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Retours sur le Prix Europe pour le théâtre

caroline châtelet

Sakhaline, les versions du voyage

1 Le 21 avril 1890, Anton Tchekhov part à Sakhaline. Encore aujourd'hui, personne ne sait exactement pourquoi l'auteur dramatique russe s'embarque pour cette cette île située aux confins de la Sibérie et entièrement occupée par son bagne. Et si les explications abondent, Tchekhov lui-même ne donne pas d'indications claires sur son départ, préférant se dire pris de « mania sachalinosa ». Un mystère, en somme, qui continue de susciter nombre de questionnements. À l'occasion de la quatorzième édition de la remise du Prix Europe pour le théâtre, quatre metteurs en scène apportent – ou non – leur éclairage tout personnel sur cette question.

2 Selon Iouri Lioubimov :

3Fondateur du théâtre de la Taganka, le metteur en scène Iouri Lioubimov a traversé un pan de l'histoire du XXe siècle. Né en 1917, d'abord brillant acteur avant de se tourner vers la mise en scène, il crée autant des pièces adaptées d'œuvres poétiques que des romans. Bertolt Brecht, Molière, William Shakespeare, Mickaël Boulgakov, Alexandre Pouchkine, Nicolas Gogol ou Fédor Dostoïevski figurent ainsi parmi les auteurs qu'il travaille. C'est d'ailleurs sa mise en scène de Crime et Châtiment en 1983 à Londres qui lui fait perdre la nationalité soviétique et le condamne à un exil de six ans. Si le Prix Spécial qui lui est remis célèbre son engagement, l'apport esthétique de son théâtre est essentiel. Pour reprendre les termes de l'universitaire et enseignante Béatrice Picon-Vallin dans le Dictionnaire encyclopédique du théâtre à travers le monde, Lioubimov crée « des spectacles métaphoriques caractérisés par le montage, l'exhibition du matériau, le travail sur la lumière, l'utilisation de la musique et des structures musicales, le conflit des formes et des genres, le dialogue avec le public-partenaire, une prise de conscience morale et politique. »

4Alors, cher Iouri Lioubimov, pourquoi Tchekhov est-il parti à Sakhaline ? : « Tchekhov est allé à Sakhaline car il pensait ne pas avoir payé son dû en tant que docteur. Lorsqu'il a eu la tuberculose, il a réalisé qu'il n'avait pas rendu tout ce qu'il devait rendre et il a pu, là-bas, s'acquitter de cela... Il a écrit au sujet de Sakhaline ''je suis allé en Enfer''. Là-bas, il a soigné les enfants, visité les malades... »

5 Selon Kristian Smeds :

6Né en 1970 et travaillant en Finlande, Estonie, Belgique et Lituanie, Kristian Smeds fait partie des artistes couronnés du Prix Nouvelles réalités théâtrales. Il propose à cette occasion Mr. Vertigo, libre adaptation du récit du romancier américain Paul Auster et nouvelle création démontrant son désir d'ouvrir grand les portes de la fabrique du théâtre. À voir son travail et celui de ses co-couronnés, on s'interroge cependant sur les liens possibles unissant ces différentes propositions : que prime le Prix Nouvelles Réalités Théâtrales et quels repères établit-il ? Désigne-t-il de nouvelles et globales (au moins entendu à l'échelle européenne) réalités esthétiques, politiques – soit les modèles (canons ?) en cours du théâtre européen aujourd'hui – ou ces Prix sont-il toujours à replacer en fonction du pays d'origine de chaque primé. On comprendrait dans ce second cas l'intitulé au pluriel, soulignant le fait que chaque « nouvelle réalité » est intimement liée à l'histoire théâtrale de sa zone géographique d'influence. Kristian Smeds serait, donc, l'ambassadeur de la nouvelle réalité théâtrale finlandaise...

7Alors, énigmatique Smeds, pourquoi l'auteur russe part-il dans cette île connue pour son bagne ? : « Je n'en ai aucune idée... »

8 Selon Peter Stein :

9Couronné du Prix Europe pour le théâtre, le metteur en scène Peter Stein incarne le renouvellement de la conception de la mise en scène de la seconde moitié du XXe siècle. Né en 1937 en Allemagne, intendant à la Schaubühne de Berlin de 1970 à 1986, il transforme cette compagnie au statut d'entreprise privée en théâtre co-gestionnaire : tous les choix sont soumis à une discussion collective, installant une atmosphère stimulante et créative. Véritable espace d'interrogation du théâtre, la Schaubühne est considérée aujourd'hui comme la plus grosse machine théâtrale de l'Allemagne et propose autant des pièces classiques que des textes contemporains. Depuis son départ de la tête de la structure en 1986, Stein continue, parallèlement à ses créations dans le reste de l'Europe, à y intervenir en tant qu'invité.

