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Retours sur le Prix Europe pour le théâtre

caroline châtelet

Plateau à cœur ouvert

A propos de Mr. Vertigo, mise en scène de Kristian Smeds

1 Parlant de sa nouvelle création présentée à l'occasion de la douzième remise des Prix Nouvelle Réalités Théâtrales, Kristian Smeds évoque plusieurs « ruisseaux » venus alimenter ce travail : La Trilogie new-yorkaise de Paul Auster et le désir d'inviter le public dans les coulisses du théâtre. Si, au final, c'est Mr. Vertigo du romancier américain qu'il choisit d'adapter, le metteur en scène finlandais et son équipe ouvrent bien, jusqu'au vertige, les portes de la fabrique du théâtre. Vertige, tout d'abord, de ce roman de la démesure, dans lequel le personnage éponyme maîtrisant la lévitation raconte son parcours. Au-delà de la découverte de la vie de Walter, ce sont toutes les étapes marquantes de l'histoire du XXe siècle qui se dessinent en toile de fond, de la prohibition à la seconde guerre mondiale. Vertige, ensuite, provenant de la mise en scène qui nous submerge de sons, d'images et d'esthétiques. Pour travailler l'aspect baroque du roman d'Auster, Smeds choisit de renouveler perpétuellement les artifices scéniques. Tandis que les comédiens chantent, dansent, passent d'un registre de jeu à un autre et poussent parfois jusqu'au grotesque leur interprétation, l'équipe technique s'affaire. Constructeurs visibles de cet univers en élaboration, ils manient et font évoluer de multiples éléments de décors. Vertige, enfin, que produit la tension perpétuelle entre la double exigence de la mise en jeu du fond et de la forme. Cette volonté de nous faire basculer dans l'envers du décor, en étant intimement liée à toute la narration de la vie tumultueuse de Walter, s'énonce d'emblée. Ainsi, c'est sur scène que le public prend place et la rotation du gradin perturbe dès le prologue notre perception. À l'image en cela du parcours initiatique chaotique et touffu de Vertigo, le spectacle traverse de multiples atmosphères. À tel point que l'ensemble apparaît parfois comme un surenchérissement vain. Une sorte de « sons et lumières » enivrant jusqu'à la nausée, au sein duquel les interprètes peinent à trouver leur place. Ce jusqu'à ce qu'un basculement s'opère doucement, transformant la tension forme/fond en articulation logique. Derrière le spectaculaire se dessine alors la tentative sincère d'une équipe de transmettre dans un laboratoire exubérant et fragile toute la complexité d'un récit. Et au-delà de l'artifice, la force et la féroce humanité de ce projet transparaissent, donnant corps et cœur à cette vie folle.

Pour citer ce document

caroline châtelet, «Plateau à cœur ouvert», Agôn [En ligne], Retours sur le Prix Europe pour le théâtre, Saison 2010-2011, Critiques, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1838.