni affiliation, un espace clandestin, insulaire, se donnant ses propres lois (de publication, de contribution, de format et de cadre) et temporalités (au fil de l’eau, arrachant aux calendriers arrêtés des dead-lines et des enseignements, sa nécessité propre), une machine à dessiner des singularités, pour faire entendre une parole, en dehors des sentiers battus. Et on ne peut que chérir l’importance de tels espaces et de telles aventures quand l’université aujourd’hui est corsetée par tous les bouts, qu’on vous parle « lisibilité de l’outil », soutenabilité et évaluation ; quand le journalisme et la critique sont empêtrés dans des formats et des impératifs de rentabilité. Cela aussi vous nous l’avez offert – cela aussi vous nous l’avez appris : car moins qu’un autre vous ne vous laissiez duper par les effets des institutions. Elles étaient des outils dont on peut se servir, certainement pas des temples où on viendrait pour croire. 

Une dramaturgie des formes de vie qui sont autant de formes de la pensée, voilà ce qu’il y a peut-être à la naissance d’une revue, voilà ce qu’il y avait peut-être derrière chacun de vos moments. Une sorte de bonheur sans anticipation :

« Il y a longtemps, lors d’un concert public, du piano que jouait Thelonious Monk, une corde a cassé. Il improvisa immédiatement autour du son discordant, permettant de comprendre ce qui était sans doute un des traits de son art si particulier : jouer chaque note de telle sorte qu’elle ne sache pas qu’elle était précédée et suivie d’une autre note. Le pianiste savait très bien qu’il y avait une autre note avant et après chacune, c’est la note qui ne le savait pas. Il produisait ainsi ce qui est la raison d’un art vivant, produire un pur présent qui ne regrette ni n’anticipe, et permet aux humains de vivre sans remords ni espérance, mais avec bonheur. » (Jean-Loup Rivière, L’Accident, préambule, Dossier n°2, 2009)

Avec toute notre amitié, notre admiration, notre estime,

 

Barbara Métais-Chastanier

avec toute l’équipe de la revue Agôn : Aude Astier, Marion Boudier, Alice Carré, Caroline Châtelet, Aurélie Coulon, Sylvain Diaz, Camille Khoury, Anne-Sophie Noel, Anne Pellois, Quentin Rioual, Julie Sermon, Ariane Zaytzeff