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Souvenirs de théâtre, TNP

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Ici, où la conservation correcte est impossible car le spectacle ne pourra jamais être intégralement préservé comme un tableau ou un roman, l’imminence de l’oubli apparaît tout à la fois comme destin et défi. [...]L’éphémère, sa conscience, appellent l’être qui joue ou l’être qui regarde à devenir des êtres de mémoire. Le souvenir dépend d’eux seulement car ils savent que, plus tard, personne n’aura plus accès directement à l’œuvre, mais seulement à des témoignages. (Georges Banu, Les Mémoires du théâtre, 2005)

Il suffit de pousser les portes du TNP nouvellement rénové et de laisser errer son regard dans les couloirs du bâtiment pour comprendre que ce lieu de théâtre est aussi un lieu chargé d’Histoire. Si les différentes salles vouées à la représentation accueillent le spectacle vivant, les divers espaces qui y mènent (hall, foyer, escaliers...) se font l’écrin des souvenirs, des grands moments qui ont fait ce pour quoi le TNP est aujourd’hui tout à la fois une maison, un esprit, des histoires plutôt qu’une Histoire. Habillés d’extraits de déclarations d’intention, de journaux, de photographies des spectacles passés, les murs témoignent. Et avec eux s’opère la reconstitution d’une époque, se cristallise la mémoire d’un lieu par l’histoire de ses acteurs. La lecture d’Un défi en Province de Michel Bataillon, traducteur et conseiller littéraire du TNP pendant de longues années, donne de la profondeur à ce qui n’était que surface : les photographies s’animent, les écrits d’artistes et directeurs de la maison prennent corps à travers les chroniques de ce qui fut une véritable « aventure théâtrale ». L’Histoire du lieu n’est donc plus à faire, celle de ses acteurs non plus, à moins de considérer que l’être qui regarde en fasse pleinement partie. C’est le parti-pris premier de cette enquête, qui s’est attachée à donner la parole à ceux qui ont vu, à la diversité des regards qui ne serait ni celui du critique théâtral, ni celui de l’universitaire, mais un regard de l’intérieur de la maison. Le regard du professionnel, technicien, artiste ou administratif (éclairagiste, costumière, actrice, archiviste, responsable des relations publiques, ingénieur du son, assistant à la mise en scène...) croise ici celui des habitués de longue date (professeur-relais, spectateurs assidus et passionnés) sans que pour autant la somme des subjectivités interrogées aboutisse à une objectivité sur l’Histoire du lieu et des spectacles. En privilégiant la parole vive de ceux qui, de manière plus ou moins proche, ont fait partie de la maison TNP, l’enquête a fait le choix du terrain et de la rencontre pour aborder la difficile question de la mémoire du spectacle qui, dans sa définition même, est voué à disparaître sitôt advenu. Si, comme le rappelle Ariane Mnouchkine, la « résurrection » du spectacle est « impossible » et si tout travail qui irait en ce sens est nécessairement incomplet, l’objectif de l’enquête n’a pas été de relever un défi sisyphéen mais bien plutôt de donner à entendre ce qui peut rester de l’expérience du théâtre comme « lieu d’où l’on voit ». Quels souvenirs garde-t-on d’une expérience esthétique? Sur quels détails se fixe la mémoire ? A quoi s’attachent les bribes de ce qui ne peut être que lacunaire ? Mémoire sonore, mémoire visuelle, mémoire sensorielle se conjuguent-elles ? D’où se souvient-on ? Ce sont ces questions que les étudiants du Master Arts de la scène de l’Université de Lyon II et de l’ENS de Lyon ont placées au cœur de l’enquête qu’ils ont menée sous la forme d’entretiens auprès de Simone Amouyal, Lavinia Bruneau, Béatrice Chavaux, Michel Conte, André Diot, Denise Gaspard-Huit, Claudie Grossmann, Muriel Poulard, Michel Raskine, Isabelle Sadoyan, André Serré, André Thöni et Heidi Weiler. Toutes ces personnes, qui se sont prêtées avec bonne grâce au jeu de l’entretien, parfois pendant des heures tant les souvenirs remontaient au fur et à mesure des discussions, ont travaillé ou collaboré de près au sein du TNP, quand ils n’y travaillent pas encore. Cette première vague de souvenirs, essentiellement centrée sur l’époque Planchon, est amenée à être complétée par un second travail d’enquête, qui servira à confirmer, infirmer ou nuancer les premières conclusions que nous avons pu tirer.

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