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(2010) N°3: Utopies de la scène, scènes de l'utopie

Denis Guénoun

Outre le lieu

Avant-propos

1 Les scènes ne sont pas seulement des réceptacles pour les utopies qui peuvent venir s’y exprimer. Pas plus qu’elles ne se limitent à être objets de propositions utopiques, architecturales ou scénographiques. L’espace que nous appelons « scène » est, en lui-même, une utopie.

2Pourquoi ? Tout d’abord par une étrange équivoque. La scène est un lieu, c’est certain : matériel, disposé, vidé par une série de procédures concrètes, rendu disponible à son statut de lieu : lieu-de, lieu-pour, lieu dissocié de tout ce qu’il contient, ce qui est conforme à l’essence de la localité. Le lieu n’est pas la chose qui s’y loge, c’est dit de longue date. Cette dissociation est portée par la scène à un extrême accomplissement. La scène est cet espace qui ne se forme ou ne s’ouvre qu’à la condition expresse d’être rendu vide, dégagé, pour être rempli de ce qui ne s’y installera jamais, et, jamais construit à demeure, n’y sera toujours que temporaire, essentiellement distinct de l’emplacement qui l’accueille. Ainsi la scène dit bien le lieu, l’être-lieu du lieu. Tout lieu, en tant que lieu, peut être ainsi figuré : comme une scène de la chose. A condition toutefois que, par sa théâtralité, cette dimension scénique transcendantale ne soit nullement pensée comme immatérielle. La localité pure qu’est une scène n’existe que machinée, construite, produite physiquement, techniquement – édifiée, ou évidée. La scène est un transcendantal pratique : voici le lieu, ménagé comme lieu, pour que toute fable errante, sans logement approprié dans l’effectivité du monde, y entre.

3Mais cette disposition à la localité se double, c’est le cas de le dire, d’une autre aptitude, moins voyante. En effet, dès qu’une affabulation s’y met en place, le lieu scénique se voit doté d’une double nature : comme scène (rues et costières) il est matériel et concret. Il est ici : bâti ou ménagé en ce carré précis et réel parmi tout de qui est. Mais simultanément, en tant qu’espace, il se déporte ou se transpose ailleurs. La scène est à Corinthe – ou Milan, ou Séville –, lit-on. La scène de ce drame est le monde, écrit Claudel, que rien n’arrête. La scène est pourtant absolument ici, sans quoi il n’y a pas de théâtre, et simultanément s’élance, se déplace, s’envole. C’est la double face du signe, la double nature de l’image. Elle habite le théâtre dans son ensemble, mais la tension qui s’y exprime hante particulièrement le théâtre au niveau du sol. La disposition de la scène, espace concret, fonde ce que les classiques ourdissent comme unité de lieu. Plus encore, la scène est impitoyable pour la fiction, parce que sa réalité propre, son ici, ne se laisse jamais oublier. Le meilleur décor de rue, avec pavés, se trahit quand on y marche : bruit de planches. Comme le fantôme de Hamlet, qui se promène dans les dessous, la scène gronde toujours : je suis là. Cette ambivalence inexpugnable fait de la scène le dispositif utopique le plus radical : à la racine du sans-lieu, toujours le lieu. Rien n’est sans lieu. L’utopie n’est pas atopique. Mais dans le lieu, sur place, s’élance l’élan de ce qui n’est pas logé à demeure, et se déploie dans cette indisposition.

4La scène est d’essence utopique. Cette constitution se traduit par un second trait. La scène complote une exposition, publique et pudique, de l’intimité profonde creusée au grand jour. Au moins depuis les modernes. Il n’y a plus de théâtre qui ne porte, et que ne porte, le rêve d’une exhibition infinie. Le jeu en est devenu la conspiration, l’intrigue. Le jeu n’est pas le jeu si ne s’y expose quelque chose de plus soi que le soi. Le plus intime à moi que moi-même, que sonde Augustin, est exactement ce que le jeu explore, et veut mettre à nu. Ici, aucun narcissisme : le narcissisme se prend au miroir du moi, au moi comme spectacle. Le jeu n’advient comme jeu qu’au jeu où le moi s’estompe, s’esquive ou se disloque. Là où était le moi, le jeu doit venir – et le moi s’effacer, entrer dans sa retraite. Et cette mise en jeu n’est pas un enfouissement, un voilement ou une dénégation du moi. Le jeu explore, plus profond que le moi, ce qui me forme au-delà des figures, où aucun miroir n’a de prise. Le jeu m’expose outre moi-même. C’est peut-être pourquoi le jeu a entretenu de si étranges relations avec la mystique – voyons le Saint Genet de Rotrou, et sa longue descendance. Or, à cette intimité outrée, plus intime que l’intime, à cette sur- ou sous-intimité, la scène propose d’advenir dans la livraison au regard public. La scène annonce : le jeu en dit plus que toute confession. La scène, que le regard public instaure, veut de l’intime sans aveu. Elle n’appelle aucune autocritique populaire. La confession, sur scène, est obscène. Il s’agit d’autre chose : d’une connivence désarmante entre l’accueil d’une assemblée et ce qui, du moi, m’outre et m’excède, mais par le dedans et dans l’espèce de la profondeur. Le plus interne est le plus visible. Le plus enfoui est le plus scénique. Cette disqualification de l’opposition bourgeoise entre dedans et dehors, intime et manifeste, privé et public, voilà l’utopie de la scène. Exhibition absolument décente, pudeur infiniment ouverte.

5C’est pourquoi nous délaissons la tragédie. La tragédie rêve de résorber le lieu, de le rendre diaphane. Alors que la comédie le montre : avec ses tables qui cassent, ses salons encombrés, ses maisons ouvrant sur les rues, et l’inverse. La comédie se nourrit des topoi, parce qu’elle les malmène et les excède. Cependant que la tragédie croit les oublier, ou les réduire à leur essence abstraite. Mais le propre – utopique – du lieu est d’être toujours là, de ne se laisser contenir dans aucune abstraction, au plus vif de son élan, de son transport expatrié. Ainsi, dans notre histoire, la tragédie se retire-t-elle au moment exact où la scène se dévoile, et occupe le devant. La scène n’avait été qu’un support. Depuis, elle se fait voir, valoir, sort de sa réserve, se montre comme prosaïque plancher du jeu, des gloires, des vols. Et cette prose emportée fait l’outrance intime du poème.

6Novembre 2010

Pour citer ce document

Denis Guénoun, «Outre le lieu», Agôn [En ligne], Dossiers, (2010) N°3: Utopies de la scène, scènes de l'utopie, mis à jour le : 01/02/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1374.