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Entretiens

Jean-Paul Bouvet et Laurent Brethome

Les Souffrances de Job au Toboggan

Au mois de mars, Éclairages met en lumière Les Souffrances de Job, création de Laurent Brethome et de la Compagnie Le Menteur Volontaire qui sera présentée le jeudi 11 et le vendredi 12 mars au Toboggan. En choisissant de programmer ce spectacle, Jean-Paul Bouvet marque une fois de plus son intérêt pour les créations contemporaines. La singularité du Centre Culturel de Décines s'affirme en effet par une programmation originale, variée, souvent audacieuse. Refusant de donner à voir des spectacles sans aspérités, Jean-Paul Bouvet préfère confronter les spectateurs à des objets étranges, voire dérangeants. Julie Sermon a souligné la nécessité de lutter contre « l'aliénation imaginaire »1, qui touche non seulement les spectateurs mais aussi les artistes professionnels, et qui entraîne le développement d'un certain théâtre de divertissement ou de créations faussement subversives. Pari gagné, pour ce compagnonnage entre un lieu qui prend véritablement en compte l'individu-spectateur, et un metteur en scène qui cherche à inventer des formes nouvelles.

On ne sort pas indemne des Souffrances de Job. La pièce d'Hanokh Levin est subversive, au sens étymologique du terme. A l'origine, subvertir signifie retourner, renverser, bouleverser, anéantir. Ici, le retournement est d'abord dramaturgique : en très peu de temps, une nuit selon la lecture que fait Laurent Brethome des Souffrances de Job, la vie d'un homme est bouleversée. Celui qui dînait tranquillement en compagnie de ses amis finit empalé, réduit à un phénomène de foire dont l'agonie est un spectacle. La mécanique tragique qui se met en place est structurée par des répétitions-variations qui conduisent inexorablement Job au pal, par le biais de la traversée de diverses esthétiques théâtrales correspondant aux différents mouvements de la pièce. Pour le spectateur, la traversée est éprouvante et se décline de l'image même de la déréliction – solitude morale absolue, abandon de l'homme par Dieu –, lorsque Job, ayant tout perdu, est abandonné, nu, minuscule au centre du plateau qui se vide, à l'acmé de la dérision, lorsqu'il devient un phénomène de foire, une attraction digne de Freaks. Le choix de l'allusion, affirmé par Laurent Brethome dans ses intentions de mise en scène, est entièrement assumé. « On peut très bien imaginer une cruauté pure, sans déchirement charnel. Et philosophiquement parlant d'ailleurs, qu'est-ce que la cruauté ? Du point de vue de l'esprit cruauté signifie, rigueur, application et décision implacable, détermination irréversible, absolue.2 » Cette rigueur, on la perçoit dans la mécanique du pire qui caractérise le parcours de Job aussi bien que dans la scénographie qui la porte et l'accompagne au fil des changements de forme d'une toile, des variations d'un dispositif à la fois sobre et efficace. La pièce semble « immontable » et pose des problèmes de mise en jeu que Laurent Brethome résout en utilisant toutes les ressources du plateau. Philippe Sire maintient avec talent l'équilibre instable entre pathos et distance qui structure le texte, et son interprétation de Job est une véritable performance d'acteur, non seulement parce qu'il s'expose, recouvert de peinture, nu sans l'être, puis suspendu sur le pal, mais aussi – et surtout – parce que le désespoir de Job sonne juste.

Après la première au Théâtre de Villefranche-sur-Saône, les spectateurs étaient divisés, mais certainement pas indifférents. Job dérange, bouleverse, et on retrouve la subversion au niveau de la réception. Il est, plus que jamais, nécessaire de proposer des créations destinées non à plaire mais à donner à penser, à interroger les formes théâtrales actuelles. Avec Les Souffrances de Job, Laurent Brethome pose les bonnes questions.

Les Souffrances de Job , jeudi 11 et vendredi 12 mars à 20h30 au Toboggan

Le Toboggan, 14 avenue Jean Macé, 69150 Décines.

Renseignements, réservations : http://www.letoboggan.com/Les-Souffrances-de-Job.html

Entretien avec Laurent Brethome autour des Souffrances de Job d'Hanokh Levin

Entretien réalisé par Aurélie Coulon et Pierre-Damien Traverso

Aurélie Coulon : Vous avez eu à faire à beaucoup de programmateurs frileux, qui ont refusé ce spectacle. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Oui, en effet, beaucoup. Cela va de pair avec la politique culturelle du gouvernement, qui repose de plus en plus sur des perspectives de remplissage, des visées économiques beaucoup plus que sur une pensée culturelle. Il faut remplir les salles, et être rentable. Avec les Souffrances de Job, j'ai dû démarcher pendant deux ans et demi dans toute la France pour monter la production, et je me suis pris de nombreuses portes dans la figure... Si on lit le texte à plat, sans écouter mon projet de mise en scène, qui réside dans l'allusion, n'importe quel programmateur refuse un texte qui au premier degré est aussi violent.

Les lieux qui accueillent ce spectacle sont vraiment des lieux militants, qui défendent un certain engagement du théâtre. Ce projet est pour moi engagé, ne serait-ce que pour sa singularité : neuf acteurs jouant trente rôles, tout étant fait à vue sur la scène ; c'est une forme de théâtre total, qui existait à l'époque brechtienne mais qu'on ne voit malheureusement plus beaucoup aujourd'hui.

Sans me gargariser, je suis persuadé que ce que nous faisons là – que cela plaise ou non – doit être pris dans son ensemble : ce spectacle est un coup de poing, une oeuvre radicale. Hier, lors de la première à Villefranche-sur-Saône, les spectateurs étaient remués par les questions que le spectacle pose sur l'humanité. Le parti-pris de mise en scène associé au texte relève d'une démarche qui ne peut exister que s'il y a des lieux suffisamment engagés pour la soutenir. Et aujourd'hui, il n'y en a plus beaucoup.

A. C. : Sur Lyon, le Toboggan fait partie de ces lieux rares.  

Laurent Brethome : Oui, le Toboggan est un lieu réputé. Quand j'ai été voir Jean-Paul Bouvet, je connaissais sa programmation, et je pensais que les Souffrances de Job pouvait s'y inscrire. Je trouve par ailleurs que c'est l'une des plus belles salles de Rhône-Alpes, avec un rapport au public extraordinaire. J'ai été très honoré que ce spectacle fasse partie de sa programmation, car je pense que c'est l'une des meilleures programmations de Lyon. Son plateau danse est exceptionnel, et en théâtre, ce n'est pas toujours des choses connues, mais toujours intéressantes. Il ne se trompe pas. Jean-Paul Bouvet est l'un des rares à ne pas être dans le calcul, l'économie, mais dans une recherche, et dans l'accompagnement des artistes.

