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Les lectures, symptôme d'un milieu théâtral en crise ?

Jean-Pierre Han

Les troubles de l’inachèvement

Deux ou trois réflexions sur les lectures

Jean-Pierre Han est critique dramatique, directeur de la publication et rédacteur en chef de la revue Frictions et rédacteur en chef des Lettres Françaises.

Le dernier festival d'Avignon célébrait cette année les quarante ans de Théâtre Ouvert de Lucien et Micheline Attoun. Quarante ans déjà que Jean Vilar accueillait Théâtre Ouvert « et sa célèbre formule de "mise en espace" »… Commémoration oblige : trois mises en espace donc étaient proposées aux spectateurs. L'une d'entre elle, celle réalisée par Benoît Lambert, Dénommé Gospordin, aura été l'un des bons moments dans la toujours pléthorique programmation du festival. Or qu'avons-nous vu sur le plateau ? Ni tout à fait une lecture au sens strict du terme, ni tout à fait un spectacle, paraît-il puisque c'est, selon les termes du duo directorial de Théâtre Ouvert, « au spectateur d'imaginer le futur spectacle possible »… Et c'est bien sur cette dernière formulation que l'on peut s'interroger. Car enfin si cette mise en espace n'avait pas été ainsi baptisée, si Dénommé Gospordin avait été présenté comme un spectacle « normal » (qu'est-ce que la normalité en la matière et existe-t-elle simplement ?), quelle aurait été notre réaction, notre appréhension de ce que l'on nous présentait ? Aurions-nous eu le même plaisir, la même satisfaction, en d'autres termes aurions-nous été amenés à imaginer un au-delà de ce que l'on nous présentait ? Je n'en suis pas du tout certain. J'entends bien que l'équipe artistique, metteur en scène et comédiens, nous auraient expliqué que ce n'était là qu'une étape de travail, qu'il ne fallait pas se méprendre, etc. D'où leur éventuelle frustration de n'avoir pas été vus sur une réalisation achevée.

La question de l'achèvement est essentielle. L'achèvement existe-t-il en matière de spectacle vivant ? Sauf, bien sûr, à ne plus ressortir du domaine du vivant justement… Or l'achèvement guette à la fois les simples lectures, les mises en espace et autres propositions de ce type. C'est bien là où réside le danger, alors même que les spectacles « achevés » tentent de faire le chemin inverse, de se présenter comme des œuvres ouvertes dont l'évolution est encore possible. Tout le monde tente de jouer sur tous les tableaux. Nous sommes, quarante ans après la création de Théâtre Ouvert à Avignon, dans la plus grande des confusions, ce dont rend bien compte la profusion des appellations concernant notre sujet : lecture, lecture scénique, mise en espace, mise en voix, etc. De quoi parlons-nous exactement, et quelle différence sur le plateau entre toutes ces catégories ?

Pour revenir à Dénommé Gospordin, en quoi cette mise en espace se distinguait-elle d'une mise en scène traditionnelle ? Parce que les acteurs jouaient texte en main ? Parce que les déplacements des trois comédiens étaient réduits à leur plus simple expression, et que leur jeu était « basique » ? Parce qu'il n'y avait ni décor, ni costumes ? Balivernes que tout cela. S'agissait-il, malgré toutes les qualités de la proposition, de vraiment suggérer différentes pistes d'ouvertures pour une éventuelle mise en scène future, ou la mise en espace est-elle devenue un en-soi ? La visée, et  donc l'enjeu de la présentation a changé, et l'on ne saurait, à ce stade, en rendre responsable les artistes dans la mesure où ils sont tributaires de la commande et des conditions de production.  

Par ailleurs, on ne manquera pas de constater que nombre de spectacles d'aujourd'hui, surtout chez ceux proposés par des équipes émergentes, pour employer un qualificatif à la mode, brouillent encore plus les cartes. Les acteurs jouent texte en main, pour bien montrer sans doute que l'on est au théâtre ; ils jouent à lire. Naïf effet de distanciation redoublé par le fait que dans ces spectacles il n'y a apparemment pas de décor (on joue à ne pas jouer dans des coins-cuisine rudimentaires), hormis toujours une sacro-sainte table et quelques chaises. On est entre soi et on vous fait la lecture du texte choisi… Tout se fait à vue ; acteurs attendant leur tour de jeu, changements de costumes quand il y en a, etc…

Le développement des lectures, mises en espace et autres mises en voix s'inscrit dans le contexte d'une politique générale consistant à présenter des work in progress, c'est-à-dire des spectacles en cours d'élaboration, de (vraies-fausses) étapes de travail qui elles aussi finissent par se suffire à elles-mêmes ! Dans le même état d'esprit, la prolifération des maquettes est parlante et arrange beaucoup de monde, à commencer par les instances chargées de subventionner les compagnies.

On le voit, nous naviguons désormais bien loin du rivage des simples lectures. Ce qui était, pour reprendre la définition du Petit Robert, une « action matérielle de lire, de déchiffrer (ce qui est écrit) », est devenu un acte plus ou moins sophistiqué.

Mais puisque l'on parle de lecture, on me permettra cette petite réflexion qui pourra sembler hors sujet (mais pas tant que cela). Les principaux intéressés de l'activité théâtrale, en tout cas ceux qui en principe impulsent les projets, à savoir les metteurs en scène, ceux-là ne lisent pas ou très peu (j'avais dans les années 90 intitulé un petit dossier sur la question : « je lis, moi non plus »…). Leurs dramaturges, conseillers littéraires et autres responsables de comités de lecture le font pour eux. Et je songe à cette anecdote récente : un metteur en scène célèbre qui vient d'être nommé dans une grande institution parisienne s'est dernièrement rendu dans une librairie théâtrale pour demander s'il y avait une pièce contemporaine intéressante qu'il pourrait monter la saison prochaine, avec une actrice que tout le monde connaît et apprécie… Première question : qui lit réellement du théâtre ? Deuxième question : qui sait réellement lire ? Je me souviens d'un stage de formation à la mise en scène où nous avions demandé (avec Noëlle Renaude) aux stagiaires de lire simplement – sans jouer – quelques extraits de textes d'auteurs contemporains. Le résultat fut intéressant : au sens strict du terme les stagiaires, tous professionnels, ne savaient pas lire et ne pouvaient donc absolument pas comprendre ce qu'ils avaient sous les yeux. L'apprentissage de la lecture est fondamental dans le milieu théâtral, ce n'est malheureusement pas la prolifération des lectures, basiques ou pas, qui résoudra le problème. D'autant que les temps de répétition sont réduits au minimum, et l'on songe à des acteurs déchiffrant le texte sur scène, pour la première fois : pourquoi pas ?

Pour citer ce document

Jean-Pierre Han, «Les troubles de l’inachèvement», Agôn [En ligne], Des lectures, pour quoi faire ?, Les lectures, symptôme d'un milieu théâtral en crise ?, Enquêtes, mis à jour le : 08/11/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1863.