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La nostalgie d'un lieu d'écoute

Christina Mirjol

Entendre la voix du conte

Auteur de romans comme Suzanne ou le récit de la honte, Dernières lueurs et Les Petits Gouffres, Christina Mirjol écrit d’abord des textes destinés au théâtre rassemblés sous le nom de Cris. Elle publie également pour la scène La Fin des paysages, une polyphonie parue en 2001, et un texte sur la Révolution des œillets co-écrit avec Jean-Pierre Sarrazac : Cantiga Para Jà, Place de la Révolution. Elle se forme d’abord à l’art dramatique et réalise également des mises en scène.

Cela se passe dans une petite cuisine. La petite fille est assise sur sa haute chaise d’enfant et ne mange pas. Sa mère attend. Elle tient devant l’enfant la cuillère de bouillie ; la petite la repousse : elle ne veut pas manger. Elle veut que sa mère lise. Pas n’importe quel livre. Qu’elle lise le livre qui dans sa minuscule bibliothèque est celui qu’elle a élu. Là ! dit-elle à sa mère dans sa langue enfantine. La mère, qui cède sans sourciller, va chercher ledit livre, l’ouvre à la première page et lit. « Il était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu'on eût su voir ; sa mère en était folle, sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne vieille femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien, que partout on l'appelait le Petit Chaperon rouge. » À peine la mère a-t-elle commencé sa lecture que la petite fille, de façon surprenante, ouvre la bouche et mange.

Le lendemain, le chantage de la fillette se répète à l’identique. L’histoire est bien connue de la petite fille qui se met à manger dès que sa mère entame les premiers mots de sa lecture. L’histoire lui est si familière qu’elle ne saurait s’offusquer de ce que sa mère ferme le livre sitôt la dernière bouchée avalée. La petite fille ne demande aucunement de connaître la suite dont elle a en mémoire les plus infimes détails – là n’est pas la question –, sitôt son assiette vide, elle consent que sa mère ferme le livre et se taise. La scène du repas est terminée.

De même que la fillette ne convoite aucune suite, elle ne saurait attendre autre chose de sa mère qu’elle recommence chaque jour l’histoire au même endroit. Au début, première page, première ligne : « il était une fois... ». En aucun cas plus loin, au point où elle s’était interrompue la veille, une fois l’assiette vidée. Ainsi, chaque jour, recommencer au début, finir la lecture n’importe où. Recommencer à l’identique le rituel nourricier.

Je repense aujourd’hui à cet épisode biographique que je ne saurais dissocier de mon immense passion pour ce qui est narré : des lectures à voix haute à tout ce qui concerne le langage articulé, et donc la voix humaine. Dans un texte qu’il consacre à la littérature enfantine, Walter Benjamin dit ceci : « Dévorer les livres. Curieuse métaphore. Elle donne à penser. En effet, aucun monde de formes n’est, dans la consommation, à ce point emporté, dissous et anéanti que la prose narrative. Peut-être lecture et dévoration se laissent-elles réellement comparer. Avant tout, on doit toujours garder à l’esprit, en l’occurrence, pourquoi le besoin de nous alimenter et l’acte de manger n’ont pas de causes strictement identiques. La vieille théorie de l’alimentation est fort instructive parce qu’elle part de l’acte de manger. Elle disait : nous nous alimentons en incorporant les esprits des choses mangées. Or certes nous ne nous alimentons pas par là, mais nous mangeons toutefois en vue d’une incorporation qui représente plus qu’un besoin lié à une nécessité vitale. C’est pour un tel type d’incorporation que nous lisons également. Non pas donc afin d’élargir notre expérience, notre trésor mémoriel et existentiel. […] Nous ne lisons pas pour augmenter nos expériences, mais pour nous augmenter nous-mêmes. Les enfants, eux tout particulièrement et tout le temps, lisent ainsi : en incorporant, mais non en s’identifiant. Leur lecture est dans un rapport très intime bien moins avec leur culture et leur connaissance du monde qu’avec leur croissance et leur puissance. »

De même que la petite fille dans la petite cuisine accumule chaque jour les nourritures essentielles qui la lient à sa mère, et dans le cas présent incorpore en même temps la voix du livre lu et la voix maternelle, les adultes que nous sommes aménagent des espaces pouvant les amener à un rapport semblable devant l’expérience de lecture. Ils renouent en même temps avec la tradition la plus ancienne de lecture. De l’enfant qu’ils étaient et qu’ils portent encore en eux, à l’enfance de l’humanité, ils rejoignent de la sorte la lecture de leurs origines. Les premières lectures en effet sont des lectures à haute voix et demeurent à haute voix durant des siècles entiers ; quant à la lecture silencieuse, elle n’était pas courante.