A.C. : Le choix de cette pièce était un défi ? Pourquoi avoir choisi ce texte "immontable" ?

Laurent Brethome : C'est le cinquième Hanokh Levin que je monte, je fais aujourd'hui des stages un peu partout à travers la France pour parler de cet auteur. Ce texte, nous l'avons choisi quand nous tournions Popper, créé à la comédie de Valence il y a trois ans. Nous nous sommes retrouvés bloqués sur la neige, dans un grand chalet, pendant vingt-quatre heures, avec du café, du whisky, et des petits beurres salés... Avec l'équipe, nous avons alors fait une lecture des Souffrances de Job. On l'a lue deux fois de suite, tellement nous étions bouleversés. On s'est dit que c'était immontable, épique, et qu'il fallait le faire !

J'ai mis deux ans et demi à réunir l'équipe : il y a vingt-six personnes qui collaborent à ce projet de près ou de loin, tous des spécialistes dans leurs domaines, que ce soit le dramaturge, Daniel Hanivel, sommité française qui a dirigé la maison de la culture de Saint-Quentin-en-Yvelines, qui a créé le Quartz à Brest, etc... Le scénographe, le plasticien, et le créateur de costumes  sont eux aussi exceptionnels. Le régisseur général, est le régisseur officiel de Marion Aubert, qui a tourné les Histrions pendant trois ans à travers toute la France. Je suis allé le voir à Valence, en lui disant que je n'avais pas les moyens de l'engager. Il m'a répondu qu'il avait lu le texte, et qu'il voulait le faire : pour lui, les Souffrances de Job allait être le spectacle de l'année, comme les Histrions il y a quatre ans.

Pendant deux ans et demi, on a préparé techniquement – il y avait un gros travail de plateau à réaliser, comme pour le pal – et on a mené un long travail dramaturgique : comment régler la question de l'intertextualité avec le mythe de Job, la question de dieu. J'y ai passé deux ans et demi de ma vie : je me suis enfermé plusieurs weekends avec le dramaturge pour tenter de répondre à ces questions. J'ai même passé vingt-quatre heures avec un rabbin !

Ensuite on a répété sur cinq mois, de façon étalée : deux semaines en septembre, deux semaines en octobre, trois semaines en décembre, et dix jours en janvier, et on a construit ce spectacle au fur et à mesure. Levin est très difficile à monter : il interdit les potacheries. Ce sont des textes implacables, mais en même temps pleins de dérision. On a vite fait d'être trop dans le drame, si on ne veut pas entendre l'ironie qu'il y a dans le texte.

Cela a été une vraie aventure. Au final, nous avons une production égale à celle d'un Centre Dramatique National, sauf que nous n'avons pas de compagnie de CDN. J'ai pris des risques énormes, y compris financiers. Hier soir, j'étais très content que Pierre Assouline assiste à la représentation : il a adoré le spectacle. Il connaissait très bien la pièce et il venait voir comment j'avais pu la mettre en scène, répondre aux questions que lui se posait sur sa représentation. Je crois que le public a plutôt bien accueilli la pièce également.

J'espère que ce travail sera vu à Lyon : je m'efface volontairement au profit d'une équipe.  Rien que la troupe de comédiens, qui forment une sorte de tribu depuis maintenant dix ans, il faut les voir. Je pense que c'est un spectacle qui peut "sublimer" les gens, car c'est un spectacle de théâtre total.

A.C. : En quoi a consisté précisément le rôle du dramaturge ?

Laurent Brethome : celui d'un regard. Levin porte un regard sur ce mythe de Job, à l'origine mythe babylonien entré dans la liturgie juive. Daniel a porté un regard sur Levin portant un regard sur le mythe de Job, et moi je porte un regard sur Daniel portant un regard etc... Il y a mise en abime constante. Ces deux ans de recherche ont été nécessaires pour ne pas être dans le non-sens, pour comprendre toutes les images, pour travailler avec les traductrices ; savoir ce qu'a voulu dire Levin. Nous nous sommes immergés dans l'histoire de ce mythe, dans la sagesse juive, dans l'oeuvre de Levin de façon plus élargie. Car ce texte ne ressemble à rien de ce qu'il a écrit d'autre. Il est classé faute de mieux dans les Pièces mythologiques, parce qu'on ne sait pas où le mettre, cela ne ressemble à rien de ce qu'il a fait. C'est une pièce inclassable.

Pendant ces deux ans, nous avons travaillé également avec le scénographe, pour tenter de répondre à toutes les questions scéniques posées par ce texte : comment faire pour passer du tout au vide, comment empaler un homme nu à cinq mètres de hauteur ! La question de la musique était également importante : j'ai travaillé avec Sébastien Jaudon qui a composé toute la musique du spectacle, en menant des recherches extrêmement précises sur la musique ancienne.

Tout sur ce spectacle, de la moindre mèche de cheveux au moindre lacet de chaussure a été pensé. Tout est soupesé, c'est pour ça que cela nous a pris du temps pour le monter. Car tout fait sens sur un plateau de théâtre, on a donc réfléchi à tout.

Ce qui m'a rendu heureux hier, c'est la réaction de la salle, quand tout se vide sur le plateau en moins de vingt secondes : la salle a frémi, et c'est justement cela que veut raconter Levin. On a réussi, avec les moyens qui sont ceux du théâtre, à raconter comment un homme peut tout perdre, et faire ressentir au public, ce que c'est physiquement que subir cette expérience. Pour arriver à tout cela, ce sont des processus de travail complexes, et que je ne peux pas toujours expliquer.

A. C. : Mis à part le Livre de Job , quelles autres références vous ont nourri ?

Laurent Brethome : Des références un peu tordues ! En peinture, Rothko, Malevitch. Mes lectures sont toujours périphériques par rapport aux textes que je monte : j'ai lu énormément sur Hitler par exemple, depuis six mois. Je suis incollable sur toute sa vie. Sans m'en rendre compte, je crois que je prépare quelque chose sur Hitler : j'ai envie de monter Mein Kampf, dans la version de George Tabori, à savoir d'une farce, qui est une réflexion sur Hitler jeune vivant avec un juif...

J'ai beaucoup lu sur les Juifs et la Shoah, je vais repartir bientôt en Israël pour trouver des documents. La dernière chose qui m'a beaucoup nourrie est – vous allez me prendre pour un fou ! - une série télévisée qui s'appelle Dexter : le héros est un tueur en série, ce qui amène le spectateur à entrer dans un rapport de compassion avec un tueur, un homme à l'origine d'une violence inouïe. J'avais besoin de ce rapport à la mort.

Pierre-Damien Traverso : Tabori et Levin, c'est un peu la même manière d'aborder le tragique par le grotesque et la dérision :  est-ce pour vous le seul moyen d'entrer sur le terrain du tragique ?

