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La nostalgie d'un lieu d'écoute

Philippe Morier-Genoud

De la page à l’oreille !

Philippe Morier-Genoud est acteur de théâtre et de cinéma. Au théâtre, il a notamment travaillé aux côtés de Roger Planchon au TNP à Villeurbanne. De 1995 à 2005, il a été acteur permanent de la troupe de l'Odéon-Théâtre de l'Europe, sous la direction de Georges Lavaudant.

Dans son cabinet de travail, Saint-Augustin, nous le savons par ses aveux, lisait à haute voix les textes qu'il étudiait. Dans l’Espagne de Cervantès, le soir venu, au fond d’une cour d’auberge, rassemblé autour de ceux qui savaient lire, se pressait un public illettré mais toujours avide et ébahi d’entendre raconter les célèbres aventures de Don Quichotte et de son valet Sancho Pança. Goya, dans une de ses peintures, aura su également s’en souvenir.

À l’opposé de cette pratique populaire, trois siècles plus tard, devant l’auditoire choisi d’une douzaine de personnes, en ce mois de février 1834, Chateaubriand confie à ses jeunes amis Jean-Jacques Ampère et Charles Lenormant le soin de lire pour lui, adossé à la cheminée dans le salon de sa retraite de l’Abbaye-au-Bois, ses Mémoires d’Outre-Tombe qu’il a précautionneusement sorties d’un mouchoir de soie.

À l’heure d’internet, un regain de faveur se remarque aujourd’hui auprès du public contemporain pour cet exercice austère de la lecture « publique », c’est-à-dire donnée en public, à laquelle il se rend avec autant d’enthousiasme qu’il ne se fût rendu jadis avec zèle et piété aux sermons de ses prédicateurs !

Devant la dilution (la fonte ou l’absorption) du langage dans et par l'image – je renvoie pour l’exemple à l'inaudibilité que j’ai signalée à Bruno Dumont de ses acteurs dans Flandres – la dispersion ou la saturation de la parole – « la tchatche » – sur les ondes, qui dans une infinie variété donne l’illusion d’une liberté ; l'invention et la progression du « langage banlieue » mêlées à celle du ton et du parler « jeune »; etc., etc. ... Il semblerait – si l’on veut comprendre ce net engouement pour l'exercice de la lecture du côté lecteur comme du côté auditeur – que soit signifié, apprécié ou recherché par-là un retour à la langue « toute nue » : celle qui, venue de la lettre (des lettres), se pratique dans l'immédiateté de l'échange, c'est-à-dire, sous sa forme vivante humaine, inventive, imprévue voire périssable (la fonction poétique de Roman Jakobson).

Écriture et diction s'appellent ainsi l'une l'autre et beaucoup de gens souhaitent de plus en plus retrouver le bonheur de cette double nature à l’œuvre dans la vie de la langue confiée à la langue de la vie. Les lectures ne sont donc pas un genre nouveau. Un fil tendu relie toujours entre elles, grâce à la voix des acteurs-passeurs, celles intérieures et recueillies des auditeur-spectateurs.

Dans la page silencieuse d’un livre puiser un peu de cette présence insoupçonnée et mystérieuse d’un auteur pour la destiner à cette présence avide du public. Une parole écrite et dite invite ainsi à lier, par la fascination et l’émerveillement, à la quotidienneté de la vie : l’exceptionnalité du récit.

Ces choses étant dites, il ne sera pas inutile de constater, ni osé de conclure que la lecture à haute voix d’un texte nous retrouve toujours comme les témoins dispersés d’un auteur, d’un poète, dans un champ imaginaire dont il nous appartient de vivre et de parcourir l’étendue pour en reconstruire à notre gré la singularité et la qualité : dans une sorte de récit secret et personnel.

Ces moments ne sont pas à proprement parler des moments de bravoure théâtrale. Si parfois les gens de théâtre les redoutent comme une « sous-catégorie théâtrale », qu’il nous soit permis de redresser cette conception ou cette idée préconçue, hâtive, en nous remémorant le travail de la langue qu’Antoine Vitez instaura dans son école des Quartiers d’Ivry.

Parce que, comme traducteur et grand lecteur lui-même, il ne redoutait point de la pratiquer, Vitez a su et voulu, dans ses ateliers ouverts à toutes et à tous, faire pratiquer ce genre, mettre en route l’oreille de quiconque par le verbe vers ces régions toujours inconnues de la pensée qui ouvrent l’esprit à la poésie, au discours, à la contestation, à la culture : ces quatre vents de l’intelligibilité qui, d’œuvres en œuvres, parcouraient sa fabrique de théâtre.

Au cœur de la lecture, une chance nous est offerte : qu’une douce fragrance plus subtile que la grosse batterie de la scène déjà vienne vous souffler gentiment au visage. Quoi ? Le tremblé unique d’un secret caché dans le temps même où la bouche oraculaire du lecteur trouve le chemin de votre oreille.

Là, dans cette conque, comme en l’île de La Tempête de Shakespeare, résonnent et vibrent sans fin les mots arrangés pour et par votre fantaisie.

Texte paru dans le Journal de la Comédie de Clermont-Ferrand (mars 2007)

Pour citer ce document

Philippe Morier-Genoud, «De la page à l’oreille !», Agôn [En ligne], Des lectures, pour quoi faire ?, La nostalgie d'un lieu d'écoute, Enquêtes, mis à jour le : 08/11/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1855.