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Les lectures, symptôme d'un milieu théâtral en crise ?

Michel Cochet

Lectures publiques : vers un théâtre de salon ?

Michel Cochet est auteur, dramaturge, metteur en scène et comédien. Il commence comme comédien en 1990. En 1997, il monte sa propre compagnie pour se consacrer, en tant que metteur en scène, au théâtre contemporain. Parallèlement, il est l'un des principaux artisans du collectif « À Mots Découverts », laboratoire au service de l’écriture dramatique. Son travail s’oriente alors vers l’accompagnement des auteurs, la découverte de nouvelles écritures, la dramaturgie et la création de textes inédits. En 2005, il écrit ses premiers textes pour le théâtre.

Pour accompagner son premier cycle de lectures publiques au Festival d'Avignon en 1996, en partenariat avec le Centre National du Théâtre et le Centre National du Livre, le collectif « À Mots Découverts » avait organisé un débat pour questionner précisément l'utilité de l'exercice : « lectures publiques : promotion ou cache-misère de l'écriture contemporaine ? » - car, faut-il le rappeler, les lectures publiques sont avant tout dédiées en France à la découverte et à la promotion du théâtre qui s'écrit aujourd'hui. C'était il y a quinze ans.

Des voix de plus en plus nombreuses s'élevaient à l'époque pour reprocher aux lectures de servir d'alibi, permettant aux structures organisatrices de se débarrasser à bon compte et à peu de frais de leurs obligations en matière de création contemporaine. Ce qui était mis en lumière était l'existence d'un fossé entre le monde des pupitres, des tables et des mises en espace et celui de la création. Trop souvent en effet, rien ne se passait après. Le texte était lu sans qu'aucune production ne s'enclenche ou très rarement. On avait livré sa part aux auteurs vivants. Le plateau demeurait le rêve d'un soir ou d'un après-midi. Et à la question « à quoi servent les lectures publiques ? » commençait à poindre la réponse « à faire croire que ».

Un tel procès, intenté en grande partie par les auteurs, était et reste celui d'un système qui condamne les œuvres d’aujourd'hui à ne rencontrer que des publics confidentiels en réservant la plus grosse partie de ses budgets et de ses programmations aux œuvres du passé et à ce qu’on appelle les « créateurs de plateau ». Telle est l'accusation, prenant pour cible particulière la pratique des lectures vécue au bout d'un moment comme un jeu de dupes et de fausses promesses. Car pourquoi les auteurs acceptent-ils de voir leur texte mis en lecture si ce n'est pour gagner en visibilité dans l'espoir d'une hypothétique production, en parfaite adéquation d'ailleurs avec le discours qu'on leur tient ?

En bref, la chose est aujourd'hui sue et formulée jusque dans les bureaux ministériels : le système de production en France n'est pas organisé pour que la lecture publique alimente directement et régulièrement la création ; il n'y a pas de dispositif ou de filière pensée dans son fonctionnement d'ensemble et mobilisant les professionnels dans une pratique concertée ; il n'est pas d'usage pour les metteurs en scène et les directeurs de lieux, même invités, de fréquenter par besoin ou par goût les endroits où les textes se découvrent (parfois même dans leurs propres théâtres), ils n'en ont ni les moyens, ni le temps et vous répondront que de toute façon (et souvent à raison, dans le système tel qu'il fonctionne) ça ne marche pas comme ça, ça ne peut pas marcher comme ça. Le circuit institutionnel s'est peut-être doté de l'outil lecture pour permettre au texte nouveau de trouver des débouchés à l'intérieur de lui-même, mais de l'aveu presque général un dysfonctionnement bloque les conduits et empêche le cercle vertueux de s'accomplir, provoquant questionnements, polémiques et insatisfactions.

