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Saison 2010-2011

Vivianne Reyne

La scène contemporaine colombienne : l’art comme création et la culture comme relation ?

1À première vue, art et culture ne vont pas forcément de pair en Colombie : en effet, l’art est loin d’apparaître comme une priorité dans ce pays en guerre dont les problèmes sociaux et politiques sont mondialement connus. Les initiatives – pourtant surprenantes de par leur créativité – semblent plus refléter un désir exacerbé de résultats sur le court-terme, qu’un véritable projet artistique et humain. Il s’agit néanmoins de réfléchir à ce constat : d’où vient donc ce paradoxe entre une quasi-absence de communication artistique et un évident dynamisme qui attend d’être canalisé ?

2Le cas de la danse contemporaine en Colombie est particulièrement significatif. En effet, celle-ci a connu un développement long et silencieux dans le paysage culturel du pays depuis une dizaine d’années : celle-ci a su, d’une part, rendre le regard porté sur la société d’aujourd’hui plus actuel, plus avant-gardiste, plus expérimental ; mais elle a pu, d’autre part, donner à lire des points de vue nouveaux, originaux, pour enrichir la réflexion sur la contemporanéité colombienne. En dépit des nombreuses difficultés et du manque d’investissement des institutions pour promouvoir les arts, le langage – on pourrait dire l’alphabet – de la danse contemporaine se voit indéniablement enrichi : il s’agit d’un langage qui circule et s’impose, qui identifie et surprend, qui propose une nouvelle esthétique et conduit à un questionnement profond de l’espace, du son, du geste et du regard…

Problèmes

3Pour réconcilier art et culture, il faudrait sans doute, en premier lieu, repenser la valorisation des métiers artistiques. En effet, si les artistes colombiens pouvaient, il y a quelques années, songer à mettre en avant leur vécu, leurs expériences, pour transformer leur art en profession, désormais, les certificats et les titres priment. « Pour ne pas être condamné au SMIC, il est indispensable d’être diplômé d’une des rares écoles de danse contemporaine », nous informe Ana Milena Navarro, professeur de danse contemporaine à l’Université Jorge Tadeo Lozano, elle-même victime de cet élitisme : pensons notamment à l’Académie Supérieure des Arts de Bogota (ASAB), à la Corporation d'Éducation Nationale D’Administration (CENDA) ou encore au Collège du corps de Carthagène, créé par Alvaro Restrepo. La précarité du milieu artistique est donc patente, d’autant plus que, d’une part, tous n’ont pas accès à ces écoles privées : les danseurs se voient contraint de se former sur le tas, passant d’ateliers en ateliers. D’autre part, le manque de débouchés, avec ou sans formation académique, réduit de façon drastique la probabilité de vivre de son art.

4Le développement de la danse contemporaine met donc au jour un problème plus profond : en Colombie, l’art, la création, sont conçus indépendamment de la culture, définie par la Commission mondiale de la Culture et du Développement1  comme « un ensemble de manières de vivre ensemble », c'est-à-dire de communiquer, d’interagir… en définitive, d’être reliés les uns aux autres. De fait, peu d’union et donc, peu de solidarité. Tout se passe comme si l’histoire de ce pays morcelé envahissait tous les secteurs de la société. La multiplicité des troupes, l’aspect satellitaire de la formation des danseurs, aux corps et aux techniques disparates, rendent plus difficiles l’unification et la constitution d’un sens.

« Un projet politique et idéologique d’une extraordinaire envergure » 2

5Cependant, malgré ces problèmes, la prise de conscience du corps et de ses potentialités commence à se faire sentir dans le paysage artistique colombien. Celui-ci n’est pas seulement conçu comme un instrument, mais comme une réalité tangible, directe, du fait artistique, du fait magique de transformer l’espace-temps en danse intellectualisée, poétisée, mystifiée… En témoignent les divers festivals de danse contemporaine qui ont lieu chaque année à travers tout le pays : citons, notamment, le Festival Universitaire de Bogotá, le Festival Départemental de Danse, le dénommé « Cali en Danza », ou encore le festival « Sol a Sol » de Bucaramanga…  Le milieu universitaire apparaît en ce sens comme le plus créatif, le plus ouvert et le plus apte à multiplier les opportunités pour les jeunes danseurs. Ceux-ci sont particulièrement engagés car ils sont conscients de l’originalité de cet art. « Ce sont des jeunes qui réfléchissent, qui sont à la fois dans le corporel et dans l’intellectuel », indique Ana Milena Navarro. Tous comprennent que, par essence, l’art contemporain est très spécifique, tous développent un intérêt particulier pour le corps, tous font preuve d’une sensibilité hors du commun et proposent une perception différente du monde et de la vie car il s’agit avant tout de travailler avec l’autre. Une éthique de la danse contemporaine apparaît alors en creux : celle-ci permet de voir la réalité telle qu’elle est, de changer de perspective et de commencer à voir les choses de façon humaine pour chercher des alternatives de vie, pour prendre conscience du champ des possibles et de la relativité des situations. En définitive, « le salut de [la] dimension corporelle constitue un projet politique et idéologique d’une extraordinaire envergure et quiconque aspire à faire de la danse un médium de transformation du monde doit avoir pleinement conscience de la cause de son engagement. »3

6En Colombie, la danse contemporaine se comprend par son engagement : elle se veut foncièrement incluante, sans jugement : le danseur s’exprime, le danseur est, tout simplement. Le processus de reconstruction de l’identité colombienne est engagé : « changeons les stéréotypes, trouvons un bien-être intérieur et apprenons des différences » clament les danseurs. Les artistes colombiens demandent qu’on les écoute, qu’on respecte leurs droits d’expression et qu’on leur permette de danser avec dignité dans leur propre pays, qu’on leur permette d’être les prophètes de leur propre terre, ambassadeurs du développement culturel et éducatif du pays. Un appel est lancé, donc : la danse contemporaine en Colombie n’a pas uniquement besoin de centres de formation - car ceux qui existent déjà font un travail exceptionnel - mais de troupes de danse professionnelles soutenues et subventionnées par l'État. L’art et la culture doivent participer, ensemble, à l’éducation pour que tous aient l’opportunité de sortir de l’indifférence en se confrontant aux problématiques sociales et humaines de leur histoire.

Notes

1  Rapport coordonné par Javier Pérez de Cuéllar et destiné à l’UNESCO et aux Nations Unies.

2  Alvaro Restrepo, El Espectador, Bogotá, Colombia, 2001.

3  Alvaro Restrepo, El Espectador, Bogotá, Colombia, 2001.

Pour citer ce document

Vivianne Reyne, «La scène contemporaine colombienne : l’art comme création et la culture comme relation ?», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2010-2011, mis à jour le : 15/10/2010, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1230.