Laurent Brethome : Dès le début, nous avons voulu faire une tragédie grotesque. Dans son traité sur le rire, Bergson écrit que le rire n'est rien d'autre que la réfraction naturelle d'un drame. Chez Levin, c'est quelque chose qu'il met en avant, le rire, pour pouvoir dénoncer. Mais dans cette pièce, il s'agit plutôt d'ironie, donc d'une forme de grotesque.

Hier soir, ça a beaucoup ri, et de façon parfois surprenante. Les gens rient parfois de manière cruelle ! Je me suis rendu compte qu'aujourd'hui, peut-être que le rire est le meilleur moyen de dénoncer ce qu'il y a de plus violent dans nos sociétés. C'est aussi un moyen de ne pas se prendre au sérieux : le problème du théâtre aujourd'hui ce sont les théâtreux, qui font du théâtre pour théâtreux. Je laisse cela aux Subsistances...

A.C. : L'esthétique du cirque et du cabaret interviennent au chapitre 7, et créent une rupture importante, en termes de costumes, de couleurs. On est soudain mis à face à quelque chose qui semble sorti de Freaks .

Laurent Brethome : Oui, c'est l'un des premiers films que l'on a regardés, avec le Satiricon, pour la décadence du début. On a aussi vu des concerts de Marilyn Manson, où il est empalé à neuf mètres de hauteur...

Mais dans Levin on ne trouve pas de cirque athlétique, pas de cirque esthétique, et pas de barnum. La difformité qu'il nous montre est celle de l'âme. Il ne cherche pas à montrer des monstres, mais une difformité d'âme. Après bien des essais, on a trouvé qu'il ne fallait pas essayer de la démontrer, mais la faire exister par des potacheries.

P.D.T. : le procédé de l'allusion que vous mettez en avant n'empêche pas la violence : j'ai trouvé le spectacle plus violent que ce à quoi je m'attendais.

Laurent Brethome : en travaillant par l'allusion, on atteint paradoxalement à une exacerbation de la violence du texte, une violence rendue encore plus percutante, mais aussi plus poétique, donc plus acceptable. Il n'y a pas une goutte de sang : pour autant, l'allusion ne cherche pas à annihiler la violence du texte, mais à la sublimer, pour porter le propos de Levin encore plus loin.

A.C. : il y a aussi quelque chose de très onirique. Dans le dossier de presse, vous parlez de personnages qui sont peut-être rêvés. Mais au niveau de l'esthétique en elle-même, par les structures de répétitions/variations, le rêve est présent dans des modes de représentation qui ne sont pas du tout réalistes.

Laurent Brethome : L'exemple le plus frappant à cet égard est le chapitre des messagers de la mort, avec la mort des enfants. Nous sommes passés par des phases de travail très diverses : l'urne funéraire n'est plus finalement qu'une bouteille en plastique, remplie de peinture. L'enfant est cette tache de peinture au sol. L'idée est aussi de penser que le spectateur est intelligent, et qu'on peut lui proposer quelque chose de poétique. J'ai eu beaucoup de bons retours sur ce chapitre, qui met en oeuvre un procédé très simple au fond, mais qui a nécessité un travail énorme.

C'est aussi la volonté de faire théâtre de tout, et c'est aussi ce que je défends avec les acteurs de la compagnie. J'aime les acteurs et les actrices fondamentalement. On peut critiquer la mise en scène, la dramaturgie, mais ce que je ne pourrais pas supporter, c'est qu'on critique mes comédiens. Ils sont le plus important. La compagnie du menteur volontaire défend aussi une certaine vision du comédien : ce n'est pas par hasard si je suis un pédagogue au conservatoire de Lyon, et artiste associé au conservatoire de Nantes, et si Philippe Sire, qui joue Job, est le directeur du conservatoire de Lyon. Défendre, en tant que metteur en scène, la condition de l'acteur, est aussi défendre une certaine vision du théâtre, qui pour moi se meurt aujourd'hui dans certaines structures.

On oublie trop souvent que le théâtre, c'est avant tout les acteurs et les actrices. C'est ça la plus grande mise en danger : Philippe Sire jouant Job, c'est une vraie prise de risque, physique. Il me disait hier soir, que suspendu à cinq mètres de hauteur, il se pose vraiment la question de l'existence de dieu : si dieu existe, et qu'il veut le faire mourir, il n'a qu'à couper le câble !

P.-D. T. : Dans le jeu des acteurs, il y a un souci d'engagement, mais aussi de détachement ; l'acteur est capable de changer de personnage d'un chapitre à l'autre. Est-ce que vous suivez une école de jeu particulière dans ce procédé ?

Laurent Brethome : Pour moi, il n'y a pas de dogme, pas de jeu brechtien ou stanislaskien. C'est un texte : ni la direction, ni les acteurs, ne sont responsables du jeu, mais le texte seul. Chaque chapitre est un théâtre différent : on a du cirque, de la tragédie grecque, du vaudeville... Si on essaie de donner une unité aux acteurs, cela ne révèlera pas le texte. Cette différence que vous voyez est une force, car elle permet de ne pas tomber dans une direction d'acteurs à sens unique.  La langue elle-même change, on passe d'une écriture rapide à une écriture-fleuve.

J'ai vraiment cherché à être au service du texte. Dans le jeu, on n'a pas pu donner une identité précise aux personnages, car le texte s'y refuse.

A.C. : Quelle liberté avez-vous laissé aux comédiens dans la création ?

Laurent Brethome : Pendant la première session, les quinze premiers jours de septembre, les acteurs avaient le texte en main, et je les ai les laissés traverser la pièce en "vite et mal". Je leur laissais toute liberté, et je notais. Pour certaines scènes, on est arrivés à douze propositions différentes. Quand nous avons repris le travail en octobre, après avoir réfléchi avec mon assistante et avec le dramaturge, nous avons choisi, parmi ces douze, la proposition qui était pertinente.

Il y a eu une phase de recherche énorme, permise par l'espacement des sessions, étalées sur six mois. Je crois que c'est la façon la plus juste de travailler, car cela permet de prendre de la distance.

Petit à petit, à travers les mises en scènes que je fais – je suis jeune, mais boulimique, j'en suis donc déjà à dix-neuf mises en scène –  j'apprends à savoir comment je travaille, et comment je dois faire pour m'améliorer. Comme je suis quelqu'un d'excessif, j'ai besoin d'avoir des sessions espacées pour gommer mes excès, les atténuer ...

A.C. : L'enseignement a-t-il changé votre manière de faire, et de travailler avec les acteurs ?

Laurent Brethome : Complètement. J'ai été nourri par les textes d'Antoine Vitez, notamment L'école, qui parle des rapports entre metteur en scène et pédagogue, et j'y adhère totalement.