Pourtant, les lectures se multiplient, souvent avec enthousiasme, sur la base d'engagements militants. Et souvent aussi sur la base d'une question toute simple : que ferait-on si on n'en faisait pas ? Est-il possible en l'état actuel des choses de s'en passer ? Non. Les lectures servent : à faire connaître, à éprouver, à tester, à maintenir éveillée la curiosité du public (ou d'un certain public), à présenter des projets, à fédérer des équipes ; elles servent pour les auteurs, ou du moins un très grand nombre, à obtenir une première reconnaissance, elles servent pour les comédiens et les metteurs en scène à expérimenter de nouveaux chemins, pour les comités de lecture à accompagner jusqu’au bord du plateau les textes qu’ils défendent... et pour les théâtres, souvent, à garder un œil sur ce qui s'écrit ici et maintenant, et quand on sait que les lieux organisateurs de lectures sont le plus souvent ceux qui, par mission ou conviction, s'engagent dans la création contemporaine, on peut espérer que l'œil observe avec une attention non feinte. La lecture publique est un endroit de vitalité dont le métier a besoin, même si la question de la mise en production des textes ainsi promus reste irrésolue. Paradoxe ? Peut-être. Logique non viable ? Possible. En tout cas source de questionnements quant aux conséquences d'une telle situation.

Car à perdurer dans ses contradictions et pour trouver une position plus confortable, le dispositif n’a-t-il pas eu tendance à évoluer, consciemment ou inconsciemment ? N’a-t-il pas cherché d’autres dynamiques et d'autres justifications ? Oui, évidemment. Faute de connexions avec les circuits de production, l'attachement à la lecture a pris l’habitude, au fil des saisons, de s'entretenir lui-même et pour lui-même, avec l’apparition d'un goût spécifique, de plus en plus de spectateurs-opérateurs déclarant préférer la lecture à la création, ou du moins y trouver un bonheur aussi grand. Peut-être peut-on affirmer que tout individu fréquentant les théâtres a vécu un jour l'expérience de voir ainsi sa réception d'une pièce comblée. La lecture peut, pour des yeux saturés par des plateaux trop pleins, apporter une vraie respiration. Elle peut offrir à la découverte d'un texte une fragilité vécue comme rare et précieuse. Elle permet à notre imagination d'accéder autrement à ce qui fait sens. Nous gardons tous, pour avoir assisté à certaines lectures, le souvenir de moments uniques, une mémoire extrêmement précise de certains textes et de certains comédiens.

Mais le système étant ce qu'il est, le soupçon reste malgré tout qu'un tel engouement, surtout quand il est porté par les représentants des institutions, serve à masquer l'impuissance, voire à alléger le sentiment de culpabilité qu'éventuellement elle procure. Car, si la lecture est ce mode d'expression théâtrale capable de nous satisfaire avec la même force qu'une vraie création, pourquoi la réserver aux seuls textes d'aujourd'hui ? Pourquoi ne pas nous faire profiter du plaisir d'entendre Richard III au pupitre et réserver les moyens de production à la création de pièces écrites par des auteurs vivants ?

Des affirmations comme « la lecture me suffit amplement » ou « c'était très bien comme ça », avec parfois le sous entendu qu'une mise en scène déflorerait forcément la qualité du texte, ne trahissent-elles pas à trop se multiplier une posture un peu empressée ? Le fait que la magie du théâtre s'invite certains soirs de lecture doit-il faire oublier l'endroit où cette magie est censée opérer, en premier ? Car à force de contentement et à force de considérer la lecture comme un moment en soi, le risque est peut-être grand de voir l'enjeu du plateau se faire peu à peu oublier, dans le choix des textes mais aussi dans l'écriture elle-même. Une mue s'opérerait avec des conséquences pas toujours pensées et pas toujours voulues, du fait de la compression des formats et de la transformation, avouée ou non avouée, des exigences et des critères de sélection... Car le théâtre qui s'écrit aujourd'hui n'aura-t-il pas la tentation ou le réflexe au final de s'adapter comme tout organisme vivant au cadre qu'on lui réserve ?

