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Saison 2008-2009

Sylvain Diaz

« Capot ! »

À propos de la Trilogie de la Villégiature de Carlo Goldoni mise en scène par Toni Servillo

1 L’histoire du théâtre est faite de curieux hasards, ce dont témoigne notamment la Trilogie de la Villégiature que Goldoni compose au seuil des années 1760 : si ces trois pièces qui moquent la passion des bourgeois vénitiens pour de ruineuses villégiatures participent par leur échec au départ définitif du dramaturge italien pour la France, celles-ci semblent avoir toujours marqué au XXe siècle le retour du poète italien sur le devant de la scène française avec, d’abord, la mise en scène magistrale dit-on de Giorgio Strelher présentée à Paris en 1974, avec, ensuite, celle un peu fade de Jean-Louis Benoît présentée au Festival d’Avignon en 2002, avec, enfin, celle savoureuse de Toni Servillo présentée en ce début d’année 2010 au Théâtre des Célestins de Lyon par les comédiens du Teatri Uniti di Napoli.

2La Trilogie de la villégiature ne saurait être considérée, comme c’est trop souvent le cas, comme un simple marivaudage. Certes, l’auteur met en scène face à nous des personnages issus de la bourgeoisie vénitienne liés les uns aux autres par des histoires d’amour et d’argent : Leonardo aime Giacinta qui est éprise de Guglielmo ; Vittoria, la sœur de Leonardo, aime Guglielmo qui est épris de Giacinta. Tous se mêlent dans la préparation d’un départ pour la villégiature annuelle tant attendue quoique ruineuse, la trilogie prenant initialement la forme d’une succession de rebondissements étourdissants : au cours de la première pièce (La Manie de la villégiature), les personnages se préparent à partir, y renoncent finalement, se réconcilient et conviennent de nouveau de partir, avant de renoncer une nouvelle fois et de se décider ultimement. Dans un décor des plus sobres mais qui n’en est pas moins efficace – une simple toile dans laquelle sont découpées des ouvertures faisant office de portes ou de fenêtres, celle-ci étant complétée de quelques accessoires –, les personnages se faufilent, s’évitent, se retrouvent – hésitent, pour tout dire, à se démarquer des autres ou à former communauté avec eux, à faire jeu à part ou à entrer dans le jeu pour reprendre le motif ludique qui domine la deuxième pièce.

3Si Les Aventures de la villégiature marque un éclatement de l’action que dénonce notamment la multiplication des couples de personnages secondaires, elle participe surtout d’un approfondissement de la perspective que met en évidence le décor : la toile qui coupait l’espace du plateau des Célestins en deux rejoint les cintres, laissant apparaître un grand cyclorama suggérant un vaste panorama. Les joies de la villégiature auxquelles se livrent les personnages – jeux de cartes, conversations, promenades et batifolages – sont néanmoins gâtées par les problèmes d’argent – Leonardo est littéralement ruiné et finalement contraint d’interrompre la villégiature pour ne pas aggraver sa situation – et les problèmes d’amour – Giacinta, fiancée à Leonardo à la fin de la première pièce, découvre et reconnaît son amour pour Guglielmo qu’elle contraint néanmoins à se fiancer à Vittoria à la fin de la deuxième pièce. Si les principaux personnages sont ainsi gagnés par la mélancolie, les personnages secondaires font à l’inverse preuve d’une vitalité enthousiasmante, pour ne pas dire réjouissante, ainsi qu’en témoigne le vieux grippe-sou qu’incarne Toni Servillo, le metteur en scène, qui, avec son jeu outré et énergique, décroche de grands éclats de rire dans la salle.

4 Le Retour de la villégiature, dernière des trois pièces, vient pourtant confirmer les déboires des personnages : Leonardo est assiégé par ses créanciers, Giacinta par Guglielmo qui, malgré ses fiançailles avec Vittoria, refuse de renoncer à elle. Un accord est cependant trouvé pour sauver Leonardo de la ruine et Giacinta du déshonneur : tous deux se marieront et iront prendre la direction d’une usine de Turin qui leur assurera une confortable rente. Ainsi à l’inverse de Diderot dont il est le contemporain – rappelons que c’est en 1757 et 1758 que le philosophe français rédige ses deux principales pièces, Le Fils naturel et Le Père de famille, qu’accompagnent deux ouvrages théoriques engageant une réforme majeure de l’art dramatique –, Goldoni se refuse-t-il à tout arranger au terme de sa trilogie : Giacinta épousera bien Leonardo ; Guglielmo épousera bien Vittoria. Le réconfort n’est pas non plus à chercher parmi les domestiques comme c’est souvent le cas chez Marivaux : si s’esquisse au fil de la trilogie une intrigue amoureuse entre le valet de Leonardo et la soubrette de Giacinta, elle est contredite dans la troisième pièce par l’emprisonnement final du personnage masculin. Dans la Trilogie de la Villégiature,le seul couple heureux est finalement celui que forment deux jeunes gens maladroits, naïfs qui, dans cette société de présentation, ne résistent pas au plaisir d’annoncer un mariage que tous réprouvent.

5Pour autant, la pièce de Goldoni n’est pas cruelle comme on l’a parfois dit. Elle est tout simplement réaliste : les personnages sont confrontés à une réalité qui contrarie leurs projets, qui leur résiste et les contraint à la résignation. En témoigne la moue de déplaisir de Giacinta lorsque son futur mari la serre dans ses bras, image sur laquelle se referme cette magnifique mise en scène qui rappelle à tous la modernité et la singularité – la modernité singulière, devrait-on dire – de l’œuvre goldonienne sans didactisme aucun. Comme au jeu de cartes auquel ils s’adonnent dans la partie centrale de la trilogie, les personnages s’inclinent finalement devant la réalité : « capot ! ».

Pour citer ce document

Sylvain Diaz, «« Capot ! »», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2008-2009, mis à jour le : 16/03/2010, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1129.