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Un espace à inventer

Sarah Fourage

Un point de départ

Sarah Fourage est comédienne et auteur. Formée à l'ENSATT comme comédienne, elle a travaillé avec Michel Raskine, Philippe Delaigue, Emilie Valantin et Jaques Rebotier. En 2000, Marie-Sophie Ferdane met en scène un de ses premiers textes écrits pour le théâtre : Une seconde sur deux. D'autres pièces ont suivi : Plexi Hôtel, Loteries, On est mieux ici qu'en bas.

Trois lectures publiques ont permis à deux de mes textes de devenir un spectacle. Les deux premières ont été mises en espace par Marie-Sophie Ferdane qui, actuellement pensionnaire à la Comédie-Française, m’exhortant à l’écriture dramatique, me passant commande, me permettant de confronter mon écriture au plateau, a défendu passionnément mon écriture et mis en scène quatre de mes pièces. Données au festival « les Contemporaines », mis en place par Françoise Villaume à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, et au festival « Les Européennes » au Théâtre des Ateliers à Lyon, ces lectures étaient musicales et devaient donner une idée du spectacle en devenir. Elles ont joué un rôle important dans la production du spectacle, créé au théâtre des Célestins à Lyon en 2005, puis partant en tournée grâce à l’association des Amis du Théâtre Populaire. Les ATP se sont décidés à soutenir le spectacle suite à la lecture des « Contemporaines ».

La troisième lecture publique, en 2009, au centre Théo Argence de Saint Priest, d’un texte commandé par le groupe des Vingt de Rhône Alpes, mis en scène par Thomas Poulard et Adeline Benamara en 2010, constituait une étape décisive dans la possibilité de créer un spectacle à partir des textes « mis en espace ».

Dans cette optique, les lectures sont envisagées comme des vitrines ou des échantillons d’un spectacle en devenir, tout en permettant au texte d’être entendu et « donné », avec cette interrogation réelle : l’urgence imposée par le peu de temps disponible n’impose-t-elle pas un survol du texte, clôturant d’entrée de jeu des possibilités qui ne pourraient se « chercher » qu’en création ? Est-ce une mise au jour prématurée, un produit de consommation qui permet au spectateur ou au producteur éventuel de se « faire l’idée » d’une écriture de manière hâtive ? Et, si le texte  « fonctionne » très bien en lecture, s’il est « efficace », à peine donné, permet-il pour autant du jeu, de la vie sur scène en représentation ?

J’avoue que pour mes propres textes, je me pose la question. Quel rapports sont mis en jeu et, même si les personnages sont solitaires, qu’y a-t-il à voir si tout est donné à entendre ? Comment le metteur en scène peut-il faire éclore un univers esthétique, si le texte porte sa propre fin comme une affirmation et n’invite pas au doute ?

En tant que comédienne-lectrice, les lectures publiques ont été fondamentales pour moi comme autant d’occasions de s’ouvrir au monde, à l’écriture et au sens. Je pense aux lectures de Jacques Rebotier que nous donnions dans les bibliothèques avec les Itinéraires d’auteur de la Chartreuse, où le public était à la fois surpris et ravi. L’intimité de la lecture peut permettre un partage qui ne se trouve pas toujours dans les très grandes salles. Et il me semble qu’à partir de cette traversée commune peut s’élaborer un théâtre, quelle que soit sa forme, drame ou poème.  

La lecture pourrait (devrait ?) être le point de départ d’une recherche, d’une exploration, rendant possible l’éclosion d’un univers esthétique, et la vibration d’une émotion. C’est contre cette finitude que peut se situer la lecture, comme un passage du devenir du texte à la scène. Et cela se fonde sur l’acteur, la voix, le corps de l’acteur, sa façon d’empoigner le texte. Le lecteur en avant-goûteur, l’acteur en éclaireur, le metteur en scène en défricheur. L’auteur en joie ! Joie d’être lu, entendu, découvert, joué, mis en scène, transcendé. Forcément contradictoire avec l’économie de marché qui veut que tout soit digéré, incorporé, transparent, achevé avant d’être commencé : « traverser un texte », en tant que comédien, comme on traverse un plateau.  De plus en plus vite, risquer de passer à travers.

Je prends conscience de toute cette chance que j’ai eu en tant qu’auteur (et comédienne) et avec laquelle je n’ai jusqu’ici servi que moi-même. Pourtant, avec lucidité, j’ose encore parler de partage : ce que les lectures permettent de manière vitale.

Pour citer ce document

Sarah Fourage, «Un point de départ», Agôn [En ligne], Enquêtes, Des lectures, pour quoi faire ?, Un espace à inventer, mis à jour le : 25/10/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1868.