10Alors, intransigeant Peter Stein, pourquoi Tchekhov passa-t-il six mois à Sakhaline ? : « C'est absolument évident. Il traverse une espèce de crise et pense avoir perdu le contact avec la réalité russe, parce qu'il est devenu un auteur reconnu. À ses débuts, Tchekhov ne pensait pas être un poète, un écrivain, il se voyait comme un simple journaliste. Puis, il est devenu un artiste et a travaillé jusqu'à atteindre une forme de crise. Aller à Sakhaline lui permet de réaliser une coupure et de rechercher un état de faiblesse nécessaire... C'est une preuve de sa grande moralité et je suis très respectueux de cela. »

11 Selon Gísli Örn Gardarsson :

12Débarquée d'Islande, le Vesturport Théâtre a été fondé en 2001 par les trois jeunes comédiens Gísli Örn Gardarsson, Nína Dögg Filippusdóttir et Ingvar E. Sigursson, bientôt rejoints par une équipe constituée d'acteurs, de scénographes, de musiciens, de caméraman ou de charpentier. C'est à la situation de ses premiers locaux de répétition et de création – implantés dans la rue “Vesturgata” donnant sur le port – que la compagnie doit son nom. Si aujourd'hui l'équipe a quitté les lieux, son travail conserve ses caractéristiques premières : outre un attachement au collectif et un goût pour les adaptations toutes personnelles de pièces ou de textes classiques, la compagnie démontre une capacité certaine à intégrer cirque et prouesses physiques dans ses spectacles, ce avec une réelle pertinence dramaturgique. Ainsi en est-il des déplacements hors-normes de Gregor Samsa dans Metamorphosis, adaptation de La Métamorphose de Kafka, ou de l'utilisation totale de la scène – et de son « plafond » – dans Faust.

13Alors, étonnant Gisli Örn Gardarsson, que diable Tchekhov est-il allé faire à Sakhaline ? : « I have no fucking idea !  (Je n'en ai pas la moindre idée !) » Et vous, Rúnar Freyr Gíslason ? « Peut-être était-il fatigué de la vie. Ou parce qu'il y avait une bonne connexion internet ? »

14 Selon Lev Dodin :

15Pour Lev Dodin, le Prix Europe pour le Théâtre n'est pas une nouveauté : voici onze ans déjà que ce metteur en scène russe né en 1944 en Sibérie et directeur du Théâtre Maly de Saint-Pétersbourg a reçu le prix. Donc non, Dodin ne figure pas au palmarès de cette quatorzième édition. Mais la venue du Premio Europa dans sa ville d'implantation est l'occasion d'un return (comprenez d'un « regard sur ») sur le travail de ce metteur en scène. Car depuis ses débuts dans les années 1960 à Moscou, Lev Dodin a construit une brillante carrière. Mettant en scène opéras et pièces de théâtre à l'étranger et en Russie – dont au Théâtre Maly qu'il dirige depuis 2002 après en avoir été le metteur en scène associé pendant près de vingt ans –, Dodin développe un travail spécifique. Fondée sur une recherche s'inscrivant dans la durée, son approche des textes est approfondie et méticuleuse. La preuve en est la familiarité développée autour de l'œuvre d'Anton Tchekhov, dont il proposait pour ce return sa version des Trois sœurs.

16Mais la connaissance n'empêche pas les incertitudes. Ainsi, interrogé sur les motivations poussant Tchekhov à partir à Sakhaline, le mythique Lev Dodin hésite : « c'est une question difficile... », avant d'ajouter : « Tchekhov cherchait à acquérir des connaissances sur la Russie, les russes, sur l'être humain et, plus spécifiquement, sur le tempérament provincial russe. La Russie est une immense province et ce tempérament provincial constitue son essence... De plus, quoiqu’étant malade, Tchekhov voulait entreprendre les mêmes choses que s'il avait été en bonne santé, cela représentant pour lui une motivation. »

Pour citer ce document

caroline châtelet, «Sakhaline, les versions du voyage», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2010-2011, Retours sur le Prix Europe pour le théâtre, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1681.