L'école est un lieu de laboratoire et d'expérimentation. Je ne prépare pas mes spectacles au conservatoire, mais je me nourris de ce qui s'y passe. J'ai travaillé sur Levin en stage à Lyon et à Nantes, cela m'a permis de me replonger dans son oeuvre d'une autre façon. Il y a de nombreuses passerelles entre le metteur en scène et le pédagogue. Cela me préserve en plus de devenir trop vite un gros con... On transmet le peu qu'on croit savoir, mais surtout ce qu'on ne sait pas. Cela me permet de rester en perpétuelle recherche.

P.-D. T. : Travaillez-vous encore en tant que comédien pour d'autres metteurs en scène ?

Laurent Brethome : En pays de la Loire, je suis connu en tant qu'acteur, j'ai joué Figaro, Richard III, on m'a proposé un Cyrano de Bergerac. En Rhône-Alpes, on m'a plutôt identifié tout de suite comme metteur en scène et il se trouve que j'ai dû refuser beaucoup de projets par manque de temps. Mais dans les deux-trois années à venir, je veux vraiment faire quelque chose en tant qu'acteur. Comme j'enchaîne, en un an et demi, sept créations, il va falloir attendre un peu...

Entretien avec Jean-Paul Bouvet

Entretien réalisé par Aurélie Coulon et Pierre-Damien Traverso

Aurélie Coulon : Pourriez-vous nous raconter l'histoire du Toboggan ?

Jean-Paul Bouvet : Oui, d'autant plus que j'y suis depuis le début. Ce lieu a été d'abord une volonté de l'ancien maire Pierre Moutin de construire un théâtre à l'italienne avec toute une vie autour, avec le café de la mairie, des ateliers de répétition, l'école de musique en sous-sol, une médiathèque, une salle d'exposition... C'était donc vraiment une volonté forte et le projet a mis beaucoup de temps à mûrir puisqu'il a fallu, je pense, trois ou quatre ans de réflexion. Puis l'architecte a été choisi : c'est Michael Munteanu, qui a aussi construit l'ENSATT. Le projet initial a été modifié : il n'y a pas eu de salle de répétition, le cinéma, qui n'était pas prévu, a finalement été construit, et au lieu d'avoir un véritable théâtre ça s'est appelé tout de suite « salle polyvalente » parce qu'il y a eu un « lobbying » de la vie locale pour que ce soit un lieu aussi consacré à la vie associative et à l'organisation de manifestations festives. D'ailleurs, avant de vous rencontrer, je découvrais les transformations de la place : Décines est en pleine restructuration, et la première pierre de la restructuration pour l'ancien maire a été de construire un centre culturel. Et ça, je trouve que c'était un signe fort, le fait que la culture prenne une place au centre ville avant même que le centre ville soit complètement modifié. Là ça n'apparaît pas mais beaucoup de quartiers ont été démolis... Donc le Toboggan a été construit en 1995, inauguré en 1996, et aujourd'hui même je viens de voir le plan de restructuration de la place qui est dans la continuité complète du projet initial, avec une allée piétonnière entre la mairie et le Toboggan. Le grand espace qui est là, derrière, sur le plan de l'architecte ça s'appelait « la rue » parce que normalement c'était une rue passante. Derrière le Toboggan, dans cet espace, une rue devrait se construire, se prolonger, on devrait aussi construire un nouveau quartier. Voilà le projet.

Pourquoi le mot Toboggan ? On me pose toujours cette question, et j'aime bien y répondre... Il y a eu la volonté de faire une consultation publique pour que la population de Décines puisse s'approprier le lieu et le nom. Le cahier des charges était assez simple : pas de nom propre, pas de nom compliqué, quelque chose de facile à mémoriser qui rentre dans la vie quotidienne et courante. Il fallait aussi un nom qui ait du sens. Il y a eu une consultation, plusieurs noms ont été arrêtés... Donc le maire qui a suivi, Pierre Crédoz, regarde par la fenêtre du bureau municipal et me dit: « C'est tout de même bizarre, le toit du Toboggan a vraiment l'allure d'un toboggan... » Alors, on a adopté ce nom. Mais ensuite il a fallu lui donner du sens. Ce qui était intéressant, c'est que le mot avait déjà son propre sens à partir de cette idée-là. Le mot vient de l'amérindien « toboggan », qui désigne un véhicule, un traîneau, avant de devenir le jeu de jardin public. Donc le lieu peut être un véhicule de connaissances, c'était déjà un premier sens. Et puis il y a un deuxième sens, qui me paraît vraiment essentiel : d'une part la notion de plaisir, car quand l'enfant monte au toboggan il descend avec plaisir et a toujours envie d'y remonter, et ensuite le rôle du personnel du Toboggan, qui est proche de celui des parents. C'est un rôle d'accompagnement. Au début, la personne peut hésiter, trouver que ce qu'on lui propose est élitiste... Mais le plaisir du divertissement est accessible pour tous. Nous, on ne les oblige pas à venir, mais on leur donne la possibilité de monter au Toboggan et de glisser. La personne qui vient voir un spectacle en retire de l'émotion, de la colère, beaucoup de choses, mais ce que nous ne pouvons pas rater c'est l'accueil, qui doit donner envie de revenir. Après, ce qui est important c'est la notion d'élévation : avoir envie, de plus en plus, de prendre des risques, comme les enfants qui vont ensuite essayer les toboggans des piscines, où on monte très haut, puis on redescend... Voilà, pour moi la culture, l'accès à l'art, c'est ça. Et voilà comment le nom, qui j'espère restera longtemps, a été trouvé. J'ai fait plusieurs fois l'essai quand on a lancé le nom. C'était en septembre, et en juillet, l'année suivante, je suis allé au festival d'Avignon, et c'était un nom que les gens avaient retenu parce qu'il n'est pas courant.

Il y a quelque chose que l'on revendique aussi ici, c'est que c'est vraiment un centre culturel. On pourrait aussi s'appeler « maison des arts » ou « multiplexe culturel », ça me plairait bien. Il y a vraiment un théâtre, un cinéma, une salle d'exposition, une médiathèque et un espace de convivialité où il peut se passer plein de choses, et à l'avenir j'espère qu'il s'en passera encore plus.

A.C. : Et vous, dans votre parcours qu'est-ce qui vous a amené au Toboggan ? On saisit déjà un peu ce que vous aviez envie de défendre en vous écoutant, mais plus précisément...?

Jean-Paul Bouvet : En fait je viens de Bordeaux. Là-bas, j'avais deux fonctions. J'étais directeur de deux centres sociaux, mais comme dans le social je m'ennuyais énormément j'ai fait une licence de théâtre, car j'avais fait des études de « Lettres modernes » avec « option théâtre », et puis tout au long de ma vie j'ai toujours gardé une relation avec le théâtre et le monde des arts en faisant des stages, par exemple. Puis, dans mon ancien travail, je m'étais remis à animer des ateliers théâtre qui fonctionnaient très bien, j'avais deux ateliers d'adultes, j'avais lancé un festival d'art sacré vivant, une rencontre de théâtre jeunesse d'Aquitaine, donc ça faisait beaucoup et il a fallu à un moment donné que je fasse un choix. Je pouvais faire un DESS « gestion de projets culturels » ou devenir intermittent, car je m'étais remis à faire de la mise en scène...

