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Points de vue

Marie-Ange Rauch

Celui  qui prendra la suite d’Olivier Py, dans de telles conditions, est un requin qui nage et pourrit en eaux troubles

Paris, 11 avril, 2011

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Cher Olivier Py,

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J’apprends avec émotion que votre mandat à la tête de l’Odéon ne sera pas renouvelé.

Il est de bon ton aujourd’hui de dénoncer les faiblesses du ministère de la culture qui ont parfois conduit certains artistes à considérer le lieu qui leur avait été confié comme une charge notariale. Cependant, je veux défendre l’usage qui voulait qu’un metteur en scène soit reconduit au moins une fois à la fin de son mandat s’il n’avait pas démérité de sa fonction. Cette habitude était attachée au souci de laisser aux artistes le temps nécessaire au développement de leurs équipes et de leurs projets. En ce sens, même si la manière grossière d’annoncer la décision est semblable, elle n’est pas équivalente (donc pas la monnaie de la pièce) du remplacement quelque peu brutal de votre prédécesseur à la tête de l’Odéon puisque George Lavaudant avait bénéficié d’un mandat de onze ans. La fin du vôtre, après d’autres nominations en province décrétées sans concertation avec les collectivités territoriales, rompt avec une politique culturelle basée sur un dialogue privilégié, parfois trop obligeant, parfois houleux, entre les artistes et leurs administrations de tutelle. Le temps administratif faisait en sorte que le temps politique ne dicte pas ses empressements au temps artistique au niveau local comme au niveau national.

L’âge d’or n’existe évidemment pas, il y a eu quelques accrocs aux règles de bonne conduite. Par ailleurs, pour reprendre un débat qui avait suivi les représentations de Philoctète en 2009, je ne crois pas aux héros. Ce n’était pas mieux avant parce que les individus étaient plus vertueux. Dans les années 1950, il était somme toute assez simple de se mettre à table à cinq directeurs autour de Jeanne Laurent pour gérer la décentralisation dramatique. Dix ans plus tard, il était déjà beaucoup plus difficile de tenir une parole collective à quarante adhérents de l’ATAC autour de Gabriel Monnet et Hubert Gignoux. Reste que les vicissitudes des carrières de Jean-Louis Barrault et de Jean Vilar, cavaliers seuls à la tête de leurs théâtres nationaux respectifs, avaient en quelque sorte confirmé l’idée qu’un front commun des directeurs était nécessaire à une véritable politique publique du théâtre. Et puis, le sens de l’intérêt général de la profession et du public s’est effiloché au profit de la gestion nationale et internationale des carrières des uns et des autres, de plus en plus éloignée d’une mission commune, supérieure aux parcours artistiques individuels, qu’il faudrait s’attacher à poursuivre ensemble.

Les « entretiens de Valois » ont achevé de détricoter ce qui restait de l’idée d’une conduite confraternelle, il est désormais politiquement correct qu’un comédien, autrefois responsable de Centre dramatique, dénonce l’arrogant corporatisme de la société théâtrale française (C. Pellet) et rejoigne les détracteurs toujours plus nombreux des institutions théâtrales. Leur emboitant le pas, un récent rapport au ministère dénonce une nouvelle fois l’échec de la démocratisation culturelle et entend rompre avec une culture intimidante. L’Odéon est précisément un théâtre imposant dont l’histoire et les dimensions nationales ne portent pas à la rigolade. L’Odéon n’est pas le Rond-Point. Il n’est pas aisé d’en faire un lieu de qualité, ouvert à l’Europe et accessible à tous. Votre bilan manifeste que vous vous avez jeté toutes vos forces dans le défi de le doter d’une programmation désirable par le plus grand nombre, ce qui est une autre paire de manche. Il ne fait pas de doute non plus que le rêve de Jean-Louis Barrault d’en faire le théâtre de la jeunesse était aussi le vôtre et que, certains soirs, il devenait réalité. Vous priver du temps nécessaire à la poursuite de ces ambitions nie le travail de toute l’équipe qui n’a pas ménagé ses efforts auprès de vous pour faire de l’Odéon ce qu’il est devenu et grève l’attachement fragile d’un public nouveau que vous aviez su attirer.

Votre départ prématuré montrera à quel point l’actuel ministre de la culture, attribuant la direction des théâtres publics comme il épingle les décorations, n’a aucune vision d’ensemble des théâtres publics, pas même des théâtres nationaux. Il compromet un équilibre qui s’est laborieusement établi entre les répertoires et les spectacles de la Comédie Française, le TNP de Villeurbanne et l’Odéon... Une nouvelle génération est finalement parvenue à se hisser à la hauteur des figures emblématiques qui ont marqué les lourdes institutions dont elle se sent héritière. Pour n’en retenir que deux et le dire trop rapidement, le TNP a, avec Christian Schiaretti, après le difficile départ de Roger Planchon, enfin trouvé « le Jean Vilar » de son temps. L’Odéon, avec Olivier Py, avait désormais une figure aussi mystique, aussi tumultueuse que « Jean-Louis Barrault ». Les deux étant assez solides pour ne pas avoir dévissé en cours de route, il conviendrait de ne pas saper le « remarquable travail accompli ».

Il est loin le temps où Roger Blin déclarait « je voudrais bien savoir qu’elle est la lotte pourrie qui acceptera de remplacer Jean Louis Barrault ? ». Il est évident que touteune profession artistique perd le nord quand elle ne sait plus serrer ses rangs pourprendre en son sein les décisions qui la concernent et qui concernent le public ettenir ferme face à son ministère.

En ce sens,  l’artiste qui prend la suite d’un mandat qui finit en queue de poisson, celui qui prendra la suite d’Olivier Py dans de telles conditions, est un requin qui nage et pourrit en eaux troubles. Il commence par se gâter et corrompt, autant que le ministère, la conscience et le respect d’un métier.

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Marie-Ange Rauch

Pour citer ce document

Marie-Ange Rauch, «Celui  qui prendra la suite d’Olivier Py, dans de telles conditions, est un requin qui nage et pourrit en eaux troubles», Agôn [En ligne], Points de vue, mis à jour le : 11/04/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1660.