Aller à la navigation  |  Aller au contenu

Saison 2011-2012

Alice Carré

De l’art de la déroute

À propos de ±O, mis en scène par Christoph Marthaler

1 Article publié sur le site Au Poulailler

2Qu’on en soit à son premier ou à son vingtième spectacle de Marthaler, on sera probablement toujours aussi surpris par les chemins sinueux et tortueux qu’ils empruntent. Le metteur en scène suisse sait se placer là où on ne l’attend pas, dans des zones d’étrangeté où le sens ne se compose pas linéairement mais par touches diffuses. Il semble même qu’une de ses lignes de conduite soit la volonté de déjouer les attentes du public. Qu’il monte des opéras, tels que Les Noces de Figaro de Mozart, Wozzeck de Berg, ou des spectacles de théâtre, le jeu semble bien être celui d’un repérage minutieux des rendez-vous conventionnels avec le public, afin de soigneusement les contourner.

Image non disponible

Bo Kleffel

3Cet étonnement, dans ce spectacle qui se présente comme le témoignage d’un voyage au Groenland, débute par l’attente de voir les comédiens entrer sur scène, où dans une séquence de plusieurs minutes, des bruits de pas retentissent dans les coulisses. Le thème, ensuite, sera abordé par esquisses, sans délivrer de trame à laquelle s’attacher. De ces contrées septentrionales, on aura quelques sensations ou fragments de sens : un conte, la langue qui résonne dans la bouche de deux comédiennes originaires de Nuuk, des bribes de l’histoire de l’île glacée, le froid et les après-ski. Mais si l’île danoise est bien là, en toile de fond, on dérive aussi vers des eaux plus énigmatiques et vers une réflexion sur le sens et son inachèvement. Toute histoire proférée se voit soit brusquement interrompue, soit incomprise, soit suspendue dans le silence. Ainsi en est-il de l’étrange histoire, subitement arrêtée, d’un livre qui se lirait à l’infini, racontée par un interprète à une voix mystérieuse s’exprimant à travers un haut parleur abandonné sur le sol.

4Depuis son controversé Paperlapp, créé dans la cour du Palais des Papes en 2010, Marthaler semble s’attaquer à une réflexion sur le temps : comment habiter un plateau, combien de temps faire durer une action, à quel moment faiblit-elle, comment étirer au maximum la temporalité de ce qui se joue sur scène ? Cette sorte d’extension du temps se double d’une réflexion sur le sens et son épuisement et donne au spectacle une structure à la fois séquencée et cyclique, autant visuelle que sonore.

5Morcelée, c’est ainsi que nous apparaît d’abord la construction en séquences, qui semblent s’empiler les unes aux autres. La lecture d’un cantique par une jeune Inuit, le délire des interprètes qui se jettent contre les murs, le chant émouvant d’une cantatrice enfermée dans une cage à lapin sont autant d’instants qui se succèdent par ruptures violentes. En guise de transition, Marthaler a recours à des alarmes, à l’allumage soudain des projecteurs de face, à une voix qui surgit de façon impromptue à travers un haut-parleur. L’effet de surprise, là encore, est au chœur de la dramaturgie du spectacle. Magistralement construit, ±0 revient finalement vers une structure cyclique accentuant la sensation d’un lent écoulement du temps, à l’image des heures creuses qu’on passe à regarder la neige. Il s’achèvera sur l’image du début : celle d’une femme aux longs cheveux bruns racontant une histoire, un conte peut-être, en groenlandais.

6Dans le décor apparemment dépoétisé d’Anna Viebrock, gymnase un brin rétro à la beauté paradoxale, surgit une grande spiritualité, soutenue par une partition sonore tout en retenue. Avec les cantates de Mozart et Schubert entonnées a capella ou avec le son cristallin des verres que l’on fait chanter, le metteur en scène plonge la salle dans un grand recueillement, rompu et retrouvé à loisir, traversé par un humour absurde et un étonnement sans cesse renouvelé. Marthaler aussi, dirait-on, se laisse surprendre par ce que ce pays de glaces lui évoque en composant, à même le plateau, un brillant hommage.

7±0

8Conçu et mis en scène par Christophe Marthaler

9Du 16 au 24 septembre 2011

10Théâtre de la Ville, 2 place du Chatelet, Paris 4e

11Renseignements : 01.42.74.22.77 - www.theatredelaville-paris.com

Pour citer ce document

Alice Carré, «De l’art de la déroute», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2011-2012, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1837.