Et puis je suis venu à Lyon, tout simplement pour faire le point, en faisant un stage à l'ARSEC, qui était un organisme de formation, comme médiateur culturel. A l'époque je faisais partie de la fédération Léo Lagrange. Or à Décines ils cherchaient un directeur des services culturel sous l'égide de la fédération Léo Lagrange. Je suis venu voir et je me suis aperçu qu'ils avaient un projet de centre culturel. Ils cherchaient quelqu'un qui puisse aussi suivre les travaux et travailler avec le directeur technique de la mairie de Décines. J'avais des connaissances sur l'architecture, je connaissais le matériel, et j'étais donc capable de suivre la construction d'un théâtre... Je trouvais que beaucoup de choses dans ce projet correspondaient à ce que je pouvais apporter. Donc j'ai postulé et j'ai été choisi. Et ça fait maintenant quinze ans.

A.C. : Pour continuer à jouer sur le mot « toboggan » : on trouve des toboggans partout, dans toutes les villes, c'est un véritable équipement de proximité, or vous faites partie du « Groupe des vingt théâtres de villes ». On se demandait comment ça se passe, concrètement, quelles actions vous menez à Décines ou en partenariat avec d'autres théâtres du Groupe des vingt...

Jean-Paul Bouvet : Mon travail consiste aussi à développer des actions de partenariat. Le Toboggan a un projet artistique et un projet de développement où je l'ai inscrit d'emblée. J'ai toujours positionné le Toboggan, plus dans la programmation du théâtre que du cinéma, comme un relais entre la campagne et la ville-centre. Les spectacles ne sont pas des spectacles de périphérie mais doivent donner envie aux gens d'aller vers la ville-centre. Je suis très content que des abonnés se désabonnent du Toboggan pour s'abonner à la Maison de la danse, aux Célestins, à l'Opéra... S'ils font cette démarche-là je trouve que j'ai fait mon travail et que c'est très bien. Mais en revanche les spectacles que j'accueille ne sont pas des spectacles « de périphérie », c'est pour ça que je développe beaucoup de relations. Là, j'ai une relation très privilégiée avec la Maison de la Danse mais j'ai travaillé avec le TNP, les Célestins, l'Opéra... L'Auditorium de Lyon est venu cette saison car ils avaient envie de se frotter à des choses complètement différentes, ils ont fait des conseils d'administration ici... ça, c'est d'emblée dans le projet du Toboggan.

Le groupe des vingt rassemble des directeurs de théâtres. Il y a une charte : il faut que le directeur soit autonome dans sa programmation, qu'il puisse développer la création et que ce ne soit pas que de la diffusion, qu'il aide de jeunes équipes professionnelles, qu'il fasse tout un travail de sensibilisation, et qu'il aide des équipes artistiques au niveau de la région. Le groupe des vingt a donné les « Scènes Rhône-Alpes », qui étaient au départ des scènes de ce groupe. Ensuite ça s'est agrandi, et c'est tant mieux, mais nous nous sommes restés dans le groupe des vingt – qui rassemble en fait vingt-six théâtres maintenant. Nos activités dans ce cadre comportent trois axes : un axe de formation au niveau des relations publiques et de la communication, un axe d'échange d'informations entre administrateurs, et nous, en tant que directeurs, on s'est réunis plusieurs fois à l'ENSATT par exemple pour étudier l'accueil de compagnies étrangères et la TVA, puisqu'il y a eu un changement au niveau des TVA...

Il y a aussi un axe qui concerne des projets qu'on ne pourrait pas mener seuls. Par exemple, l'un des derniers projets qu'on est en train de mener s'appelle « Saut en auteur ». On a passé commande à un dizaine d'auteurs pour écrire des textes à minimum trois personnages avec une durée de vingt minutes sur le thème « le diable et la communication ». Ensuite il y a eu un comité de sélection, qui a choisi trois auteurs, et on a fait un appel à projets adressé à des metteurs en scène pour pouvoir monter ces trois textes de vingt minutes et faire un plateau commun autour du diable et de la communication. Au début on voulait trois metteurs en scène et finalement ça s'est réduit à une jeune équipe, la Compagnie du Bonhomme, qui va monter ces trois textes. Et on s'engage à faire tourner les spectacles : il doit y avoir quinze théâtres qui se sont engagés à les accueillir. J'ai aussi mené un projet qui s'appelait « Puzzle danse » avec des chorégraphes connus et un échange avec le Québec. Un chorégraphe québécois invitait un jeune chorégraphe français, et inversement... On a fait une tournée qui a duré trois ans et on est arrivés à 23 dates, ce qui est bien pour la danse, d'autant plus que c'était dans un temps très limité. Pour moi c'est très intéressant de travailler comme ça, ça crée du dynamisme.

A.C. : Est-ce que ce statut de « scène Rhône-Alpes » que vous avez obtenu a entraîné des changements depuis 2002, au niveau de la fréquentation par exemple ? Quels sont les projets que l'obtention de ce statut vous a permis de mettre en place ?

Jean-Paul Bouvet : D'abord il y a un cahier des charges. Il faut avoir des équipements pour les résidences, il faut accueillir un certain nombre d'équipes régionales. Ensuite, ça nous donne la possibilité d'avoir des aides supplémentaires de la Région. Par rapport à l'accueil des compagnies régionales c'est assez draconien : il faut cinq villes, trois départements et, je crois, dix représentations. Si on y arrive, on peut avoir des aides supplémentaires, et cela permet de faciliter la circulation des oeuvres sur le territoire. Ça nous a aidés au départ, mais on est quand même maintenant dans situation politique et financière de grande fragilité, et je pense que le Toboggan n'est pas seul dans ce cas. Donc en fait, petit à petit, les largesses qu'on pouvait avoir pour bâtir des projets il y a une dizaine d'années se réduisent à peau de chagrin et on a de moins en moins de possibilités. Mais en même temps je crois qu'il y a peut-être de nouvelles donnes à trouver, des nouvelles économies, des nouvelles mutualisations, des choses différentes qu'on n'a pas encore développées et qu'on devrait mettre en place.

Pierre-Damien Traverso : Précisément, c'est à quelle échelle qu'il y a des restrictions de budget ?