Cela se passait là, dans une petite cuisine… cela se passe encore dans une bibliothèque, ou dans une librairie, ou dans certain café, parfois même dans un théâtre : une assemblée d’adultes. Ces derniers sont venus écouter un lecteur, une lectrice. Ils viennent entendre lire. Tel livre est annoncé. Ils y sont invités (c’est gratuit – toujours gratuit je crois, l’entrée ouverte, gratuite, l’assemblée homogène). Le lecteur est debout ou la plupart du temps est assis à une table ; il lira des extraits, peut-être le livre entier. On nomme par convention l’événement, une lecture, pour parler d’une lecture à voix haute proprement dite.

Quel besoin ces adultes auraient-ils d’une lecture à voix haute se dit-on, étant donné que tous, dans ce lieu qui les rassemblent, savent lire depuis l’école, et lisent depuis ce temps silencieusement des yeux ? La lecture pour eux-mêmes, silencieuse et solitaire ne leur suffit-elle plus ?

Sans nécessité apparente, la lecture à haute voix rencontre quoi qu’il en soit un engouement croissant. Un nombre toujours plus grand d’amateurs se rassemblent autour d’une œuvre donnée tandis que des lecteurs s’offrent à eux. Que viennent-ils chercher là qu’ils ne sauraient trouver par eux-mêmes solitairement ?

Dire que ces événements sont souvent suscités par les institutions, les auteurs se prêtant à des lectures publiques pour promouvoir leurs livres, les auditeurs eux-mêmes allant jusqu’à se masser autour de tel auteur dans de grandes cérémonies (frénésies heureusement circonscrites et marginales qui ne concernent d’ailleurs qu’un nombre infime de rencontres), ces lectures de promotion n’épuisent pas la question de cette évolution.

« Qui écoute une histoire forme société avec qui la raconte ; qui la lit participe, lui aussi, à cette société. » écrit Walter Benjamin dans Le narrateur. Or Benjamin écrit cela dans un texte qui témoigne de l’éloignement du conteur. Un éloignement qu’il rapporte au peu de cas que les sociétés modernes font de l’expérience d’autrui et du conseil qu’on en attend. L’échange des expériences semble bien aboli. Dans le simple cours d’une vie, le monde peut tellement se modifier qu’il ne se transmet plus, rendant ainsi caduque toute expérience passée.

Force est de constater que ce que viennent chercher ces nouveaux amateurs est de l’ordre du collectif. Ne pouvant exister dans le temps collectivement (puisqu’on vit dans un monde qui est neuf chaque matin, puisque chaque génération enterre la précédente, et non seulement l’enterre mais l’éteint), ils fabriquent un espace où il leur est possible d’échanger localement une expérience commune. De même, se rendent-ils, avec certes des nuances, aux expositions, aux spectacles.

Mais c’est aussi la forme plus orale de certaines œuvres (comme si ces textes-là avaient été écrits dans l’attente d’une lecture), qui stimule cette expérience. Walter Benjamin voit comme signe avant-coureur au déclin du conteur l’apparition du roman. « Ce qui distingue le roman du récit (et de l’épopée au sens étroit), c’est qu’il est inséparable du livre. Le roman n’a pu se développer qu’avec l’invention de l’imprimerie ». « Qui écoute une histoire forme société avec qui la raconte ; qui la lit participe, lui aussi, à cette société. Le lecteur de roman est solitaire. »

