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Retours sur le Prix Europe pour le théâtre

Alice Carré

Tour d’horizon du théâtre européen

Prix Europe pour le théâtre, Saint-Pétersbourg du 12 au 17 avril

1 Créù en 99x6 afin de développer les échanges culturels européens et soutenu par la Commission Européenne, le Prix Europe pour le Théâtre récompense chaque année des metteurs en scène de renommée internationale. Événement nomade, la remise des prix s’est tenue cette année à Saint-Pétersbourg du 12 au 17 avril et a permis de présenter au sein d’une vaste programmation des spectacles de tous les artistes couronnés, ainsi que de compagnies théâtrales russes. Le Prix revient cette année au metteur en scène allemand Peter Stein, récompensé pour l’ensemble de son œuvre, qui présente La Cruche cassée d’Heinrich Von Kleist. Un prix spécial est décerné à Youri Lyubimov, figure majeure du paysage théâtral russe, directeur du théâtre Taganka à Moscou, connu pour son rôle contestataire pendant le régime soviétique. La troisième figure programmée dans le cadre de ce prestigieux palmarès est Lev Dodin, directeur du théâtre Maly de Saint-Pétersbourg, metteur en scène découvreur de textes contemporains, non exhaustivement théâtraux, entretenant un rapport particulier avec l’œuvre de Tchekhov à laquelle il consacre cinq spectacles. Il présente pour l’événement Les Trois sœurs, créé la saison dernière.

2La programmation tente également de rendre compte des nouvelles réalités théâtrales européennes : un jury de plus de trois cent personnes s’associe afin de proposer les compagnies émergentes de différents pays, parmi lesquelles un choix est opéré sur des critères variés, aussi bien géographiques que politiques. Six compagnies sont récompensées, venues de Finlande, de Grande-Bretagne, d'Islande, de Slovaquie, du Portugal et de Russie.

3Sur l’ensemble du festival, deux types de théâtres semblent se distinguer : l’école classique, représentée par ses plus éminents artistes tels que Peter Stein et Lev Dodin, et la nouvelle école, qui, si l’on en croit ce tour d’horizon européen, chercherait à se défaire de la toute puissance du texte et à donner au répertoire des résonances plus contemporaines. L’heure serait d’abord aux adaptations : sur quatorze spectacles proposés seuls trois se confrontent à une œuvre de théâtre montée intégralement. Beaucoup d’artistes mettent en scène des œuvres non théâtrales, à l’instar du polonais Andrzej Bubien qui adapte, sans réel aménagement, un roman de Lyudmila Ulitskaya, Daniel Stein, le traducteur ou de l’ukrainien Andriy Zholdak qui s’attaque à un roman culte en Russie, Moscou-Petuschki – traduit en français par Moscou-sur-Vodka – de Venedict Yerofeyev. De même, Youri Lyubimov présente pour l’occasion Honey, spectacle inspiré du poème de Tonino Guerra. Quand les compagnies s’intéressent au répertoire théâtral, c’est pour mieux le confronter au monde contemporain. Ainsi le metteur en scène islandais Gisli Örn Gardarsson et la compagnie Vesturport font-ils de Faust une réflexion sur la place de la vieillesse dans le monde contemporain en plaçant l’intrigue dans une maison de retraite. L’équipe adapte également La Métamorphose de Kafka, qui devient l’image d’une famille stéréotypée engoncée dans les mœurs d’une société standardisée, l’étrangeté et l’animalité de Gregor Samsa révélant donc la métamorphose opérée par nos sociétés capitalistes sur l’humain.

4Deuxième inflexion notable de ces nouvelles réalités théâtrales : la prégnance du corps et l’emprunt lointain ou essentiel à des disciplines telles que la danse ou le cirque. Parfait exemple de cette dynamique, Théâtre, pièce présentée par Viliam Dočolomanský, venu de République tchèque, est en fait un spectacle de danse, où la chorégraphie, assez réussie s’inspire des pas des esclaves brésiliens, mais dont la portée reste très limitée, faute d’un propos suffisamment construit. La compagnie portugaise Teatro Meridional présente 1974, qui traite des événements politiques du pays à cette période et s’articule autour de différentes séquences majoritairement dansées, qui restent relativement superficielles. Et pour en revenir aux artistes venus de Reykjavik, le jeu multiplie les emprunts aux techniques du cirque, du filet de trampoline surplombant la salle au trapèze, qui tiennent une place centrale dans Faust, en passant par le jeu extrêmement physique d’un Gregor Samsa métamorphosé constamment en suspens.

5Le jury cherche donc à confronter les grands maîtres théâtraux aux jeunes artistes et à rendre compte des tendances contemporaines du théâtre, noble ambition, mais il semble que le repérage de jeunes compagnies ne soit pas une entreprise facile. Certains spectacles très décevants se sont greffés au sein de ce prestigieux événement, renvoyant peut-être aux difficultés de ce type de sélection. Un travail de repérage minutieux des jeunes talents pour chaque pays européen est une entreprise colossale, espérons donc que les futures éditions de ce beau festival trouveront le moyen de préciser ce projet important.

Pour citer ce document

Alice Carré, «Tour d’horizon du théâtre européen», Agôn [En ligne], Retours sur le Prix Europe pour le théâtre, Critiques, Saison 2010-2011, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1678.