Jean-Paul Bouvet : Partout. L'État se retire de plus en plus, il y a des transformations de la société qui ne sont pas évidentes du tout. Vous connaissez la taxe professionnelle, qui était versé à l'État puis à la région et aux communes et qui maintenant n'existe plus. Elle est redonnée aux entreprises pour permettre soit du développement de l'emploi soit de l'investissement. Ces taxes que les communes percevaient, c'est un manque à gagner assez énorme auquel elles ne peuvent pas subvenir. Ensuite, l'État se retire de la vie culturelle de plus en plus pour garder sous son égide les grosses structures nationales et donner la compétence culturelle aux régions, aux départements et aux communes. Mais par contre il y a une nouvelle loi d'orientation où la compétence générale dans laquelle la compétence culturelle est inscrite devrait être retirée aux départements et aux régions et ne reviendrait qu'aux villes. Je vous donne un exemple : la programmation du Toboggan ne peut se faire qu'avec les aides supplémentaires que j'ai obtenues par la région, le département et la DRAC. Si je n'ai plus ça, je ne peux plus rien faire. La commune nous donne la possibilité de fonctionner mais pas d'acheter des spectacles. Si la compétence culturelle ne vient que sur les communes ça va être la catastrophe, parce qu'en fait ce qui vous amène ici n'existera plus. Il va ya avoir des obligations de recettes beaucoup plus fortes, il va falloir faire plaisir au plus grand nombre. Si vous ne prenez pas des gens suffisamment connus et reconnus à la télévision les gens ne vont pas se déplacer. Je vous donne un exemple : on a accueilli Michel Piccoli, et les gens ne venaient pas prendre un billet pour la pièce dans laquelle Michel Piccoli jouait, ils voulaient un billet « pour Michel Piccoli » ! C'est vers ça qu'on va tendre : il y aura une tête d'affiche et des seconds rôles, et les seconds rôles seront mauvais. C'est ce qu'on voit à Paris. Ici au Toboggan on doit être à 25-27 % d'obligation de recettes sur le cachet artistique mais sinon sur l'ensemble du fonctionnement on est entre 7 et 10 % de recettes propres. Il faudra une autre politique.

P-D. T. : Paradoxalement, vous avez baissé vos tarifs cette année. Est-ce que c'est parce que vous comptez sur une hausse de la fréquentation  ?

Jean-Paul Bouvet : C'est ce que je pensais, même si je suis persuadé que le problème de la fréquentation des lieux culturels ne vient pas d'un problème financier. Là, j'ai baissé parce que je pensais à la crise économique dans laquelle on est, c'est pour ça que j'ai instauré un tarif unique de 8 euros pour les jeunes de moins de 26 ans, travailleurs ou étudiants peu importe, parce qu'un étudiant a des problèmes mais un jeune de moins de 26 ans en a autant dans sa vie quotidienne. J'ai baissé les prix mais ça n'a pas eu d'effet du tout, au contraire on est en baisse d'abonnements. La fréquentation est forte, je ne m'en plains pas : on est entre 60 et 65 % de taux de remplissage, ça peut être une jauge à 600 comme une jauge à 200 ou à 540 mais on arrive, toutes jauges confondues, à cette fréquentation. Ce n'est pas mal, mais ce n'est pas suffisant en recettes propres pour se donner de l'indépendance. Parce que le problème est là : quand on fait des financements croisés on est beaucoup plus indépendant parce que chacun tire sur son pré carré. Quand il n'y a plus qu'un financeur il n'y a plus que le pré carré du financeur principal, et s'il veut imposer sa loi il peut le faire. La politique du Toboggan fait en sorte qu'il y ait 27 à 30 % de décinois dans la fréquentation. Je trouve que c'est très bien pour un lieu de périphérie, mais avec le rayonnement sur l'est lyonnais on arrive à 65 % de personnes de l'est lyonnais qui fréquentent le Toboggan. Seulement, par rapport à un esprit de clocher bien souvent un peu fermé des politiques locales, on va nous dire qu'il faut 80 % de décinois au Toboggan. Donc il faudra changer complètement la politique et faire autre chose : Laurent Gerra... C'est une réalité. Dans un avenir plus ou moins proche, je ne crois pas que l'exception culturelle française existera encore longtemps.

A.C. : Justement en vous écoutant je pense aux années cinquante, au Théâtre National Populaire de Jean Vilar, à la décentralisation... Est-ce que c'est un héritage que vous revendiquez ? Est-ce que vous cherchez d'autres voies pour poursuivre ce mouvement-là ?

Jean-Paul Bouvet : C'est vraiment un héritage que je revendique. Après, je crois qu'il faut aller vers une étude et faire des propositions autour du rapport de l'individu à une oeuvre. Il faut se poser la question : « Comment un individu peut-il fréquenter un oeuvre, qu'elle soit cinématographique, théâtrale, picturale ou littéraire ? ». C'est dans un rapport individuel qu'il faut travailler. Tout à l'heure j'ai évité d'utiliser le mot « public » parce que pour moi le public n'existe pas. Le public existe à partir du moment où on convie des personnes à venir dans un lieu, que ce soit un lieu fermé comme un théâtre ou un lieu ouvert, une place, une rue... Mais quand au niveau des « relations publiques » on me dit qu'on va travailler sur des « cibles », je refuse cette idée. Même une affiche doit parler à l'individu, et pas au plus grand nombre. Il s'agit d'aider l'individu à dépasser son goût personnel pour aller vers la connaissance. Moi, je fais mon travail dans ce sens-là. Je crois que l'art est vraiment un vecteur de connaissance important et qu'il peut nous apporter un esprit critique. C'est ce qui m'intéresse.

A.C. : C'est pour ça que vous développez peut-être plus qu'ailleurs l'accompagnement du spectateur ? Je pense en particulier aux «à-propos», ces rencontres qui permettent aux personnes de construire une réflexion autour d'un spectacle. Comment ça se passe ? Est-ce que ça s'inscrit aussi dans ce souci de la personne dont vous nous parliez juste avant ?

Jean-Paul Bouvet : Oui, tout à fait. En fait au départ j'animais moi-même les « à-propos », avant les spectacles. Je conviais les gens à venir, il y avait des invités et je ne parlais pas du tout du spectacle, mais par exemple sur Denis Marleau qui travaille beaucoup sur les images de synthèse et j'avais demandé à Claudia Staviski de venir avec moi et on a parlé de « théâtre virtuel ». Finalement, je me suis demandé quel sens ça avait de donner une « leçon », ou du moins d'accompagner les personnes avant qu'elles aient eu un ressenti par rapport à l'oeuvre. Donc maintenant ça a lieu après les spectacles. Il s'agit de donner la possibilité aux gens de se construire un regard, de façon multiple puisque chacun n'a pas vu la même chose. Par exemple si on se demande ce qu'on a vu pendant les 5 premières minutes du spectacle, combien de personnes il y avait sur scène, d'où venait la lumière... C'est assez surprenant de voir que les gens n'ont pas vu du tout la même chose. Il s'agit de reconstruire de façon objective son regard. On peut avoir ainsi une grande distanciation vis-à-vis de l'oeuvre, qui n'existe pas sans le regard. C'est aussi la reconnaissance de la différence, de la parole de l'autre. Il y a juste un guide qui est là pour les aider à aller un peu plus loin. Mais ça c'est très confidentiel encore, d'une part parce qu'on n'a pas de lieu : le Toboggan est assez limité au niveau des espaces. Le soir il y a tellement de vie dans le hall qu'à l'espace jardin il faut amplifier la voix pour se faire entendre... Pour avoir une parole libre il faut que l'animateur mette les gens en confiance, pour qu'ils puissent s'exprimer et dire même des choses intimes, et quand il y a un grand brouhaha tout autour on ne peut pas dire que la parole est facilitée. Mais en même temps il faut rester à proximité du lieu, qui est comme une matrice. Quand on est à jardin ça fonctionne bien, il faudrait juste isoler un peu cet espace d'un point de vue «scénographique».

