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Mariette Navarro

L’écume des vagues – Échos d’un comité de lecture étudiant

De février à avril 2011, il m’a été donné d’animer au sein de l’Université Lumière – Lyon 2 un comité de lecture rassemblant une vingtaine d’étudiants inscrits en deuxième année de Licence d’études théâtrales. Ensemble, nous avons lu et commenté tout au long du semestre une dizaine de manuscrits qu’avec l’accord des auteurs, m’avait remis Gislaine Drahy, directrice du Théâtre Narration, structure lyonnaise travaillant depuis de nombreuses années déjà à la diffusion des pièces d’auteurs contemporains.

Parmi ces textes, Nous les vagues de Mariette Navarro qui est venue au cours de l’une de nos séances rencontrer les étudiants, répondre à leurs questions tant esthétiques que politiques, partager des convictions et des émotions. Il me semblait de ce fait particulièrement pertinent, dans le cadre de ce portrait d’auteur, de laisser la parole à certains des étudiants de ce comité dont se trouvent retranscrits ci-dessous des extraits de leur fiche de lecture sur Nous les vagues.

Les éventuelles maladresses d’écriture ne sauraient masquer la sincérité dont ces lecteurs font preuve lorsqu’ils tentent de rendre compte de leur approche personnelle d’un texte qui les a bien souvent interpellé, bousculé, sans que cela n’altère jamais leur esprit critique – ainsi plusieurs d’entre eux mettent-ils en avant tant les qualités du texte que ses faiblesses. Les remarques qui suivent, et que l’on a reprises et présentées sous une forme synthétique afin de les rendre digestes pour le lecteur, constitue en ce sens un témoignage précieux sur Nous les vagues. Celui-ci est toutefois souvent issu des débats qui ont eu lieu au cours de nos séances. Il me semblait donc nécessaire de mentionner en fin de document le nom de tous les étudiants ayant pris part, toujours avec enthousiasme même s’ils n’ont pas aimé tous les textes lus, à ce comité de lecture, manière pour moi de saluer leur intérêt pour les écritures théâtrales contemporaines, en espérant que celui-ci trouve un prolongement au-delà du cadre strictement universitaire.

Sylvain Diaz

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Enjeux thématiques : la question du « nous »

« Ce texte nous raconte l’exploration d’un “nous” », Marie Vial

Ce texte nous raconte l’exploration d’un « nous », de ce qu’il est, de ce dont il est capable, de ce dont il est composé et de ce qu’il voudrait pouvoir faire. Un « nous » fait de deux ou plusieurs personnes. Un « nous » de la révolution, qui appelle et rassemble tous les opprimés, les incompris ou plutôt, ceux qui ne comprennent pas, veulent comprendre et agir. Ce « nous » nous montre la force, l’organisation, la solidarité, l’unité mais également l’abandon, la perte d’espoir et l’effilochement d’un groupe soudé pour ne devenir plus qu’un groupe de deux, puis une seule personne. Le texte suit les élans d’espoir, les sentiments d’impuissance et de fragilité qui vont et viennent durant ce combat, qu’est d’accéder au lieu où se crée la loi. La volonté d’abolir les systèmes ancrés et tenaces pour accéder à une autre ère où ce ne serait non plus les chiffres mais la liberté qui primerait. Les vagues vont et viennent, elles sont pourtant perpétuelles, changeantes, uniformes et puissantes, et serrés les uns contre les autres, nous sommes ces vagues.


« L’individu, le groupe, l’action », Léa Good

La pièce interroge les limites de ces actions et les raisons de son échec. L’auteur met sans complexe le doigt sur les travers des révolutionnaires et échappe donc à tout manichéisme : la pièce ne les porte pas en avant-garde éclairée de la révolution ! La pièce traite de la question du « nous » mais sans considérer le groupe comme une masse indifférenciée de personnes semblables. Au contraire, elle interroge aussi largement la question du moi dans le « nous », notamment à la fin du texte lorsque le nous n’est plus composé que de deux individus.

Enjeux esthétiques : Nous les vagues, un poème ?

