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Les lectures, symptôme d'un milieu théâtral en crise ?

Joseph Danan

Les lectures improductives

Professeur d’Etudes Théâtrales à l’Université Paris III – Sorbonne Nouvelle, Joseph Danan est également dramaturge et auteur dramatique, poète et essayiste. Il écrit notamment pour le théâtre : L’Eveil des ténèbres, Passage des lys, L’Enfance de Mickey, Cinéma, Sous l’écran silencieux, Strette, R. S/Z. Impromptu Spectre, Enquêtes du désir, Roaming monde, De la révolution et publie de nombreux articles et essais sur la dramaturgie.

On peut multiplier les lectures — du reste, c’est ce qui se passe — sans que celles-ci aient vraiment d’effets en termes de production.

Au rang des effets positifs (quoique improductifs), on pourrait relever le contentement de l’auteur (c’est le cas le plus général) et celui, tout aussi fréquemment observé, du public ainsi que de l’équipe qui a réalisé la lecture. La pièce, en outre, est “repérée”, elle figure dans des programmes, son titre a voyagé via Internet sur les ailes d’un certain nombre de flyers. Si l’on admet que la finalité ultime d’une pièce de théâtre est d’être montée, l’effet est à peu près nul. Plus personne ne croit plus au mythe du metteur en scène qui est dans la salle et en sort en disant “Je la monte” (sauf s’il n’a aucun moyen de tenir parole). On peut aussi envisager de considérer la lecture comme une fin en soi, au même titre que la lecture solitaire d’une pièce imprimée. Ce n’est pas absurde. C’est juste dommage : je ne puis me résoudre à faire une croix sur ce que je viens d’appeler la finalité ultime d’une pièce de théâtre.

Contrairement à ce que l’on entend parfois, je ne crois pas qu’une lecture puisse vraiment avoir d’effets négatifs. Une bonne lecture, s’entend. Une mauvaise peut massacrer une pièce mais plutôt moins qu’une mauvaise mise en scène. Une pièce ne sera pas “enterrée”, comme on dit, parce qu’elle aura été lue. Plutôt moins que si elle n’avait pas été lue. A moins qu’on ne considère comme un effet négatif la “bonne conscience” souvent attribuée au système. Mais qui est “le système” ?

La vraie question est institutionnelle. C’est celle du lien entre les lectures et la production. Ce lien est la plupart du temps inexistant. Une exception notable, qui mériterait d’être regardée de près : la Mousson d’été. La question doit être envisagée différemment selon le cadre des lectures. Le lien, la courroie de transmission entre la lecture et une éventuelle production, est en effet à mettre en place différemment selon que la lecture a lieu dans un Centre dramatique ou un Théâtre National d’une part (où il pourrait l’être “naturellement”), ou dans un autre cadre (programmée par une compagnie, une association, un festival…) Je mets de côté le cas particulier de lectures organisées par une équipe artistique ayant le projet de monter la pièce, en vue de trouver une production (ou celui, plus compliqué, du metteur en scène qui va “tester” une pièce en lecture). Sans détailler outre mesure, je dirais que rien ne devrait être impossible mais que, quelque soit le cadre, il y faut une volonté. C’est de toute évidence ce qui fait défaut.

Pourquoi ?

Une des raisons tient au pouvoir des metteurs en scène dans le système de production français. Le choix qu’ils font d’une pièce à monter (à la différence par exemple du système allemand) est un choix personnel, le plus souvent indépendant de tout comité de lecture. La lecture publique n’y a pas plus de part. Ce n’est pas une accusation. C’est un constat.

Une autre raison est liée à l’évolution présente du théâtre. Le développement des lectures a connu un pic il y a une dizaine d’années au moment où l’on s’est enfin avisé qu’il y avait des auteurs, du moins qu’il n’a plus été possible de le nier. Ce pic, on ne sait plus comment en redescendre, car les auteurs sont toujours là et (se) manifestent en bas. Mais ce qui a changé, c’est la volonté ou le désir de les monter, qui aura fait long feu. L’heure n’est plus à la relation auteur - metteur en scène, qui a été structurante pour l’art théâtral pendant la plus grande partie du XXe siècle. L’heure est à la mise en scène de textes non théâtraux, à la mise en scène de textes dramatiques par leurs auteurs mêmes, à l’écriture de spectacles par les metteurs en scène, etc.

De cela, qui fait le théâtre d’aujourd’hui, la pratique de la lecture est, de fait, à peu près complètement déconnectée. Le problème n’est donc plus (ou plus seulement) institutionnel. Il est le symptôme d’une évolution en profondeur de l’art théâtral.

Pour citer ce document

Joseph Danan, «Les lectures improductives», Agôn [En ligne], Des lectures, pour quoi faire ?, Les lectures, symptôme d'un milieu théâtral en crise ?, Enquêtes, mis à jour le : 19/10/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1861.