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Dramaturgie et processus de création

Barbara Métais-Chastanier

Ateliers « Dramaturgie et processus de création »

La dramaturgie – est-ce que ça se voit ? Est-ce que ça donne à voir ?

1 A l’initiative de Liliane Schaus avait été organisée l’an passé, lors de la 14e édition du festival, une journée autour de la dramaturgie en danse, intitulée – avec peut-être un brin de malice ou de provocation – « Une danse en quête de sens ?1 ». Cette rencontre, co-animée par le critique et dramaturge Olivier Hespel et par Bruno Tackels, philosophe, critique et écrivain, était l’occasion de tracer des perspectives quant à l’exercice de la dramaturgie dans la danse contemporaine, d’en étudier les définitions et les différents visages tout en interrogeant des pratiques de dramaturges engagés dans des collaborations plus ou moins ponctuelles et en confrontant la voix du dramaturge à celle du chorégraphe (duo Patrick Bonté et Nicole Mossoux), dans un chassé-croisé entre la France, la Belgique et l’Allemagne. Organisée en partenariat avec le Réseau en scène Languedoc-Roussillon et avec le centre Wallonie Bruxelles Théâtre/Danse, cette journée était tout autant un état des lieux des rapports entre la danse et la dramaturgie – au travers de la figure du dramaturge, mais pas seulement d’ailleurs – qu’une invitation à la curiosité et au questionnement. Si la matinée a pu se dérouler sereinement – permettant à Antoine Pickels et Bruno Tackels de dresser un panorama du contexte historique de la dramaturgie et laissant la possibilité aux uns et aux autres de témoigner de leurs pratiques –, pendant l’après-midi, en revanche, l’intérêt a laissé place chez certains à une forme d’incompréhension : l’énigme se transformant en usurpation, le dramaturge n’avait plus qu’à rentrer chez lui et si possible de l’autre côté de la frontière. Ce n’est pas un hasard si un grand nombre de dramaturges invités à témoigner étaient belges (Antoine Pickels, Bart Van den Eynde, Patrick Bonté…) : « singularité culturelle » ou constante d’une pratique qui trouve à s’exercer ailleurs sous d’autres noms (œil extérieur, conseillé artistique), il n’empêche, le dramaturge en danse (on trouve d’ailleurs d’autres formulations dramaturge pour la danse, dramaturge de danse…) est une figure importante du paysage outre-Quiévrain.

2Les quelques réticences du public (essentiellement des professionnels) sont intéressantes à double titre. Elles témoignent d’abord d’une rivalité au carré : rivalité de la jeune danse française et de la danse flamande qui vient remplir les salles de sa consœur ; rivalité du théâtre à qui échoit « une bonne part du gâteau » et de la danse qui cherche à conforter son autonomie tant esthétique qu’institutionnelle. Comme le soulignait Liliane Schaus lors de l’entretien téléphonique que nous avons eu avec elle2, ces réactions vigoureuses révèlent aussi l’enfermement de la dramaturgie dans le carcan textuel et théâtral dont elle a hérité : le dramaturge en français était d’abord l’auteur de pièces dramatiques avant d’être contaminé par son voisin allemand (dramaturg). Et c’est de cette confusion qu’ont peut-être surgi les spectres effrayants de la rationalité, de la narration et de l’inféodation de la danse au théâtre. En France, la dramaturgie s’est difficilement relevée de la condamnation sans appel de Vitez qui voyait en lui « un flic du sens ». Et la présence d’un tel flic semble d’autant plus obscène qu’elle voudrait régenter un terrain qui a d’abord affaire à des corps, à des gestes, à du mouvement – convoquant la danse dans son exigence de signifier, l’obligeant à vouloir dire quelque chose ou à vouloir vouloir dire et on serait bien en peine de pouvoir sortir de la série. Derrière l’exigence de lisibilité d’un spectacle – « une dramaturgie, dit Liliane Schaus, peut rendre le mouvement lisible3 » – se trouve aussi – dans ces raccourcis de pensée qui font la saveur des approximations – du texte ou pire encore de la narration (avec tout ce qu’elle charrie de vignettes en termes de réalisme, de personnage et de situations). Il n’est pas question ici de rendre justice à l’un ou à l’autre, de séparer ce qui revient de droit au premier pour en priver le second, mais il y a le visible et il y a le lisible. Et donner à voir n’est pas la même entreprise qu’offrir une lisibilité. Et si la dramaturgie était moins ce qui se lit que ce qui donne à voir ? On pense au poème de Bernard Noël, « le visible / est ce retrait / qui fait l’air / plus profond. »