« L’absence de toute contextualisation », Marie Vial

Ce texte n’a pas d’espace-temps et c’est en cela qu’il est ouvert. Il avance, on sent que le temps passe, que les choses évoluent mais sans dates ou époques précises. C’est le temps qui passe sur les hommes, les mouvements et les évolutions qu’il produit sur le groupe. Il y a quand même des indications de lieux, d’espaces mais qui laissent vagabonder l’imagination, ce ne sont pas des indications qui forment une image précise ou déjà connue. La voix, quant à elle, parle vraiment au lecteur, elle nous intègre dans son « nous », elle nous explique, cherche les mots et la manière d’être comprise le mieux possible, à travers des métaphores, et trouve cette métaphore des vagues. Peut-être grâce à une alternance entre phrases très courtes et longues, débuts de phrases par les mêmes mots, « et cela », « Ah », le texte chante, clapote, et à travers les cinq mouvements, différents les uns des autres, suit le déroulement d’une vague parmi tant d’autres. Dans ce texte très poétique de par son écriture, on peut sentir des moments plus ennuyeux, le creux de la vague, mais après le texte nous surprend, reprend un rythme plus entraînant, nous réveille et nous remonte. Entre tous les personnages, le « il » et le « elle » qui forment un duo, le « nous » du groupe, le « toi », nous trouvons vraiment notre place.


« L’idée des vagues », Léa Good

L’idée des vagues évoquées dans le titre, de flux et de reflux est très bien illustrée par l’écriture. Cela s’observe par exemple grâce à la taille des paragraphes, ils sont longs au début comme gonflés d’espoir et de courage puis ils deviennent de plus en plus courts à mesure que le découragement gagne du terrain. Par ailleurs, le texte est à une frontière des genres. Il y a comme une hésitation entre le théâtre épique et le théâtre dramatique. On ne voit pas les actions sur scène mais tout est raconté. J'ai tout de suite été prise par ce texte et ce mode d'écriture, très poétique, m'a beaucoup plu.


« Un poème plutôt qu’une pièce de théâtre », Delphine Leroy

Ce texte est qualifié de pièce de théâtre mais pour moi il s’agit plutôt d’un poème car il n’y a pas vraiment de personnages. De plus l'écriture est très fluide et sonore, et l’auteur utilise beaucoup de métaphores pour exprimer ses idées. Mariette Navarro joue sur le rythme des phrases, la sonorité des mots et le sens naît plus de la forme que l’inverse. Elle dit s’être inspirée du bruit des vagues pour écrire. Il y a non seulement de nombreuses références directes aux vagues mais la structure du texte elle-même avec ces paragraphes qui gonflent et se dégonflent, ces phrases qui s’allongent et se raccourcissent, cette action qui cesse et redémarre, nous fait penser au flux et reflux des vagues.


« Le dernier fragment, un poème d’amour », Anooradha Rughoonundun

J’ai été touchée par l’histoire d’amour entre deux révolutionnaires qui se tisse peu à peu, l’air de rien, et par la candeur de son récit : « Doucement, celle qui maintenant marche à côté de lui effleure le bras du plus jeune qui trésaille de sa blessure et s’embrase de cette caresse ». On voit combien les deux thèmes du combat révolutionnaire et de l’amour sont liés ; cette proximité tend vers un appel à l’amour de la révolution, suggérée par l’ambivalence d’« elle », pronom désignant tant la fille que la vague révolutionnaire. La dernière partie se compose presque comme un poème d’amour ; il n’y a plus de tirets ; la parole n’est plus répartie, elle devient une adresse absolue d’un homme à une femme. Ce poème d'amour fortement politique m’a évoqué Les Yeux d'Elsa de Louis Aragon, où le lyrisme amoureux est indissociable de la lutte révolutionnaire.


« Une issue poignante pour un texte ouvert », Bénédicte Taillefait

Le fragment cinq est saisissant et très émouvant de beauté et non de sentimentalisme. Tout est présenté avec une pudeur délicieuse et c’est ce qui donne toute sa beauté au texte, et l’écriture symbolise ce flux et ce reflux des vagues. Comme l’océan, le texte est en perpétuel avancement jusqu’au crescendo, l’envolée finale. Et ce que j’ai le plus apprécié dans ce texte, c’est que ce ne soit pas un texte fermé, il est si ouvert que chacun peut avoir une lecture différente. Par exemple, le dernier morceau est, pour moi teinté d’un réel pessimisme, la fin n’en est que plus poignante. Je reprendrais une expression de l’auteur : « c’est un cheminement optimiste, à l’issue pessimiste ».

