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D'un 11 septembre à l'autre

Nathalie Matter

400 heures d’atelier !

Retours sur une année d’ateliers-théâtre

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Répétitions à Saint-Etienne. © M.-L. Basuyaux

Comédienne, formée aux ateliers du Sapajou, Nathalie Matter travaille avec Arnaud Meunier depuis la création de la compagnie de la Mauvaise Graine (1997). Elle a joué dans presque tous ses spectacles et l’a assisté sur certaines créations (La vie est un rêve, King, Tori no tobu takasa/ Par-dessus bord). Chargée de la coordination générale des ateliers artistiques, elle revient dans cet article (juillet 2011) sur leur déroulement.

Genèse

1Depuis plus de 10 ans, la compagnie de la Mauvaise graine va à la rencontre de publics pour qui l'acte d'aller au théâtre n'est pas naturel. Ces rencontres et ateliers ont toujours été en lien avec nos spectacles et organisés, dans la mesure du possible, lors de temps forts dans des théâtres. Cela nous a permis de créer des liens profonds avec les participants et d’aller toujours plus loin dans nos propositions.

2Le projet « D’un 11 septembre à l’autre », c’est une année entière de découverte et d’initiation au théâtre, enrichie par un parcours culturel et une équipe pédagogique qui invente une nouvelle manière de réinvestir le projet en classe. C’est ce que l’on voudrait pour tous les projets !

Printemps 2010

3Nous savions dès le début du projet « D’un 11 septembre à l’autre » que pour aller au bout de cette aventure, nous devions avoir à nos côtés des partenaires et complices capables de s'investir et de rebondir à chacune de nos propositions. 

4Nous avons donc proposé, en concertation avec Citoyenneté jeunesse, le projet à différents établissements. 

5Il nous paraissait essentiel d'avoir des proviseurs qui soutiennent le projet et qui seraient prêts, entre autres, à penser les emplois du temps des classes choisies pour intégrer trois heures d'atelier hebdomadaire ; nous avions également besoin d’une équipe pédagogique aguerrie d’un minimum de trois personnes, en plus du proviseur.

6Pour ce spectacle Arnaud Meunier imaginait cinq acteurs, entourés de quarante jeunes gens.

7Aujourd’hui, nous ne sommes pas entourés, mais avec eux.

8Nous avons, mes complices et moi, eu le plaisir de faire découvrir notre passion à nos futurs camarades de jeu…

9Mais comment passer de quatre-vingt-deux élèves issus de trois classes différentes à une compagnie « éphémère » d’une quarantaine de jeunes gens ?

La règle du jeu

10La règle du jeu avait été posée dès le départ : pour choisir les participants à la création du spectacle, nous ne ferions pas d’audition. Nous ne cherchions pas des futurs acteurs.

11Nous voulions qu’un désir commun s’installe ; nous voulions ressentir leur engagement et leur volonté à participer au projet…

12La seule condition pour faire partie de l’étape finale de création était le désir mutuel et un engagement fort sur le plateau.

13Rapidement certaines personnalités se sont dégagées. Mais, au fil de l’année, certains que nous pensions voir aller jusqu’au bout de l’aventure ont finalement décidé d’arrêter.

14Pour différentes raisons, comme la famille, les petits jobs, ou encore les activités sportives, il est difficile pour certains de se projeter à long terme et de tenir un engagement d’assiduité.

Comment nous sommes devenus des partenaires de jeu : la pratique théâtrale

15Pour réussir le pari « D’un 11 septembre à l’autre », nous avons décidé de mener le travail de pratique en deux grands moments : tout au long de l’année, à un rythme hebdomadaire dans les établissements, puis sur le lieu de création avec un rythme de répétition professionnel.

16Elsa Imbert, Stéphane Piveteau, Thierry Vu Huu et Philippe Durand sont mes complices et camarades de jeux. En collaboration avec Arnaud Meunier, nous pensions nos séances hebdomadaires ensemble, et partagions nos réflexions et nos doutes à travers des comptes-rendus que nous faisions après chaque séance. 

17A cinq, nous nous sommes partagés 400 heures d’atelier de pratique théâtrale avec les lycéens. Nous en aurions voulu plus. Nous avons souvent pensé que nous manquions de temps pour leur transmettre au mieux ce que nous savons de notre métier… On n’en a jamais assez !

