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Un espace à inventer

Marie Dilasser

Un art de la pauvreté

Marie Dilasser est écrivain. Formée au département écriture de l'ENSATT sous la direction d'Enzo Cormann, ses textes sont montés par différents metteurs en scène : Me zo guin ha te zo dour ou Quoi être maintenant ? par Michel Raskine, Le Chat de Schrödinger en Tchétchénie par Simon Delétang, Le monde me tue par Nicolas Ramond. Échos-systèmes a été lu et mis en espace par le collectif Troisième Bureau. Elle répond également à des commandes d'écriture de la part du Préau Centre Dramatique Régional (Le sous-locataire) et de la Cie Folle Pensée (Portrait avec Paysage).

Il faudra donc faire la révolution non pas pour cesser d’être pauvre, mais pour installer la pauvreté, l’éminence de la pauvreté, au sommet du monde.

L’homme sans nouvelles, Armand Robin.

Au lieu de « lecture », j’emploierai « mise en voix ».

La mise en voix d’un texte a quelque chose de très érotique qui, sans déshabiller le texte en trace ses contours et y décèle ses lumières. La mise en voix d’un texte ressemble à de l’amour courtois. Amour courtois envers le texte, amour courtois envers l’assistance.

C’est sûr, on ne se mouille pas trop dans une mise en voix, on ne se noie pas non plus même si parfois la noyade est bonne. On goûte du bout des lèvres et des oreilles. Quoique… Le 14 mai 2011 à la salle des fêtes de Saint-Gelven, nous sommes plusieurs à avoir assisté à la mise en voix de quelques textes par Camille Kerdellant accompagnée de quelques notes de piano intempestives d’Henri Jégou. Le résultat est foudroyant. C’est Grisélidis réal ou la passe imaginaire de la compagnie KF Association (Rennes). Les textes, rassemblés sous le titre La passe imaginaire, sont une correspondance entre le journaliste, romancier, essayiste et biographe Jean-Luc Hennig et la prostituée, auteur, militante et plasticienne Grisélidis Réal. Il est de mon avis que certaines mises en voix sont, avec un peu de tissus, de lumière et un pupitre pas trop pourri, de véritables œuvres d’art… Et ça tombe bien, l’argent ne circule plus qu’entre quelques mains pleines de pouvoir, cessons de les séduire, l’argent n’a jamais fait autre chose que rabaisser les œuvres d’art en les intégrant exclusivement dans les milieux bourgeois. C’est par un retour aux formes pauvres que le combat peut exister ou en tout cas que les œuvres d’art peuvent être effectives et la mise en voix publique est la première existence possible d’un texte : elle le fait vivre devant une assistance hétéroclite de classes d’âges et de classes sociales. Même si les livres et les fichiers A4 s’offrent ou se prêtent, la lecture muette ou la mise en voix seule n’est pas vraiment effective, elle aide juste à vivre, elle fait survivre. Même si c’est déjà pas mal, passer le cap de la mise en voix publique est important aujourd’hui. La mise en voix publique est un rendez-vous. Il y a besoin de rendez-vous. Il y a besoin d’endroits, d’espaces-temps où nous pouvons nous rassembler, où la pensée puisse circuler et mouvementer. La mise en voix d’un texte permet ce genre de rendez-vous à trois euros et six centimes, et ça tombe bien, il en manque salement des rendez-vous à trois euros et six centimes, des rendez-vous qui puissent casser les quatre murs de nos habitations respectives et nous libérer d’un quotidien qui dépasse rarement nos petits réseaux sociaux. Plutôt que d’éliminer la pauvreté pécuniaire, n’a-t-on pas besoin d’éliminer la richesse pécuniaire ? Tou(te)s pauvres ! Tou(te)s arabes ! Tou(te)s femmes ! Tou(te)s homos !  

   Je ne sais pas pour vous mais dans le village où je vis, il est très compliqué d’aller au théâtre et de faire du théâtre. Ici, nous sommes éloignés des lieux appropriés et je ne sais pas vous, mais moi, les « lieux appropriés » ont tendance à m’agacer, à me scléroser, à me bâillonner. Pourquoi ? I don’t know. Perhaps because it’s full of shit, ou c’est moi. En tous les cas, ce que je ressens dans ma Ford intérieure, c’est que trop souvent, le postulat de départ c’est : « Il faut que ça marche ! » Alors, ça ne peut pas marcher ou seulement pour quelques un(e)s, alors c’est du divertissement ou pire, de la poudre aux yeux.

   Enfin, ce que j’admire dans la mise en voix, c’est le principe de comment en faire le moins pour en dire le plus, comment laisser ouverts les possibles d’un texte ? Intactes les brèches ? Comment, avec le moins de moyens financiers possible peut-on offrir à entendre le plus ?

   En effet, il arrive que moins il y a de moyens financiers, plus il y a d’adéquation entre le fond et la forme, plus il y a de réelles découvertes, moins il y a de morale et de froufrous, plus il y a de liberté pour l’auditeur et l’auditrice qui font l’effort d’en prendre.

   Bien sûr, il y a des mises en voix ratées comme il y a des représentations de théâtre ratées, comme il y a des textes ratés, c’est le jeu, j’en ai fait, j’en ai entendu, j’en ai écrit mais c’est grâce à tous ces ratés que nous tombons aussi sur des choses pleines de combats, de sens et de pensées qui deviennent petit à petit des actes et donc des œuvres d’art mouvementées et agissantes. La lecture, la mise en voix publique permet de faire ce premier pas-là. Et je l’écris : il m’est aussi arrivé d’avoir cette belle expérience d’approcher l’œuvre d’art en assistant à une mise en voix de mon texte Écho-système, améliorée de quelques costumes, gestes et déplacements par l’équipe de Troisième Bureau dirigée par Sylvie Jobert et Claire Semet lors du festival regards croisés 2010 (Grenoble). Je l’en remercie infiniment et grâce à elle, je continue à avancer vers un théâtre de la pauvreté pour la pauvreté.           

Pour citer ce document

Marie Dilasser, «Un art de la pauvreté», Agôn [En ligne], Enquêtes, Des lectures, pour quoi faire ?, Un espace à inventer, mis à jour le : 10/11/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1870.