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Un espace à inventer

Alexis Fichet

Des lectures pour créer du jeu

Alexis Fichet est auteur et metteur en scène En 2002, il devient assistant du metteur en scène Frédéric Fisbach. En 2006 et 2007, il est artiste permanent au Studio-théâtre de Vitry. Il se met à l'écriture en 2004 avec Vos ailes les mouettes. Régulièrement, il met en scène ses propres textes, et travaille souvent en lien avec le collectif Lumière d’août, compagnie de théâtre créée, puisqu’il met en scène les textes d’autres auteurs du collectif (Façades, de Nicolas Richard, Bastards of millionaires ! de Laurent Quinton).

Origine. Dans la lecture il y a toujours au départ la notion d’origine. L’origine du texte, l’origine de la parole. D’où vient ce qu’on entend ? De cette page qu’on voit là-bas, ou de cette page que l’on imagine derrière ce pupitre.

Dans la lignée de la poésie sonore, nous réalisons avec Nicolas Richard des lectures/performances. C’est à dire des lectures où le fait même de lire est interrogé, rejoué. Dans la première, Brouille, comme dans la deuxième, Propriété, le fait de lire à deux travaille justement cette question de l’origine du texte. Dans Brouille, cachés avec nos feuilles sous des K-ways, repris par des micros, nous lisions, nous luttions, nous parlions en même temps, mais personne ne voyait l’origine de la parole.

Dans Propriété, simplement assis côte à côte, nous lisons en même temps, le même texte, mais personne ne sait qui a écrit quoi. Tout est montré, mais l’origine de la parole reste trouble.

Ecart. Celui qui lit peut toujours travailler les intensités, creuser l’incarnation, l’origine du texte n’est pas en lui. La présence de la feuille crée de la distance, un écart. Il y a bien une interprétation, et celle-ci est affichée. Le post-modernisme, selon certains, consiste non pas à créer une représentation, mais à déconstruire cette représentation, à représenter la représentation en train de se faire. Il s’agit non plus de « montrer A », mais de montrer « montrer A ». Dans ce cas, la lecture, comme pratique déjà déconstruite, déjà creusée par un écart, la lecture est sans-doute adéquate avec nos manières de recevoir de l’art aujourd’hui.

Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est la place de la lecture dans les spectacles de théâtre eux-mêmes.

Dans le spectacle Plomb laurier crabe, que j’ai écrit et mis en scène, des acteurs et une actrice jouaient des personnages, disaient du texte appris par cœur, réalisaient des actions répétées auparavant. Puis, à un moment donné, ils s’écroulaient tous, et Nicolas Richard rentrait pour lire un texte. Ce texte disait que quand il mangeait un crabe, il devenait Marlon Brando. Après avoir fini de lire ce texte, Nicolas Richard s’asseyait, et mangeait un crabe. Le fait de manger un crabe, les effets de sens induits par cette action, tout avait pour origine une simple feuille, une partition.

Puis, à la fin de la pièce, un acteur, Giuseppe Molino, lisait un texte écrit par Laurent Quinton, en hommage à Pasolini. Ce texte avait été écrit dans une voiture en Italie, alors que nous nous rendions avec Laurent Quinton sur la tombe de Pasolini. Nous avions filmé cette première lecture, dans le cimetière, avec le laurier, le vent, la lumière italienne, et elle était diffusée dans le spectacle, en même temps que la lecture par Giuseppe.

Déconstruction. La lecture, comme la vidéo, est un média. Si l’on conçoit le spectacle de théâtre contemporain comme un ensemble de pratiques qui n’ont plus à former un tout homogène, mais doivent au contraire se déjouer, se commenter, créer des rapports les unes par rapport aux autres, alors la lecture a sa place. Elle fait survenir une autre origine, un autre mode de représentation.

Deux metteurs en scène me paraissent travailler la présence de la lecture dans leurs spectacles, de manières proches mais pour des raisons très différentes à l’origine : Frédéric Fisbach et Rodrigo Garcia. Je les cite parce que ce sont deux artistes dont les esthétiques me touchent, et qui m’ont influencé.

Chez Frédéric Fisbach, l’idée de déconstruction du plateau travaille très fortement, depuis au moins Les Paravents. Il avait été influencé par les remarques de Roland Barthes sur le Bunraku dans L’empire des signes. Il y est question de séparation de la vue et de l’ouïe. C’est le spectateur qui crée le spectacle : sans lui la représentation n’existe pas, il n’y a que des éléments disparates. Dans L’Illusion comique, il y avait du texte sous différentes formes, et les spectateurs se créaient leur représentation. S’agissant d’un « classique », le texte affirmait son origine lointaine, sa distance avec le spectateur contemporain était assumée, revendiquée.

Chez Rodrigo Garcia, tout vient du fait qu’à partir des années 2000 cet auteur, confidentiel dans son pays, a connu un succès important en France. Parlant mal le français, mais composant au départ des spectacles très textuels, il était un adepte forcé du surtitrage. Un jour, dans un spectacle, le surtitrage est logiquement devenu un élément intégré au spectacle, recouvrant un écran vidéo immense.

Plus tard, on a pu voir des acteurs proposer des actions visuelles tandis qu’un texte se déroulait sur l’écran, sans lien immédiat. C’est presque une séparation creusée au cœur de l’artiste Rodrigo Garcia, et affirmée sur scène : le metteur en scène, plasticien, propose ses visions pour le plateau, tandis que le texte de l’auteur, qui n’est plus une origine mais une entité à part entière, se déroule sur un fond d’écran immense.

Pas de conclusion.

Pour citer ce document

Alexis Fichet, «Des lectures pour créer du jeu», Agôn [En ligne], Enquêtes, Des lectures, pour quoi faire ?, Un espace à inventer, mis à jour le : 25/10/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1866.