18Tout au long de l’année, nous avons tenté de créer une dynamique de travail hebdomadaire, complétée par quatre temps forts : quatre week-ends, entre les mois de novembre et mars, et une semaine pendant les vacances de printemps en avril.

19Michel Vinaver nous a fait le plaisir de venir rencontrer les jeunes gens dès le premier week-end. Ils ont été très impressionnés et curieux face à ce Monsieur de Théâtre (tout comme nous !). Très vite un échange s’est installé, les questions fusaient à tel point que Michel prendra le temps tout au long de l’année de venir rencontrer chaque classe dans son lycée afin d’aller plus loin dans l’échange et le partage.

Trois jours d’ immersion et d’initiation

20Proposés à tous les élèves de chaque classe, ces trois jours d’immersion, pris sur le temps scolaire, sont pensés comme le premier temps de la pratique théâtrale.

21Les cinq acteurs professionnels, qui seront en septembre 2011 sur le plateau avec eux, ont tenté d’éveiller la curiosité des lycéens et de leur donner envie de faire partie de l’aventure.

22Parce que nous savons bien que déplacer une personne dans un lieu inconnu, c’est déjà un premier pas vers « l'expérience », nous avons choisi de démarrer le travail dans un théâtre.

23 En trois jours, nous avons mené six modules :

24Arnaud Meunier a pris en charge le premier module : discussion autour des métiers du théâtre, apprentissage de différents mots techniques. Et surtout, première lecture à la table du texte de Michel Vinaver, suivie d’une discussion.

25Chaque acteur a ensuite mené un module, en travaillant plus spécifiquement un des axes suivants :

26- constituer un groupe

27- la confiance en ces partenaires de jeux

28- se laisser regarder

29- redécouvrir ses sens

30- oser

31- le plaisir de jouer

Les séances hebdomadaires

32Les séances hebdomadaires ont lieu dans les lycées avec des groupes de quinze élèves maximum.

33Nous étions en salle de classe ou dans des salles de conférences. Nous avons investi les espaces les plus grands et disponibles dans chaque lycée.

34Au lycée d’Evariste Gallois à Noisy : 24 élèves au départ, 10 au final.

35Le groupe s’est rapidement stabilisé à douze élèves, car le principe de volontariat a été mis en place immédiatement après les trois jours d’initiation.

36La séance hebdomadaire a été calée dans leur emploi du temps, le jeudi matin à 9h30, et seuls les vrais motivés se sont levés tous les jeudi matins !

37Au lycée Jean Renoir à Bondy : 24 élèves au départ, 19 au final.

38Le groupe est parti sur un « projet classe » : tous les élèves, à quelques exceptions près, ont participé à toutes les séances hebdomadaires, à tous les week-ends, et à la semaine en avril.

39Les séances hebdomadaires ont été mises en place sur leurs heures de TPE (travaux pratique encadré) ; tous les élèves ont donc été « obligés » de participer aux séances.

40Les week-ends n’étant pas sur du temps scolaire, certains n’ont pas pu se libérer (notamment à cause des parents ou du sport…).

41Au lycée Voillaume à Aulnay-sous-Bois : 35 élèves au départ, 15 au final.

42La séance de pratique avait été calée le vendredi après midi, mais aucun des élèves n’a réalisé qu’ils avaient du coup trois heures de plus dans leur emploi du temps !

43La base du volontariat pour la pratique a été mise en place après le week-end de février. Nous sentions qu’il leur fallait un peu plus de temps pour s’engager sur le long terme.

Le premier trimestre

44Comme pour les trois jours d’immersion, les séances hebdomadaires ont d’abord été axées sur la découverte et l’initiation au théâtre.

45Notre objectif premier était de constituer un groupe où la bienveillance était le mot d’ordre.

46Nous nous sommes appuyés sur des exercices plutôt ludiques, qui faisaient travailler le corps, le regard, le souffle, la présence, la confiance, la découverte des sens… Pour qu’ils jouent ensemble, prennent du plaisir et réclament d’eux-mêmes de faire certains exercices découverts pendant les trois jours d’immersion.

