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(2009) N°2 : L'accident

Jean-Loup Rivière

Bonheur de l'accident

1 Avec « accident », la revue en ligne Agôn hameçonne un des plus beaux sujets qui soient. Tout geste poétique, tout geste d'invention est composé avec ce qui tombe sans prévenir, ce qui se produit sans préméditation, ce qui se trouve sans recherche. A juste titre, tout artiste aime à se glorifier d'être le recueil de ce qui est arrivé sans lui, malgré lui, mais à travers lui. Dans les arts que l'on dit vivants — l'expression est plate, mais elle est de conséquence —, la possibilité de l'accident accompagne l'œuvre, sa vie durant. Des « accidents » ont pu tramer sa fabrication, mais du fait que l'œuvre n'existe véritablement que dans le temps de sa performance, l'accident la guette. Et la met en tension : c'est la leçon du funambule.

2Il est dommage que le mot ait cédé à son penchant funeste. L'accident est aujourd'hui du côté du malheur, et l'on dira « chance » pour l'accident heureux. Rien entre chance et accident, sinon peut-être événement, qui est désaffecté et sans adresse. Or, l'accident, heureux ou malheureux, est ce qui me touche, me concerne, m'affecte. Il désigne ce point où le cours des choses croise mon chemin.

3L'art moderne de la mise en scène a été élaboré dans le souci de la Nécessité : le modèle de la marionnette, chez Gordon Craig, est, par exemple, ce qui permet d'abolir la puissance accidentelle de l'être humain que l'acteur ne peut s'empêcher d'être. D'où vient alors que soit reconnue, et parfois souhaitée, cette interjection qu'est l'accident ? C'est sans doute pour faire place, dans un art de l'interprétation, à ce qui est hors du champ de toute interprétation. Il y a des accidents qui peuvent être compris, une imprudence, un acte manqué, une défaillance, etc. Mais l'accident pur est sans raison, est insensé. Je n'y suis pour rien si le ciel me tombe sur la tête. Là où la superstition réconforte en donnant du sens, l'art trouble en montrant qu'il peut n'y en avoir pas.

4L'art n'est cependant pas exempt d'une possible superstition, et pas simplement en absorbant et convertissant l'insensé. Ce qui arrive sans raison ni préméditation peut être assimilé au vrai. Je considère le fortuit comme échappant au règne du semblant, et donc comme accès véridique. Comme si le hasard disait la vérité du seul fait qu'il est incontestable. Le happening a peut-être été une tentative de convertir l'art en religion.

5Il y a longtemps, lors d'un concert public, du piano que jouait Thelonious Monk, une corde a cassé. Il improvisa immédiatement autour du son discordant, permettant de comprendre ce qui était sans doute un des traits de son art si particulier : jouer chaque note de telle sorte qu'elle ne sache pas qu'elle était précédée et suivie d'une autre note. Le pianiste savait très bien qu'il y avait une autre note avant et après chacune, c'est la note qui ne le savait pas. Il produisait ainsi ce qui est la raison d'un art vivant, produire un pur présent qui ne regrette ni n'anticipe, et permet aux humains de vivre sans remords ni espérance, mais avec bonheur.

Pour citer ce document

Jean-Loup Rivière, «Bonheur de l'accident», Agôn [En ligne], (2009) N°2 : L'accident, Dossiers, mis à jour le : 16/12/2009, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1085.