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La nostalgie d'un lieu d'écoute

Julie Moulier

Une forme oubliée

Julie Moulier est comédienne. Elle commence sa formation théâtrale auprès d’Emmanuel Demarcy-Mota, Jean Darnel, Stéphane Auvray-Nauroy et Antoine Campo. En 2007, elle entre à L’École du Jeu, dirigée par Delphine Eliet. En 2008, elle intègre le Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique où elle travaille sous la direction de Philippe Torreton, Philippe Duclos, Caroline Marcadé, Yann-Joël Collin, Olivier Py et Nada Strancar.

La lecture n'est pas à mettre en regard du théâtre, et ne peut donc être réduite à une « mise en scène du pauvre » : on ne réduit pas les marionnettes à des mises en scène pour les enfants. La lecture est une forme en elle-même : et c'est pour cela qu'elle est inclassable, parce que c'est une forme « oubliée ». Elle n'est pas nouvelle, elle est un retour. Historiquement, elle se rapproche des conteurs, des traditions orales (ancestrales comme on dit), et de façon plus personnelle pour chacun, elle permet un retour à une écoute que nous ne connaissons quasiment plus depuis notre enfance : écouter une histoire que l'on ne met pas en images devant nous. Nous écoutons de la musique mais nous regardons des histoires. Ici, la lecture dit : « Écoutez. Imaginez ce que vous voulez. Créez vos propres images. »

En cela, elle répond, quelque part, à un besoin très actuel : un besoin de silence d'images. Pour l'avoir expérimenté, l'attention qui existe lors d'une lecture n'a rien à voir avec celle d'une pièce de théâtre : elle se rapproche de quelque chose de beaucoup plus immédiatement intime chez chacun. Voilà donc pour moi, le sens de la lecture « publique ».

Il y a ensuite évidemment les lectures que l'on pratique au début du travail sur des projets théâtraux (ou autres ?) ; mais c'est encore autre chose. C'est alors un laboratoire qui permet de tester, rectifier avant de se lancer dans la troisième dimension du projet. Cette étape se fait d'ailleurs de plus en plus rare, et il est assez déconcertant de voir à quel point la plupart des comédiens ne savent pas lire. Alors, je ne sais pas si j’associe vraiment la lecture à la découverte des écritures contemporaines, mais les gens qui pratiquent les lectures sous cette forme-là, sont en tout cas dans une volonté de retrouver un rapport réel à la langue, plus précis et plus vaste.

Pour le comédien (et je crois dans les deux situations évoquées), la lecture est une forme à apprivoiser : il doit mettre en jeu exactement les même éléments que lorsqu'il joue sur un plateau (intentions, émotions, adresses...) mais en leur donnant une forme particulière. C'est comme un « style de jeu ». Par exemple : au théâtre, si le personnage que je joue doit être en colère, je fais en sorte d'être pleine de colère, et je choisis la forme que je lui donne : selon que je joue du boulevard, une pièce contemporaine ou Racine, la forme ne peut pas être la même. La question se pose de la même manière pour la lecture.

Dans le cas des lectures publiques où le comédien lit seul (un roman ou autre chose), il doit apprendre à être extrêmement précis dans ses choix : pour rendre clair, par exemple, les passages d'un personnage à un autre, ou les descriptions d'un lieu. Il expérimente aussi le fait d'être le seul à porter une histoire : il est lui-même le conteur. Ce qui est rare pour un comédien, mais pourtant indispensable (de mon point de vue) : sur un projet théâtral ou cinématographique, nous avons facilement tendance à considérer que le conteur (celui qui a en charge de faire comprendre l'histoire), est uniquement le metteur en scène ou le réalisateur. Je crois que c'est une erreur. Je crois que chaque comédien doit être conscient de ce que sa « partition » apporte à l'histoire globale : pourquoi est-elle là, pourquoi elle prend cette forme ? Il devrait pouvoir raconter cette histoire. Selon moi, la lecture est un outil d'apprentissage nécessaire pour un comédien.

Pour citer ce document

Julie Moulier, «Une forme oubliée», Agôn [En ligne], Des lectures, pour quoi faire ?, La nostalgie d'un lieu d'écoute, Enquêtes, mis à jour le : 19/10/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1853.