3La vigueur des débats était sans nul doute le signe de l’actualité de cette question – mais aussi le symptôme d’un relatif malaise qui tient à une mécompréhension de la dramaturgie. Le dramaturge n’a pas de vocation de castrateur, encore moins de stérilisateur (comme le lui reproche avec humour Boris Charmatz qui parlait du conseillerartistique des années 80 comme d’un préservatif à vocation stérilisante entre le chorégraphe et l’interprète), il n’est ni le délégué du sens, ni l’inquisiteur d’une trop grande transparence, il est le délégué à l’examen, le premier spectateur et un interlocuteur privilégié, le premier témoin dans l’intimité de la fabrique.

4Et c’est sans doute pour témoigner du fait que la dramaturgie est d’abord une « conscience et une pratique », pour reprendre les mots de Bernard Dort, avant d’être une fonction que Liliane Schaus et Olivier Hespel ont proposé cette année non plus une journée de débat mais des ateliers de rencontre au plus près du processus de création : des matinées à géométrie variable où les tempos fragiles de la conduite d’un spectacle sont questionnés de l’intérieur en compagnie des artistes. Les trois premières matinées se déroulaient en présence de Bouchra Ouizguen (lundi 14 juin autour du spectacle Madame Plaza), Muriel Piqué et l’ensemble des interprètes de la performance en cours de création Live : poète versus corps (mardi 15 juin) et d’Hélène Iratchet (mercredi 16 juin sur Hommage d’un demi-dimanche à un Nicolas Poussin entier). La dramaturgie est apparue dans ces matinées comme un exercice partagé, une acuité du choix qui trouve à s’exercer à tous les moments du processus artistique. Et c’est ce que soulignait déjà Jan Joris Lamers, du groupe de théâtre amstellodamois Maatschappij Discordia, dans l’incontournable n°31 de la revue Nouvelles de danse consacré à la dramaturgie en danse :

La dramaturgie comme on l’appelle depuis peu de temps, est bien entendu à  la base de toute création artistique, qu’il s’agisse de monter une pièce ou de donner un concert. Nous nous occupons tout le temps de dramaturgie même lorsque nous ne nous en occupons pas. Dès que l’on sait en quoi consiste la dramaturgie, on la voit partout et on la trouve partout. C’est une continuité4.

5rien

Notes

1  Rencontre organisée le vendredi 18 juin 2009.

2  Entretien téléphonique avec Liliane Schaus, le 1er juillet 2010, conduit par Alice Carré et Barbara Métais-Chastanier.

3  Liliane Schaus, édito du Festival Uzès Danse, CDC de l’Uzège, du Gard et du Languedoc-Roussillon dans le compte-rendu de la table-ronde « Danse et dramaturgie : une danse en quête de sens ? », juin 2009, disponible en ligne, url= http://www.reseauenscene.fr/telechargements/danse%20et%20dramaturgie%20synthese2009.pdf, consulté le 20 juin 2010.

4  Cité par Marianne Van Kerkhoven, « Le processus dramaturgique », in Nouvelles de Danse, n°31, 1997, p. 19.

Pour citer ce document

Barbara Métais-Chastanier, «Ateliers « Dramaturgie et processus de création »», Agôn [En ligne], Dramaturgie des arts de la scène, Danse et dramaturgie, Dramaturgie et processus de création, Enquêtes, mis à jour le : 15/07/2010, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1207.