P-D T : J’ai en tête une expression de Vitez : « un théâtre élitaire pour tous ». Est-ce qu’elle vous parle aussi ?

Jean-Paul Bouvet : Oui ! Mais je suis tenté de la contourner un peu. Je veux que les gens acceptent qu’il y ait des artistes et des intellectuels. Car petit à petit la pensée n’a plus lieu d’être, on est dans un monde de communication, où l’idéologie n’existe plus, on est noyé dans l’artifice. Si on peut recréer de l’idéologie, c’est bien. Je dis que j’ai une programmation pluridisciplinaire et qui s’adresse à plein de gens, pourtant certains me disent qu’elle est élitiste, mais je serais tenté de répondre : « Tant mieux ! ». Ce matin je suis allé écouter une lecture de Médée par la compagnie Premier Acte, qui s’est livrée à une refonte de cette histoire, et cela m’a beaucoup intéressé. On s’est retrouvé ensuite à plusieurs pour discuter et il y avait une personne qui voulait toujours ramener ça à la « femme », à l’anecdotique. D’accord, mais on est aussi dans un autre monde, un monde irrationnel. Ramener sur terre des choses qui sont d’un tout autre ordre, n’est pas l’unique clé. Cela revient à vider le mythe de lui-même que de vouloir trouver l’anecdote qui résumera l’histoire pour tous. Un élitisme pour tous oui, mais il faut reconnaître que certaines personnes ont plus de connaissance, nécessaire pour comprendre un texte ou un spectacle. Chacun peut trouver quelque chose, c’est comme dans le bouddhisme, il y a le grand et le petit véhicule. Mais ne rejetons pas un spectacle de qualité sous le prétexte de l’élitisme !

A.C : Plutôt que de faire des concessions sur la qualité de la programmation, vous préférez accompagner le public ?

Jean-Paul Bouvet : Bien sûr. C’est mon boulot ! C’est ce que j’ai envie de faire.

A.C : Qu’est-ce que vous observez de particulier pour des publics spécifiques comme les scolaires ou les entreprises ? Est-ce qu’ils sont sensibles à vos interventions, est-ce qu’ils reviennent après avoir vu un spectacle ?

Jean-Paul Bouvet : C’est difficile d’estimer ce genre de données. Ce qui me paraît important pour les enfants, et c’est sur quoi je me penche avec Sandrine Meillon, c’est d’être dans le domaine du plaisir et de l’émerveillement pour développer leur mémoire du théâtre. Après on essaye de travailler aussi sur ce qui est de l’ordre du ressenti, la peur, l’amour, la relation à l’autre… Pour que l’enfant puisse se bâtir un rapport à l’oeuvre, qui le porte à revenir dans des lieux d’art, de création et de culture. On a mis en place un parcours culturel sur toute l’année, avec six spectacles, pour que le toboggan soit pour lui un lieu vivant. On a aussi mis en place un système de classes laboratoires. Je ne me contente pas de dire que c’est formidable, ce que l’on fait. Il faut s’interroger et interroger aussi les acquis de l’enfant, sur le plan de la sociabilité par exemple avec des exercices autour de la danse, du jeu dramatique, de l’expression ou encore du dessin. On se demande avec l’instituteur ce qu’on peut apporter comme complément des acquis scolaires de l’enfant et comme approfondissement. C’est en favorisant le rapport de l’individu à l’oeuvre qu’on va accompagner le public futur. L’adulte, c’est fini. Pour celui qui a dit, très peu pour moi, on ne peut rien faire.

P.D.T : Ce que j’apprécie c’est l’accent porté sur la notion de démarche. Habituer l’enfant à se rendre dans un lieu…

Jean-Paul Bouvet : C’est ça la question : est-ce que la vie d’un théâtre telle qu’on peut la vivre maintenant doit perdurer ? Ne doit-on pas réinterroger notre rapport à l’art par rapport aux nouveaux medias qui nous entourent ? Par exemple pour l’année prochaine j’aimerai avoir mettre la salle en à plat et avoir une installation dans le théâtre avec des projections, de manière ambulatoire. J’aimerai que l’acte de consommation de l’œuvre d’art soit un acte quotidien. Je voudrais annuler les saisons qui n’ont plus lieu d’être : on ferme au mois d’août pour prendre des vacances, c’est tout. Il faudrait que ce lieu soit quotidiennement investi. Même par exemple pour une dégustation à l’aveugle de vin. Que ce lieu vive ! Qu’il soit un lieu de vie.

P.DT : Je pense à l’utilisation du restaurant, des goûters pour les enfants autour de l’ambiance des spectacles, ca va dans ce sens…

Jean-Paul Bouvet : Exactement. J’ai la chance d’avoir Joëlle [Lisi] qui fait des propositions elle-même, qui est en phase avec moi. Peut-être que l’année prochaine pour la biennale, on mettra un plancher de danse dans l’espace jardin. Mais je souhaiterai que des jeunes puissent l’investir comme ils investissent le parvis de l’opéra ! Il faut décloisonner !

A.C : Ce qui permet cette ouverture c’est aussi l’aspect multipolaire du lieu. Par exemple le cinéma crée des passerelles avec la salle de théâtre mais a sa vie propre aussi.

Jean-Paul Bouvet : On a eu la chance et la malchance d’avoir un multiplexe au carré de soie. Mais ça reste aussi une chance d’avoir un cinéma ici, pour en faire un lieu de réflexion et non plus seulement un cinéma de proximité. On a développé des soirées à thème comme les CINE REG’ART, cette année notamment autour de Jérôme Bosch, avec Damien Capelazzi et il y a plein de choses à faire comme ça, ou encore des soirées sur le patrimoine ou autour de débats de société. On voudrait aussi que chaque équipement maintenant déborde dans le hall, que le cinéma puisse être un café-cinéma, comme le théâtre déborde de la salle.