Qu’en est-il aujourd’hui, alors que les lectures à voix haute se multiplient, font entendre le livre devant des assemblées, le tirent de son silence et de sa destinée qui était de s’ouvrir pour un seul à la fois ? Non pas qu’on ait la preuve d’une réapparition du conteur parmi nous (lequel, de toute façon, serait foncièrement autre), mais ce qui est certain c’est que le temps du roman est passé. Dans son livre L’Oralité dans le théâtre contemporain, Marion Chénetier-Alev, relève l’empreinte orale d’un grand nombre de textes, observant également que parmi les auteurs, nombre d’entre eux affirment leur rejet du romanesque au profit d’une adresse incarnée et directe. Certains textes sont marqués par un excès de langage à tel point inégalé qu’ils ne s’épanouissent réellement complètement que dans la lecture à haute voix, certains autres se démarquent encore plus radicalement du côté de la poésie, avouant leur aspiration musicale. Il y aurait ainsi pour ces auteurs une hypothèse selon laquelle l’œuvre d’art ferait entendre une voix.

L’intérêt de la littérature pour la voix physique et son inscription dans le texte remonte au XVème siècle, écrit Marion Chénetier-Alev, quand apparaissent l’imprimerie et l’industrie du livre et que le conteur, soit le véritable diseur, est à ce moment-là refoulé au second plan. L’hypothèse qui est émise est que l’oralité viendrait pallier alors l’absence de voix et de corps pris en charge autrefois par ce dernier. Ainsi, le besoin de corps et de paroles tendrait à s’accélérer. C’est ce qu’affirme, dit-elle, le dramaturge Heiner Müller, qui souligne par ailleurs cette désaffectation du corps et des émotions de façon si accrue dans nos sociétés qu’il assigne à l’art la fonction de « produire des espaces d’imagination » contre le phénomène de « déréalisation de la réalité ».

Cette nouvelle manière de communiquer qu’est l’information est déjà formulée par Walter Benjamin comme dangereuse pour la narration (« beaucoup plus dangereuse que le roman », écrit-il, « […] ce qui trouve le plus d’audience n’est point la nouvelle venue de loin, mais l’information sur les réalités les plus proches. La nouvelle venue de loin – de pays étrangers ou d’une tradition éloignée dans le temps – disposait d’une autorité qui la rendait valable en l’absence même de tout contrôle. L’information prétend à une possibilité rapide de vérification. […] Souvent elle n’est pas plus exacte que ne l’étaient les nouvelles transmises aux siècles passés. Mais alors que ces nouvelles prenaient dans bien des cas un aspect merveilleux, l’information doit apparaître comme plausible. C’est ce qui la rend inconciliable avec l’esprit de la narration. » .

Combien sont éloignés de cette pure surveillance les auditeurs témoins d’une nouvelle de Kafka ! Non seulement ils s’y trouvent comme au cœur d’une forêt aux mille sentiers possibles mais ils le revendiquent. Une réelle complicité, féconde et créatrice, peut s’établir alors autour de l’insolite et de la simple écoute.

La petite fille elle-même sur sa haute chaise d’enfant en avait la prescience, quand elle faisait s’enchevêtrer les données mêmes du conte à sa propre dévoration. Il ne fait aucun doute que la voix de la mère éloigne le loup tapi dans l’épaisseur du bois, et que la petite fille se repaît du plaisir de manger sans danger. Mais le jeu va plus loin. Il bâtit formellement la séquence du repas en véritable scène, laquelle devient chaque jour sa propre création.

Mais pourquoi chaque jour ? Pourquoi chez la fillette ce besoin tyrannique, impérieux de recommencer ? Pourquoi cette folle attente, et pourquoi ce besoin d’entendre la voix du conte ; même un tout petit peu, même usée jusqu’à la corde, même archi remâchée, même quand on est adulte et si loin des féeries ?

Benjamin de nouveau nous souffle dans Le narrateur un commentaire limpide : « parce qu’il fut jadis le premier conseiller de l’humanité, (le conte) se survit de façon mystérieuse à travers l’art de la narration. La première narration authentique est celle du conte de fées, – et elle reste telle. Là où il était malaisé de trouver un bon conseil, le conte féerique a su le donner ; là où la détresse était la plus grande, c’est lui qui fut le mieux en mesure de porter secours à l’homme.

Pour citer ce document

Christina Mirjol, «Entendre la voix du conte», Agôn [En ligne], Des lectures, pour quoi faire ?, La nostalgie d'un lieu d'écoute, Enquêtes, mis à jour le : 08/11/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1849.