Vagues politiques ? – La portée de la pièce en question

« Un appel à vivre ensemble », Alexis Guilain

Ce travail autour du collectif m’a beaucoup plu et je vois ce texte comme un immense appel à vivre ensemble. Je vois ce texte comme un véritable soutien à la communauté humaine et j’y sens tout l’amour que l’auteure semble avoir pour cette dernière. J’aime le message qui s’en dégage ainsi que toute l’énergie positive qui l’accompagne. Ce texte respire la vie et semble comme un véritable appel à l’entente entre nous, à l’union. Ce texte unit plus qu’il ne divise et c’est cette idée d’unité les uns envers les autres qui me fait du bien. Ce texte me soulage et par sa douceur et par sa légèreté. Il se lit particulièrement bien, ses mots semblant couler délicatement en moi. À mes yeux, ce texte fait écho au discours de Nelson Mandela lors de son discours d’investiture à la présidence sud-africaine en 1994 dont voici un extrait :

Notre peur la plus profonde n’est pas de ne pas être à la hauteur. Notre peur fondamentale est d’être puissant au-delà de toutes limites.

C’est notre propre lumière et non pas notre obscurité qui nous effraie le plus. Nous nous posons la question : « Qui suis-je moi pour être brillant, radieux, talentueux et merveilleux ? »

En fait, qui êtes-vous pour ne pas l’être ? Vous restreindre, vivre petit, ne rend pas service au monde. L’illumination n’est pas de vous rétrécir pour vous éviter d’insécuriser les autres.

Elle ne se trouve pas non plus chez quelques élus. Elle est en chacun de nous. Et au fur et à mesure que nous laissons briller notre propre lumière, nous donnons inconsciemment aux autres la permission de faire de même. Si nous nous libérons de nos propres peurs, notre présence libère automatiquement les autres.


« Offrir un modèle d’utopie », Anooradha Rughoonundun

J’ai été sensible au traitement du propos politique, qui prône des valeurs de liberté et de fraternité sans affirmation d’une idéologie. Le texte ne s’appesantit pas sur une critique de la société mais offre un modèle d'utopie ; ainsi, le propos politique contre l’égoïsme des oligarques capitalistes se résume à un paragraphe, très imagé, dans la première partie sur la propriété privée (« Il y aura toujours celui-là qu’on retrouvera adossé à sa porte en bois, en ayant avalé la clé »). Ce traitement du propos politique m’a fait penser à La Condition humaine de Malraux, où l’accent est mis sur la description des actions révolutionnaires et sur les rêves et doutes des combattants.


« Un théâtre qui ne prend pas parti », Delphine Leroy

Ce que j’aime chez cet auteur, c’est qu’elle ne prend pas parti : son texte n’est pas orienté politiquement, n’est pas un appel à la révolte et à la violence mais plutôt une réflexion sur nos désirs et aspirations dans la vie, les choses pour lesquelles nous sommes prêts à nous battre; elle dénonce aussi une certaine part de lâcheté chez l’homme qui, au moindre doute, se décourage et abandonne l’action après s’être farouchement battu.




Le Comité de lecture des étudiants de Licence 2 d’études théâtrales de l’Université Lumière – Lyon 2 dirigé en 2010-2011 par Sylvain Diaz était composé de : Fleurine Basty, Sophie Briand, Laetitia Clerget, Coraly Cochard, Alix Debiaune, Violaine Dupré-Charcosset, Hugo Frison, Léa Good, Charlotte Grasset, Alexis Guilain, Camille Jomain, Delphine Leroy, Jonathan Mahistre, Élodie Martinon, Lucie Milani, Louis Nas, Lucille Perrin, Anthea Pichot, Mathilde Richin, Maike Rinne, Anooradha Rughoonundun, Bénédicte Taillefait, Charlotte Thouilleux et Marie Vial.

Pour citer ce document

, «L’écume des vagues – Échos d’un comité de lecture étudiant», Agôn [En ligne], Mariette Navarro, Portraits, mis à jour le : 14/06/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1691.