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Les lectures, symptôme d'un milieu théâtral en crise ?

Noëlle Renaude

Lecture, qui sers-tu ?

Auteur de théâtre contemporain, Noëlle Renaude écrit des textes qui réinventent et provoquent la scène contemporaine. Ma Solange, comment t’écrire mon désastre, Alex Roux réunit plus de 2000 voix et qui devrait durer, dans sa version intégrale, entre 18 et 24 heures. Des metteurs en scène comme Robert Cantarella, Michel Didym, Frédéric Fiscbach, François Rancillac ont monté ses œuvres.

La lecture est devenue une manie, démarrée à la fin des années 70, elle avait une mission particulière qui était de renouer avec cette écriture théâtrale, mal aimée, malmenée par la prise de pouvoir des metteurs en scène et des grandes formes spectaculaires. Une manière de revenir, par l’oreille, à ces écritures, la lecture oculaire s’étant perdue, en même temps que l’édition, la diffusion des textes. Si, dans les années 80, la lecture scénique a été salutaire, elle a très vite opéré une sorte de contournement de l’engagement des metteurs en scène, institutions, bailleurs : la lecture, économiquement faible, était faisable, partout, tout le temps, et les missions de service public au service des auteurs se multipliant, le nombre des auteurs et des textes se multipliant lui aussi, la lecture est devenue le seul canal possible pour bon nombre de textes qui n’ont eu que deux chaises un pupitre et deux heures de répétition pour tout destin.

Je dirais que la faillite de la lecture, c’est son nombre et sa fréquence. Elle n’est pas acceptable quand elle révèle la paresse et le peu de désir des institutions et des théâtres qui en raffolent et s’offrent à bon compte de « l’écriture contemporaine » au kilomètre, y associant dans le meilleur des cas un acteur un peu connu censé asseoir l’image et le geste, et se lavent les mains de la suite et des chances à donner à ces textes sélectionnés pour être lus sur les plateaux, dans les foyers voire les halls ou les bars. Á se demander de temps en temps si les bailleurs, les décideurs, qui avouent les trois quarts du temps à mi-mots leur difficulté à lire du théâtre ou leur peu d’appétit pour cet exercice, n’organisent pas ces séances de lecture à haute voix dans un but purement personnel.

Il y a des cas également où la lecture d’un texte inédit peut croiser de manière très propice la ligne « auteur contemporain » d’un cahier des charges.

Mais en dehors de ces considérations extrêmement boutiquières, la lecture doit être, pour moi, un acte tout aussi important que la mise en espace ou la mise en scène, et elle le peut, si elle est pensée comme geste de théâtre à part entière et pas comme son évacuation. Et les responsables ne sont pas seulement les institutions, mais aussi les artistes, qui entretiennent avec la lecture un rapport très souvent faux. Il ne suffit pas de lire un texte tout haut dans un cadre prévu pour ça pour le faire entendre.

La lecture n’est pas acceptable quand elle n’est que ça : le moyen d’établir un premier contact entre un texte et le public – le public a des yeux et peut lire – et de considérer cet acte-là comme du théâtre au rabais. Quand Henri Pichette lisait ses Épiphanies, est-ce qu’on avait le sentiment d’assister à un spectacle au rabais ?

La lecture est un acte primordial, trop mésestimé par tout le monde, le public, je pense, n’étant pas le plus bégueule dans cette affaire.

Dans le système hiérarchique coutumier – lecture, puis mise en espace puis mise en scène – siégerait l’idée, fausse, que la lecture serait juste bonne à la découverte, au défrichage d’un texte, et la mise en espace d’un entre-deux, une esquisse préalable à la mise en scène. Signe particulier : lecture et mise en espace sont en général gratuites.

Or on le sait, d’expérience, une lecture ou une mise en espace peuvent être mille fois plus intéressantes qu’une mise en scène.

Mais puisqu’il s’agit de savoir à qui profite la lecture, il faudrait redéfinir ce que c’est que cet acte-là. Quelle relation l’acteur doit-il rétablir entre le livre, le manuscrit, les feuillets, et son jeu ? Si je lis je ne peux pas jouer, dit l’acteur neuf fois sur dix. Mais on peut jouer de la lecture. C’est même, non pas l’embryon du jeu futur, mais du jeu à part entière. Que faisait Clévenot dans Artaud le Momo ? Il jouait ? Il disait ? Il lisait ? Le retour aux feuillets éparpillés sur la table était-il une béquille destinée à compenser le trou de mémoire ou plutôt, et ce que je pense, un accident libérateur et insolent aménagé dans la représentation ?

Il est tout de même flagrant que les acteurs sortis des écoles ne savent pas lire, comme si cet exercice ne valait pas qu’on s’y arrête, qu’on y passe du temps, qu’on le questionne comme source théâtrale, la radio et ses dramatiques étant bien souvent l’exemple le plus flagrant du degré zéro de la lecture comme art du dire.

Et c’est trop souvent qu’on conjugue maladroitement la brièveté du travail préparatoire à l’indécente durée de la lecture publique. Et quand je dis brièveté du travail, je pense que le problème ne réside pas dans la brièveté du travail, mais dans la médiocrité du travail et dans le peu d’estime qu’on a pour cet exercice-là et l’absence totale de questionnement artistique d’un tel projet.

J’irais même jusqu’à dire qu’on aura du mal à me faire croire qu’un acteur qui ne sait pas lire peut être bon acteur. Un lecteur peut faire entendre et doit faire entendre toutes les perspectives du texte. Il doit et il peut faire voir. La lecture peut, et j’y crois, supplanter ou égaler, sur un autre plan, la mise en scène.

Cependant, on ne peut en vouloir à ceux (petits lieux, associations, compagnies, etc.) qui organisent des lectures tout au long de l’année de les organiser. Il y a majoritairement un souci louable de faire connaître, faire entendre, faire partager, faire circuler des textes, à peu de frais. Le problème est plus grinçant quand les structures argentées font la même chose, se délestant à bon compte du quota de textes contemporains, non pas à défendre, mais à livrer en un temps record à un public qu’on dit affamé de ce type de transmission.

Pour revenir donc à cette question, lecture qui sers-tu, je dirais qu’il faut retourner la demande et dire : qui sert la lecture ? Et c’est seulement dans cet ordre d’idée-là que la lecture servira à quelque chose, et le texte, son auteur, l’histoire du théâtre, l’acteur qui la pratique, la mémoire, etc.

La lecture s’est mise à ressembler à une sorte de processus de démocratisation des textes. Les textes deviendraient, grâce à cet outil ultra éphémère et léger, accessibles au plus grand nombre. La prolifération des lectures, leur nombre grandissant devraient toucher une majorité croissante de gens. Mais reste à savoir ce que la plus grande partie des lectures produisent. Et à quoi elles servent réellement, étant donné que cette surproduction de lectures va en général de pair avec une faiblesse artistique remarquable.

Certains modifient la terminologie et appellent ça lectures performées ou carrément performances. On pourra tenter de déguiser de toutes les manières possibles ce non-art de dire, ce brouet théâtral, tant que la question du pourquoi lire, du comment lire, du qu’est-ce que ça veut dire que lire ne sera pas énoncée, décortiquée et appliquée, on restera impuissant devant ces pauvrettes et approximatives gesticulations.

Pour citer ce document

Noëlle Renaude, «Lecture, qui sers-tu ?», Agôn [En ligne], Enquêtes, Des lectures, pour quoi faire ?, Les lectures, symptôme d'un milieu théâtral en crise ?, mis à jour le : 08/11/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1865.