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Saison 2010-2011

Alice Carré

Marivaux pris à son propre piège

Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, mise en scène de Michel Raskine

1 Loin des costumes d’époque aux étoffes soyeuses et des décors vaporeux à la Watteau, comme on avait pu en voir dans la belle mise en scène des Fausses Confidences par Didier Bezace l’an dernier, Michel Raskine propose un Marivaux qui déjoue les attentes et brise les clichés. Distribution, rythme, ton et décor reposent sur une dramaturgie de la surprise et du décalage. Dans cette interprétation, le jeu des apparences est sans rédemption et sans pardon, la cruauté du marivaudage ressort à travers une lecture décapante où l’ordre social qui sert de cadre à l’œuvre est fondamentalement bouleversé.

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Photographie : Michel Cavalca

2La voix de la belle Silvia, encore dissimulée derrière un pan de rideau, semble dès le début étonnement rauque. La grande comédienne Marief Guittier prête ses traits tirés et son corps décharné à l’archétype de la jeune fille que son père veut bien marier. L’effet est immédiat, les a priori du spectateur sont secoués, place à un badinage crépusculaire incarné par des comédiens quinquagénaires. Loin d’une  joie adolescente, les personnages deviennent des pantins tragiques qui se distraient en changeant d’apparence. Dans ce jeu d’inversion, les identités véritables se diluent, les relations de pouvoir s’intervertissent, jusqu’à ce que le plaisir de la transgression surpasse celui de la séduction.

3Michel Raskine accentue le cynisme de l’expérience. Silvia, voulant voir quel homme on lui propose d’épouser, revêt les vêtements de sa servante et échange les rôles. Dorante, animé par la même idée choisit de mettre en place le même stratagème. Informé de ces inversions, le père de Silvia, Orgon, secondé de son fils, se complait à observer les quiproquos et mensonges, à assister aux désespoirs des amants qui se croient séparés par leurs conditions sociales. Au moment où les masques tombent, aucun pardon n’est possible, il ne reste que la vacuité de la vie de ces bourgeois qui s’ennuient et jouent à se duper pour échapper à leur quotidien.

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4 Abolissant le retour à l’ordre patriarcal et le rétablissement des hiérarchies, la mise en scène opte pour une accentuation de l’injustice sociale à l’œuvre dans la pièce. Les deux domestiques, qui ont cru un instant à l’illusion d’un avenir meilleur sont brisés par le dévoilement des apparences. Pas d’amour triomphant, mais bien plutôt une amère conscience de classe, illustrée par le bruit d’un aspirateur. Quant au couple des maîtres, il réalise bien vite que l’amour n’est qu’un fantasme : tout semble se déliter dès lors que Dorante a récupéré sa redingote et que Silvia est rendue à son oisiveté, recrachant voluptueusement la fumée de sa cigarette que son fiancé, agacé, repousse de la main.

5Cadre de ces amours sans désir, un décor déserté, où le théâtre s’invite par fragments, une scène sur la scène, un pan de rideau de théâtre, la table de régie. Dans ce haut lieu de l’illusion, le XVIIIe siècle apparaît par bribes avec les canapés recouverts de velours, les bougies, et les peintures de paysages. Un lieu à la gloire du théâtre au centre duquel se trouvent les acteurs, magnifiques dans leurs excès. « Je ne monte pas du Marivaux, je monte du Jeu… » écrit Raskine dans sa note d’intention, et, suivant la mise en abyme de la pièce, le jeu est exagéré, drôle, farcesque. Relevons la performance de Stéphane Bernard en Arlequin qui joue à l’homme de qualité avec un décalage affirmé, et dont l’arrivée permet aux autres acteurs d’entrer tout à fait dans le jeu et de laisser de côté le ton légèrement emprunté du début.

6Le rideau se ferme donc après un temps d’attente prolongé et déçu : rien ne rendra à la comédie son dénouement heureux. Mais rien non plus n’empêchera la mise en scène de remplacer le comique bourgeois par un univers absurde et grinçant, porté par des intermèdes baroques qui, s’ils ne font pas l’unanimité, en réjouiront plus d’un.

7Spectacle créé au Théâtre du Point du Jour à Lyon en février 2009, présenté à l’Odéon – Ateliers Berthier du 12 Janvier au 6 Février 2011

Pour citer ce document

Alice Carré, «Marivaux pris à son propre piège», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2010-2011, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1612.