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Saison 2010-2011

Alice Carré

Une enclave théâtrale ?

Le Vrai Sang, texte et mise en scène de Valère Novarina

1 Pour l’ouverture du cycle qui lui est consacré au Théâtre de l’Odéon, Valère Novarina présente Le Vrai Sang, œuvre apparaissant comme une synthèse de son esthétique et des thèmes qui parcourent ses pièces. Synthèse admirable ou essoufflement : la question se pose devant une œuvre système, reposant sur des procédés spectaculaires et une poétique identifiables que chaque spectacle traverse à sa manière, mais sans réinvention fondamentale. L’univers poétique de Novarina serait-il devenu une enclave théâtrale échappant à sa réinvention, un monde clos fonctionnant uniquement par autocitation ?

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Photographie : Alain Fonteray

2Certes, l’univers poétique et théâtral proposé par Novarina explore avec radicalité une poétique fascinante : verbe écorché, défiguré, cherchant à briser « ce petit morse de propagande »1 qu’est devenue la langue française médiatique et réduite à des slogans de communication. Le « novarinien » viserait l’ « hôm » perdu dans l’homme, chercherait à le dépecer de son humanité trop socialisée en lui proposant une langue instinctive et primaire. Ces mots désaliénés sont le « vrai sang » du théâtre, aussi vrai que le verbe projeté dans l’espace réinvente le rapport de l’humain au monde. Cette répétition de son esthétique est peut-être symptomatique d’une démarche qui travaille la pure apparition de l’acteur en scène, recherchant le présent et bannissant ainsi l’événement théâtral. Il n’en reste pas moins que l’on se questionne sur la progression de cet univers d’une création à l’autre et sur la manière dont il peut se renouveler.

3Puisant dans les ressorts traditionnels de sa mise en scène, l’auteur metteur en scène décline toute une gamme de procédés spectaculaires. On retrouve d’abord l’univers forain qui domine l’ensemble : baraques de foire, corps d’acteurs tirant parfois vers la marionnette, objets de fête foraine qui distraient le spectateur de la logorrhée. Autre exploration du rapport à la parole, quasi incantatoire, des chansons sont lancées allègrement par les comédiens. La voix est encore à l’honneur lors des interventions loufoques de Faust à la recherche de sa Marguerite, folles envolées de ténor issues d’une version foraine de Faust vue enfant par l’auteur. Deux musiciens interviennent dans le spectacle, le violoniste Mathias Levy et l’accordéoniste et compositeur Christian Pacoud, tous deux brillants interprètes. Le spectacle travaille de près son univers visuel, à travers les costumes colorés de Renato Bianchi, doublés par toutes sortes d’accessoires prolongeant les corps, esthétique générale qui n’est pas sans rappeler L’Acte inconnu présenté au festival d’Avignon en 2005. Comme souvent, la peinture de l’auteur recouvre la scénographie de Philippe Marioge, travaillant sur les notions de profondeur et de perspective.

4Pour servir son texte, Novarina s’entoure d’acteurs au talent indéniable, rompus à la langue novarinienne et à l’exercice de l’épuisement qu’elle induit. Traitant la pièce avec un respect sacro-saint, ils font de leurs voix un lieu de rencontre entre la parole et l’espace. La distribution réunit des artistes engagés depuis longtemps aux côtés du metteur en scène tels qu’Agnès Sourdillon et des comédiens nouvellement acquis à la cause, à l’instar de Norah Krief. Les acteurs soutiennent leur partition avec un mélange de lyrisme et de prosaïsme, révélant l’humour de la démarche avec quelques belles répliques où l’absurdité règne à souhait.

5Mais les diverses qualités de cette représentation ne parviennent pas à faire oublier la dimension redondante de la proposition et ses interminables invocations philosophiques détournant le vocable religieux pour une invocation du vide. Certes, le néant et le divin offrent d’efficaces énumérations et des moments de rêverie sur l’onomastique, la mastication du verbe laisse découvrir de belles trouvailles langagières, mais nous restons face à un texte-manifeste qui redit sa pensée.

6D’aucuns diront que si Novarina tourne en rond, c’est parce que sa démarche n’est pas linéaire, mais cyclique, qu’il travaille justement sur l’épuisement et la consumation des mots. Mais l’épuisement est double ici, car ce n’est pas seulement celui du langage ou des voix que l’on observe, mais bien celui d’un système tout entier, qui ne parvient plus à s’ouvrir à de nouvelles inspirations, mais fonctionne en vase clos, par citations et clins d’œil aux œuvres déjà créées.

7Présenté au Théâtre de l’Odéon, du 5 janvier au 30 janvier

Notes

1 Valère Novarina, Notre parole in Le théâtre des paroles, Paris, P.O.L. éditeur, 2007, p. 229

Pour citer ce document

Alice Carré, «Une enclave théâtrale ?», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2010-2011, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1584.