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Saison 2010-2011

Émilie Charlet

Les Récits de Choukchine

Mise en scène Alvis Hermanis, présenté au Théâtre des Célestins

1 C’est dans le cadre de l’année croisée France-Russie 2010 et plus particulièrement du festival  « Sibérie inconnue », initié par la Fondation Mikhaïl Prokhorov que le théâtre des Célestins recevait du 17 au 20 novembre 2010 Les Récits de Choukchine, composés de dix nouvelles de Vassili Choukchine, mis en scène par Alvis Hermanis.

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Photo : Kyril Losipenka

2Formes très courtes construites autour de dialogues en cascade, les nouvelles de Choukchine étonnent par leur fort potentiel scénique : Alvis Hermanis ne propose pas en effet une adaptation, mais une mise en scène à part entière, prenant le récit lui-même comme texte de plateau. Extraites des nouvelles dites sibériennes composées à partir des années 60, Les bottes, L’Ignate est arrivé, Stepan ou encore Le microscope racontent la vie et les humbles péripéties des gens de là-bas, de ceux qui sont nés, comme Choukchine lui-même, dans les villages reculés de la partie asiatique de la Russie. C’est dans une langue sans artifices et volontiers grossière que la réalité paysanne et ouvrière se donne à entendre. Son humanité profonde et touchante est offerte d’emblée aux spectateurs, par la présence d’immenses tableaux reproduisant les photographies des gens de là-bas, mais du temps d’aujourd’hui. Ainsi, un comédien nous informe qu’il s’agit bien des paysans, des ouvriers, des petits employés que la troupe a rencontrés lorsqu’elle est allée dans le village natal de Choukchine. Le réel s’engouffre sur le plateau et le spectacle peut alors commencer.

3Le fait de confronter la matière du récit au plateau de théâtre propose un dispositif de jeu intéressant : à la double-énonciation qui définit le rapport entre spectateurs et personnages présents sur scène se superpose une dimension supplémentaire, créant ainsi un va-et-vient permanent entre les conteurs, les acteurs et les spectateurs. La parole circule dans l’espace scénique et l’instance d’écoute se démultiplie entre la scène et la salle. Mais il serait vain de chercher qui raconte et qui joue : les comédiens endossent tous les rôles, car c’est la matière même du récit de Choukchine, dans sa théâtralité profonde, qui dirige la troupe et fait naître les personnages. Le récit se donne alors comme une petite mécanique mettant au jour le potentiel comique des situations : la mise en scène, parce qu’elle joue avec la tradition du tableau vivant, s’amuse à créer des écarts avec l’esthétique réaliste que l’on pourrait attendre de ces récits de « petites gens ». Elle fait de la simplicité du récit choukchinien une puissance de jeu qui anime les comédiens d’une commune énergie et rappelle le théâtre à sa définition minimale : il suffit de faire comme si.

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Photo : Kiryl Losipenka

4Pas besoin d’une scénographie complexe donc, mais d’un espace de jeu qui puisse convenir à la diversité des histoires qui nous sont racontées : un long banc placé de cour à jardin permet aux acteurs de jouer sur les perspectives tout en figurant à la fois un lit, des chaises, une table ou un promontoire. L’espace est avant tout occupé par une présence : celle des acteurs du Théâtre des Nations, qui entrent ensemble sur la scène à chaque nouveau récit. C’est là la deuxième force de la mise en scène d’Alvis Hermanis que d’avoir fait confiance à la puissance d’incarnation d’une troupe : cette unité, cet accord profond entre les comédiens déborde le cadre de scène pour proposer un vrai dialogue avec la salle. Un dialogue à multiples dimensions, fait de complicité et de connivence, deux mots qui régissent aussi les liens sur le plateau : c’est une écoute de chaque instant qui fonde, semble-t-il, l’art de ces comédiens russes, et qui rend la mécanique scénique si efficace et si drôle.

5Mécanique qui réussit à déceler la folie sous les situations quotidiennes, la justesse de sentiment sous les histoires banales : le retour d’un fils, l’achat d’une paire de bottes pour faire plaisir à son épouse, une demande en mariage, un adultère : autant d’événements qui constituent la trame de ces récits où ni le stéréotype, ni la médiocrité n’ont de place : Choukchine ne raconte pas la vie des héros ; il prend les hommes pour ce qu’ils sont : avec leurs manies, leurs désillusions, leurs tristesses et leurs joies. La sècheresse du langage, la platitude des dialogues disent pourtant l’essentiel : la vie au-delà du désespoir, la vie au-delà du silence. Les Récits de Choukchine se terminent humblement sur l’effort d’une jeune muette pour retenir son frère parti brusquement. Le silence, après la fièvre ; l’arrêt de la machine. Et pourtant, le rythme reprend, un autre langage prend le relais : c’est la troupe qui revient une dernière fois pour jouer ensemble un morceau d’accordéon dont on ne sait s’il est joie ou mélancolie. Car la vérité des récits se trouve peut-être dans cet entre-deux : bonheur ou peine, c’est le rapport sensible de l’homme au monde qui nous est donné à entendre. Et c’est par cette sensibilité que le récit devient un théâtre qui dit vrai. Comme ce tournesol si éclatant qui se flétrit à l’automne et demeure la dernière image du spectacle, le moment de théâtre que nous a offert Alvis Hermanis fait ressentir le passage du temps et de la vie sans jamais tomber dans le désespoir : car tant que les récits perdurent, la joie, elle aussi, demeure.

Pour citer ce document

Émilie Charlet, «Les Récits de Choukchine», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2010-2011, mis à jour le : 07/12/2010, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1407.