À partir de janvier

47À partir de janvier, Arnaud a souhaité que nous fassions travailler les lycéens sur les parties de témoignage du texte (Katherine Ilachinski, Nat Alamo, Judy Wein, Shivam Iyer…).

48Notre volonté est toujours à ce moment de les faire travailler en leur faisant découvrir le plaisir du texte, sans penser à une distribution définitive. De ce fait, nous ne nous sommes pas focalisés sur les sexes des personnages. Nous avons même souvent distribué la parole en chœur pour tenter de faire travailler un maximum de personnes en une séance.

49Le concept de « répétition » est donc arrivé à ce moment-là… Difficile pour ces jeunes gens de comprendre alors l’importance de la répétition et de la concentration.

Entre novembre et mars : trois week-ends

50Les week-ends avec Arnaud sont réellement les moments où les jeunes gens se rendent compte du projet, de l’importance de la concentration, de la bienveillance et de la répétition.

51Concentrés et investis, ils commencent à prendre conscience des progrès qu’ils font et de la beauté qui se dégage du plateau lorsqu’ils sont dans ce qu’ils font.

52Leurs commentaires sur la page Facebook en témoignent clairement.

53C’est également lors des week-ends qu’ils rencontrent Rachid Ouramdane et Jean-Baptiste André qui vont les faire travailler sur le corps.

54Lors du premier week-end, ils ont appris à se regarder dans les yeux et ils ont osé se prendre dans les bras plusieurs minutes sans parler. Dès le second week-end, ils étaient capables de former des tas de corps empilés les uns sur les autres alors qu’ils ne se connaissent encore que très peu.

55Une barrière est franchie, ils osent.

56Des évidences pour la distribution se dessinent très clairement lors du dernier week-end.

À partir de février

57À partir de février, nous avons commencé à les faire travailler sur d’autres parties du texte. Chaque acteur a choisi une partie du texte qu’il souhaitait travailler avec son groupe.

58Nous avons tenu compte du sexe des rôles. Le travail en chœur a été privilégié sur les passages du chœur en anglais, le feuillet d’instructions, les passages d’Atta et l’échange final entre Bush et Ben Laden.

59Nous commençons à bien les connaître et tentons de faire une première proposition de distribution à Arnaud pour qu’il puisse, durant les week-ends, tenter des bouts de séquences et esquisser certaines images.

60Il est évident que certains ont plus de facilité que d’autres. Certains se détachent du groupe par leur charisme naturel. Bien d’autres nous ont surpris par leur engagement, et d’autres encore nous ont épaté par leur travail !

61Il y a les caractères trempés, que l’on remarque en premier, qu’on souhaite voir rester, mais qui, au final, s’essoufflent sur la durée et abandonnent le groupe.

62Il y les timides qu’on surprend à avoir une voix qui porte.

63Il y a les extravertis qui paniquent et les peureux qui se jettent à l’eau.

64J’ai parfois eu peur que nous ne réussissions pas à avoir quarante jeunes prêts à nous suivre dans l’aventure jusqu’au bout, et parfois j’avais peur du contraire…

65C’est un vrai plaisir de voir comme certains apprennent rapidement leurs textes, comme ils s’engagent avec tout leur corps sur le plateau, comme ils sont en demande pour passer sur le plateau et leur désir d’avoir des retours.

66Lors des séances, nous tentons de faire travailler toutes les personnes qui ont appris leur texte chez eux. Lorsqu’une personne passe son texte, les autres écoutent et observent. Ils savent maintenant dire si la personne qui travaille porte sa voix, si elle regarde le public, si son corps est ancré dans le sol, si l’émotion nous atteint sans tomber dans le pathos… Au fil de l’année, ils comprennent que regarder et observer c’est aussi travailler, même s’ils préfèrent être sur le plateau…

67Ils veulent qu’on les fasse travailler. Ils commencent à saisir les subtilités du texte, l’humour de Michel Vinaver, le rythme de la parole.

68Mais parfois aussi ils sont absents, pas concentrés, bavards et mous…

Le travail sur le texte

69Le travail sur le texte se met en place sans se poser la question de la mise en scène, réservée bien évidement à Arnaud.

70Notre travail est de les sensibiliser à la parole en leur expliquant le sens de ce qu’ils sont en train de dire, en leur faisant entendre la musicalité du texte, en les poussant à se surprendre. Le but est d’aller vers le plaisir du dire en prenant le temps de les écouter.

