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Saison 2010-2011

Alice Carré

Un Shakespeare à la russe

La Tempête de Shakespeare, mise en scène de Declan Donnellan

1 Cette Tempête jouée par des acteurs russes, proposée par le metteur en scène britannique Declan Donnellan et sa compagnie Cheek by Jowl, réussit magistralement la fusion entre grotesque et tragique qui caractérise l’écriture shakespearienne. Grâce à une très grande connaissance de l’œuvre, Donnellan se permet des ruptures de tons aussi audacieuses qu’innovantes et cultive le décalage avec des références nombreuses à l’histoire de la Russie.

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© Vincent Pontet

2Le spectacle étonne d’abord par ses trouvailles visuelles. Le scénographe Nick Ormerod transforme un dispositif plutôt classique, espace presque vide aux murs clairs percés de portes et prolongés par une plate forme surplombante, en boîte à illusion au centre de laquelle trône le magicien Prospero. Espace de projection d’abord, le spectacle débute par les images d’une tempête aux vagues démesurées qui malmènent le navire du roi de Naples et du duc (illégitime) de Milan. Mais l’intérêt véritable de cette scénographie est de faire du hors-scène une véritable source d’images. Ainsi, les portes s’ouvrent et le double fond de la boîte permet de faire émerger toutes sortes de tableaux grandioses : les marins manœuvrant leurs cordages pour redresser le navire dans la scène d’ouverture, ainsi que les mirages créées par Ariel pour attirer les rescapés. Métaphore aussi du théâtre dans le théâtre : tout ce qui est créé dans ce couloir n’est qu’illusion commandée par la magie à l’œuvre sur l’île. Le procédé est simple, mais il renoue avec l’espace scénique élisabéthain, son goût du spectaculaire et l’éclatement des espaces au sein du plateau, revisités ici par la profondeur de champ et certaines apparitions en hauteur.

3Il faut des acteurs d’envergure pour endosser les rôles de la dernière pièce écrite par Shakespeare, oscillant toujours entre tragédie et comédie, et ces comédiens russes apportent ce qu’il faut de charnel et d’excessif pour réussir à incarner des personnages comme Caliban, image même de l’être pulsionnel, mi-homme, mi-bête, qui devient presque touchant dans la rugosité humaine que lui prête Alexander Feklistov. Pour l’évanescent Ariel, Donnellan a l’idée lumineuse de démultiplier les corps, utilisant parfois plusieurs acteurs qui apparaissent à chacune des portes quand on appelle l’esprit. Efficace moyen de traiter le don d’ubiquité et de renforcer l’émerveillement du spectateur quand le petit orchestre ambulant d’Ariel joue à captiver les consciences coupables. Quelques critiques peuvent être faites aux attitudes parfois trop sauvageonnes de la belle Miranda (Yana Gurianova), qui reste campée au sol la plupart du temps et au jeu un brin appuyé de Yan Ilves en Ferdinand dont le désespoir n’est pas toujours crédible. Enfin, cette interprétation qui ne manque pas de corps revigore la manière dont on aborde Shakespeare.

4La Russie est là, dans des évocations appuyées, pour donner à Shakespeare un contrepoint et une actualisation grotesques. On voit ainsi la scène d’amour transformée en ode au monde soviétique, avec une chorégraphie désopilante de kolkhoziennes et de porteurs de faucilles, image parodique de l’utopie sociale qui traverse la pièce. La société russe contemporaine apparaît également dans l’image des seconds du roi de Naples, hommes de peu de foi transformés en victimes de la société de consommation, corrompus à la vue d’une boutique de mode luxueuse. Ces passages digressifs servent d’actualisation au propos de Shakespeare et questionnent les chimères de notre temps.

5Parce que la mise en scène n’a pas eu peur de réinventer l’univers magique shakespearien et de le teinter des folies du monde contemporain, la réflexion sur l’illusion et le théâtre dans le théâtre s’en trouvent suffisamment vitalisées pour passer la rampe et être autre chose qu’une succession de lubies baroques.

6Théâtre des Gémeaux, Sceaux, du 26 Janvier au 13 Février - Spectacle en russe, surtitré en français - Renseignements : 01 46 61 36 67 - http://lesgemeaux.com/

Pour citer ce document

Alice Carré, «Un Shakespeare à la russe», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2010-2011, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1624.