Là est peut-être la source d'inquiétude, en tout cas la question. Le théâtre contemporain, à force de se vivre et d'être projeté dans un espace confiné, continuera-t-il longtemps à se rêver en grand ? N'est-on pas en train de réinventer, pour la plupart des lectures qui s’organisent, un théâtre de salon1 que l'on nourrit de littérature sans souci précis de passage au plateau, la théâtralité se retranchant derrière une version réduite d'elle-même ? Si tel est le cas, est-on en droit de craindre que le public ne s'habitue à ce que le théâtre contemporain soit avant tout un théâtre qu'on lit, et que le fameux fossé évoqué ci-dessus entre plateaux et pupitres ne se mette à séparer aussi répertoire et théâtre inédit ?

À ce possible conditionnement s'ajoute un autre effet dont on parle rarement, dommageable cette fois-ci aux processus d'écriture eux-mêmes. Car un texte n'ayant jamais connu l'épreuve du plateau peut-il être considéré comme achevé au stade de sa première mise en lecture ? Dans le cadre du travail d'À Mots Découverts et du dialogue ainsi enclenché avec les auteurs, la question se pose souvent. Très régulièrement, passé l'épreuve de la lecture publique, l'auteur exprime le désir de reprendre le chemin de son texte, convaincu pour avoir entendu le public réagir de la nécessité de remaniements.

Mais pourquoi réécrire quand il ne se passe rien derrière et que la mise en lecture est considérée par ceux qui l'ont reçue comme la fin d'un processus ? Même lorsqu'il est conscient du caractère souhaitable d'une réécriture, l'auteur a le plus souvent tendance à repousser les échéances, préférant attendre l'engagement d'un éditeur ou d'un metteur en scène. Il faut à celui qui écrit une sacrée détermination et une sacrée force de caractère pour convaincre les différents opérateurs de relire et de se mobiliser sur une version remaniée après une mise en lecture. Or, même si cela peut paraître un luxe, la logique spécifique à l'écriture dramatique ne devrait-elle pas, au contraire, nous amener à considérer les rendez-vous au pupitre, à la table ou texte en mains comme de simples étapes dans un processus beaucoup plus long ? Je témoigne pour l'avoir vécu auprès de certains auteurs qu'il est inutilement cruel de réaliser le jour de sa mise en lecture que son texte révèle des faiblesses et contient du potentiel inexploité alors que l'accompagnement prend fin. Il en résulte le plus souvent une fatigue, une forme de démission et un sentiment de solitude accru. Il en résulte surtout à un niveau plus large l'émergence d'un théâtre en jachère dont on admire les couleurs, apprécie les parfums mais dont il reste véritablement à expérimenter l'épaisseur et la chair.

Conclusion : la pratique actuelle des lectures publiques, par le fait de ses ambiguïtés et de ses satisfactions, serait-elle finalement plus nocive qu'utile au théâtre qui s'écrit ? Possible. Difficile de trancher au delà de l'expression d'un goût ou d'une conviction personnelle.

Je conclurais plutôt de la manière suivante : s'il faut ne retenir qu'un seul argument pour replacer la lecture dans sa pleine légitimité, au delà de tous les écueils et de tous les procès, ce serait peut-être celui-ci : la lecture publique reste le seul endroit dans le système public où, quand il s’agit d’engager un budget et de programmer, les valeurs du texte et de l'auteur priment sur toutes les autres considérations en occupant le centre des décisions. Il s'agit d'un circuit court, mais il existe, et c'est le plus important.

Notes

1  Considérant de plus que les lectures publiques sont le plus souvent organisées dans les petites salles des théâtres ou les locaux des hôtels particuliers et monuments historiques abritant un bon nombre d'institutions.

Pour citer ce document

Michel Cochet, «Lectures publiques : vers un théâtre de salon ?», Agôn [En ligne], Des lectures, pour quoi faire ?, Les lectures, symptôme d'un milieu théâtral en crise ?, Enquêtes, mis à jour le : 08/11/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1857.