A.C : Vous pouvez rassembler autant des gens qui sont venus au théâtre et qui veulent poursuivre avec le cinéma que des cinéphiles, je pense notamment à l’exemple de ce film de Jean Eustache : Le Jardin des délices

Jean-Paul Bouvet : Oui, exactement. C’est ce qu’on essaye de faire.

P.D.T : Pour les artistes qui sont là en résidence, qu’est-ce qui motive vos choix. Est-ce vous qui vous tenez au courant de ce qui se fait ou est-ce plutôt les compagnies qui vont vers vous ?

Jean-Paul Bouvet : Les deux. Il y a des gens, dont j’ai suivi le travail et l’évolution, qui sont en résidence. Par exemple : Yann Raballand,  qui après être sorti du CNSMD, dont la résidence s’arrête à Clermont-Ferrand et avec qui je suis en train de dialoguer ou encore la compagnie Arcosm qui présentait un spectacle ici cette année. J’aime leur esthétique et leur manière de travailler. Au théâtre j’ai eu une équipe en résidence pendant six ans. Ce qui me plaît aussi c’est la capacité de la compagnie à faire des projets pour la ville et avec un cahier des charges. C’est un vrai travail. J’ai eu la chance que Laurent Langlois, le nouveau directeur de l’auditorium soit venu ici plusieurs fois, et qu’il ait eu envi de faire des choses ici. L’orchestre est donc resté une semaine au Toboggan et ce fut très prolifique. Alors j’aimerais avoir des équipes artistiques dans ce lieu qui permettent d’aller contre la programmation de feu-follet qui ne consiste qu’à programmer des spectacles d’un soir. Je voudrais qu’il reste des traces artistiques en partant sur des séries. Là j’aimerai faire venir une compagnie de théâtre forain, les frères Forman,  qui crée dans un espace restreint et accueille le public sous chapiteau. J’ai envie de reprendre aussi le spectacle de la compagnie Arcosm, La Mécanique des anges. Ce qui est intéressant, c’est de pouvoir demander à ces compagnies de participer à la vie du lieu. Par exemple j’avais demandé à l’orchestre de l’auditorium de faire un concert expresso à midi comme il le fait à Lyon pour le personnel municipal. C’est une certaine permanence et une certaine stabilité qui nous permettra d’aller dans ce sens la saison prochaine. Si on développe de vrais partenariats on n'a plus besoin de résidence, car l’essentiel, le travail sur la ville, se fait. Après on pourrait avoir aussi des artistes associés. On l’avait fait, notamment, avec les « uppercuts » qui consistaient à faire représenter dans la semaine quatre spectacles différents et à les reprendre le samedi tout en laissant les gens passer de salles en salles, celle de cinéma, de théâtre ou d’exposition. C’était avec l’artiste Frank II Louise qui est danseur et musicien, autour des arts numériques. Cela s’intitulait justement Digital uppercut. La présence d’un artiste peut permettre un vrai acte artistique.

A.C : Votre choix de programmer Les Souffrances de Job est audacieux : Laurent Brethome a eu du mal à convaincre les directeurs de théâtre. Comment avez-vous été amené à choisir ce spectacle là ?

Jean-Paul Bouvet : La première raison c’est la personnalité de Laurent. Il était artiste associé à Villefranche quand il est venu me présenter son travail. Alors, j’ai trouvé vraiment quelqu’un passionné de théâtre qui n’avait pas la peur du texte, ce qui correspond à ce que j’aime. A l’époque je ne connaissais pas Levin, et après qu’il m’ait envoyé le texte je me suis dit : « Ce n’est pas possible, comment va t’il bien pouvoir se débrouiller pour monter ça ? ». On est constamment sur le fil du rasoir, on peut tomber dans plein de pièges : des interprétations sur le livre de Job, des interprétations entre juifs et catholiques, d’autres encore qui sont scatologiques. Je l’ai rappelé et il m’a confié qu’il portait ce projet depuis deux ou trois ans. Alors quand je sens quelqu’un d’habité, j’ai envie de lui faire confiance, alors je lui ai dit : « banco » ! J’avais demandé à Laurent de nous permettre de voir les avancées de la création du spectacle car c’est assez extraordinaire de voir des gens qui mettent leur ego dans leur poche pour aller à la découvert d’un texte et laisser raisonner les mots afin qu’ils se révèlent à eux même et prennent corps et matière. Je pense que chaque texte a une force en lui que le metteur en scène est là pour révéler. Parfois d’ailleurs un texte peut résister lorsque l’acteur ou le metteur en scène mettent trop d’ego, ou lorsque d’autres encore prennent prétexte de l’œuvre littéraire pour exprimer leur propre univers. Pour moi ça n’a pas la même valeur, la même force. Alors voilà, je souhaitais que l’on puisse suivre un peu tout ça de l’intérieur. Or il  a commencé son travail à la Roche-sur-Yon et je ne pouvais pas emmener les abonnés là-bas ! Il a donc fait quelque chose de très intéressant, il a envoyé des petites vidéos très bien faites, des sortes de teasers. Je trouve que c’est une manière très intelligente de communiquer et je voudrais développer ce genre de démarches. Je suis vraiment très content de ce choix. La prise de risque vous savez elle n’existe pas. Je ne prends aucun risque. Il n’y a jamais mort d’homme. Le seul risque est peut-être de faire débat, mais si l’art ne fait pas débat il est mort.

PDT : Le choix est plus une question de plaisir que d’appréhension devant le risque de se tromper…

Jean-Paul Bouvet : Oui. Puis éviter de se tromper… Je dois reconnaître que parfois j’ai envie de me tromper (rires). C’est vrai, comme je n’ai pas de public, que je ne dis pas : « mon public », je peux me tromper.

A.C : C’est aussi important de défendre les gens qui proposent une vraie recherche, une vraie démarche…

Jean-Paul Bouvet : Mais c’est ce qui m’intéresse aussi. J’ai hâte de voir le public à la sortie, d’entendre ses réactions. Notamment parce que Laurent a rencontré des problèmes avec cette pièce. Mais il y a un autre spectacle que je voudrais avoir l’année prochaine qui est sur le voile, la Manta d’Héla Fattoumi et Eric Lamoureux. Cela peut être à la fois très beau et très dur. Mais cela peut faire débat, surtout à Décines où l’on a un lycée musulman. Il faut agiter !

Notes

1 Julie Sermon, «Arts de la scène / Société du spectacle», Agôn [En ligne], Matière Vive, Perspectives, mis à jour le : 25/08/2009, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=557

2 Artaud Antonin, «Lettres sur la cruauté», in Le Théâtre et son double, Paris, Gallimard, 1964, p. 158.

Pour citer ce document

Jean-Paul Bouvet et Laurent Brethome , «Les Souffrances de Job au Toboggan», Agôn [En ligne], Entretiens, mis à jour le : 16/06/2012, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1111.