71Nous avons pris le temps de balayer les questions psychologiques qui n’ont pas lieu d’être dans les textes de Michel Vinaver. Pas besoin de jouer une grand-mère de 70 ans pour dire les mots de Katherine Ilachinski. Puis nous avons pris soin de contextualiser chaque parole. Qui parle ? Où pourrait se trouver mon personnage ? À quelle occasion mon personnage prononce-t-il ces mots ? Quelles sont les différences de parole et de rythme entre un témoignage et un discours ? Autant de questions passionnantes que nous nous sommes posées ensemble…

72La musicalité du texte se découvre en respectant la versification. En cherchant à aller au bout de ce que propose Michel Vinaver dans son écriture. Pas de ponctuation, des phrases parfois très courtes ou au contraire étonnamment longues comme un ruban que l’on déroule. Lorsque l’on prend le temps de suspendre, de déplacer une pause virgule, d’ouvrir un sens que l’on ne pensait que fermé, une ondulation surprenante arrive et l’on commence à aller vers la musique. Nous utilisons souvent l’exercice dit du « chef d’orchestre ». Le chef d’orchestre se place face à un groupe qui connaît un texte et c’est lui qui va le diriger en jouant avec les variations de rythme, de volume…

73Petit à petit, ils sortent de la récitation, ils laissent vivre la parole en eux avant de la partager avec le public. Les corps s’ancrent dans le sol, la parole est projetée, les regards sont donnés au public, l’émotion vibre en eux, ils nous la donnent et y prennent du plaisir.

L’alternance des intervenants

74Nous voulons qu’ils restent souples dans leur jeu, qu’ils gardent leurs spécificités. Nous aimons l’histoire et l’humanité que dégagent leurs corps et leurs voix.

75Pour cette raison, nous avons choisi de faire tourner les intervenants de groupe environ toutes les quatre séances, ainsi les élèves ne s’habituent pas à une seule façon de travailler. Même si nous avons tous une vision assez proche du travail de l’acteur, chaque comédien a sa manière de transmettre sa passion et d’expliquer le travail pour emmener le plus loin possible ces jeunes gens.

76Cela nous permettait également de ne pas reconstituer des groupes à travers des intervenants, mais bien de construire une troupe qui a pour objectif de se retrouver sur un plateau.

Début Mars

77Début mars, nous avons pris le temps de rencontrer les élèves individuellement pour leur faire des retours plus personnels sur leur travail.

78Nous désirions savoir dans quelle mesure ils souhaitaient aller au bout de l’aventure.

79Nous voulions également anticiper les potentiels problèmes liés au planning des répétitions pour la seconde étape. Les répétitions du spectacle ayant lieu à partir du 21 août, nous nous doutions que malheureusement certains n’auraient pas l’autorisation ou la possibilité de rentrer plus tôt de leurs vacances.

80Il était important pour nous de leur rappeler la règle que nous avions mise en place dès le démarrage du projet qui était que seules les personnes qui avaient fait preuve d’assiduité et d’engagement sur le plateau participeraient à la création du spectacle professionnel.

81Il est évident que pour la seconde partie du projet, nous ne lâcherons rien de notre exigence artistique. Même si eux ne sont pas professionnels, un travail rigoureux et la même exigence artistique que pour une création professionnelle seront tenus. C’est cette exigence qui les pousse et les motive pour se dépasser.

La semaine d’avril

82Une semaine entière dans un théâtre et une présentation de travail devant la famille et les partenaires.

83Semaine intense pour tout le monde. La compagnie éphémère existe bien.

84Ils nous surprennent par leur investissement, ils sont fiers du travail accompli et rêvent déjà à nos retrouvailles en août et à la création du spectacle.

85Le pari semble réussi : aujourd’hui ils sont 43 !

La création du spectacle avec un rythme de répétition professionnel à Saint-Étienne.

86À venir…

Pour citer ce document

Nathalie Matter, «400 heures d’atelier !», Agôn [En ligne], D'un 11 septembre à l'autre, (2011) HS n° 1 : Mettre en scène l'événement, Dossiers, mis à jour le : 08/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1799.