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Saison 2010-2011

caroline châtelet

Le témoignage du plateau

À propos de Jan Karski (Mon nom est une fiction), mise en scène d'Arthur Nauzyciel

1 Mettant en scène Jan Karski de l'auteur Yannick Haenel, le directeur du centre dramatique national d'Orléans, Arthur Nauzyciel, complète le titre par (Mon nom est une fiction). Un ajout qui, s'il rappelle que le metteur en scène assume la part fictionnelle du roman, ne s'accompagne pas pour autant d'une résolution des limites de ce récit.

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© Frédéric Nauczyciel

2Lors de sa parution, le livre avait suscité nombre de débats : Yannick Haenel, l'auteur de Jan Karski, avait-il le droit de doter l'ancien courrier du gouvernement polonais en exil d'une parole inventée ? Si la question peut sembler étonnante en ce qu'elle sous-entend une limite à la fiction, elle est intéressante dans le cas de Haenel. En effet, son roman débute par une description de l'entretien avec Claude Lanzmann dans le documentaire de ce dernier, Shoah, puis se prolonge par un résumé de l'ouvrage autobiographique de Karski (Story of a secret state), avant de se clôturer sur une fiction, portée par le personnage de Karski lui-même. Aux deux séquences relatant sa découverte – réelle – du ghetto de Varsovie et d'un camp d'extermination, succède une parole imaginaire qui, en étant « adossée » à la réalité qui la précède assoie sa légitimité sur cette dernière. Au-delà de la dilution des frontières entre histoire réelle et imaginaire, ce procédé interroge la transmission de cette mémoire. Une problématique qui traverse tout le roman d'Haenel et se prolonge dans la mise en scène qu'en offre Arthur Nauzyciel. Suivant très fidèlement le découpage du roman, Nauzyciel propose trois dispositifs. Nous sommes à trois endroits de parole différents et chaque espace révèle intelligemment le rapport spécifique entretenu avec la figure du témoin. Deux fauteuils, une table basse, une caméra et un tableau constituent le premier dispositif. Dans ce qui est ici le lieu du témoignage concret et tangible, c'est Arthur Nauzyciel qui parle, assumant par son interprétation sa position. Pour la deuxième partie, plus de corps en scène mais une projection qui accompagne la diffusion du texte. Hypnotique jusqu'à la nausée, le film suit de façon mécanique la délimitation du ghetto de Varsovie sur une carte. Ce lieu désormais disparu est celui où s'est constitué le corps du témoin et c'est toute l'insoutenable horreur de ce qui y a été vu que transmet l'obsessionnelle vidéo. Quant à la troisième partie, elle nous fait pénétrer dans cet espace de transition entre le témoignage et la fiction tenté par Haenel, le décor étant celui d'un théâtre. Assis dans le hall imposant et majestueux de ce lieu, le comédien Laurent Poitrenaux interprète avec une rigueur et une présence magistrale Karski. Initialement abattu, l'homme se relève petit-à-petit jusqu'à faire totalement face au public, avant d'être à nouveau rattrapé par son épuisement. Comme si son échec à transmettre le message qui lui avait été confié le condamnait à un éternel recommencement. Et devant ce témoin à perpétuité, se révèle ici l'une des limites du roman de Haenel et du même coup de la mise en scène de Nauzyciel : en restant volontairement entre la fiction et le témoignage sans trancher, la troisième séquence installe une forme de ressassement. Le sentiment de « déjà dit » qui s'installe nous éloigne alors du propos, preuve, peut-être, de l'incapacité de l'auteur à dépasser la force du témoignage...

Jan Karski (Mon nom est une fiction)

d'après le roman de Yannick Haenel

mise en scène Arthur Nauzyciel

Opéra-Théâtre, Festival In d'Avignon, du 6 au 16 juillet 2011

Pour citer ce document

caroline châtelet, «Le témoignage du plateau», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2010-2011, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1764.