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Un espace à inventer

Sonia Pavlik

La lecture face à  l’acteur, une forme monstre ?

Formée à l'école Claude Mathieu, Sonia Pavlik a travaillé avec Alain Batis, Hugues De La Salle ou encore Roger Planchon. Elle fait partie de la compagnie Walrus et a crée, avec d'autres comédiens, Les Lectures du lundi.

Pourquoi lire des pièces de théâtre au lieu de les jouer ? Depuis quelques années, je suis amenée, comme comédienne, à faire des lectures régulièrement. A priori, je préférerais jouer un beau rôle dans une pièce : satisfaction de l’artiste au regard de son art, assurance d’avoir des cachets et un emploi, joie de se retrouver au théâtre tous les soirs, de s’y dépenser, de partir en tournée… Pourtant, les lectures se sont multipliées, j’en ai accepté beaucoup.

Au départ, même si j’adhérais à l’idée que le comédien est aussi un grand lecteur, je voulais la chose temporaire, pour m’essayer à l’exercice, comme un entraînement. J’ai fini par en faire de plus en plus et à me surprendre à attendre la prochaine occasion.

En tant que comédienne-lectrice, je me suis livrée à l’expérience principalement dans trois cadres qui présentaient des situations de lecture très différentes les unes des autres : le Marché de la Poésie en 2008 où je lisais Haïkus de prison pour les éditions Verdier, l’atelier des idées de l’École lacanienne de psychanalyse et  les Lectures du lundi.  Pour le livre de Bassmann, alias Antoine Volodine, j’abordais les passants en leur demandant si je pouvais leur lire quelques haïkus, puis, le cas échéant, je leur demandais toute leur attention le temps de quelques vers libres, comme pour retrouver la « clandestinité » inhérente à cette œuvre.  Concernant L’Atelier des idées, Eliane Sokol souhaitait travailler avec une comédienne pour éclairer le travail de recherche des participants sur les textes de Proust, Celan, Bachmann ou Althusser et Lacan sous un autre angle que celui du langage analytique. Quant aux Lectures de Lundi, elles sont nées des amitiés de six jeunes comédiennes issues de l’École Claude Mathieu à Paris qui aimaient lire des textes pour le plaisir, et qui, après trois ans, ont regroupé une constellation d’une trentaine de lecteurs officiant à tour de rôle chaque lundi dans un bar près des Buttes Chaumont.

La diversité de ces expériences est à l’image de la richesse de l’acte de lire à haute voix et fait de la lecture un exercice à part entière. Elle peut épouser une multitude de formes, plus ou moins incarnées, plus ou moins abouties. Lecture solitaire ou à plusieurs, lecture dans la rue, dans un bar ou dans une salle silencieuse… La lecture, par sa gratuité parfois, son aspect encore plus éphémère (voire précaire) qu’un spectacle, permet de mettre en place un esprit de laboratoire. Tenir encore le texte en main pour oser s’aventurer dans les vastes contrées de notre imaginaire, ou au contraire, présenter un travail très formalisé, déjà ritualisé.

La lecture est loin d’être un exercice facile, cela demande du temps, de l’énergie, de la recherche. Rien de pire qu’une lecture ennuyeuse qui passe à côté de l’auteur et du propos. La lecture demande un travail de compréhension équivalent à celui que l’on fournit pour se préparer à jouer un texte. Et lire est un acte périlleux. Le vertige qu’il entraîne est différent de celui qu’on éprouve en jouant. En lecture, si on est parfois costumé et échauffé, il est rare qu’un décor nous accompagne et nous plonge dans le monde fictionnel de la scène. On est le plus généralement en lien direct, immédiat avec le public, dépouillé du moindre artifice. On est obligé d’être dans l’instant du texte, qu’on n’a pas encore parfaitement incorporé, qu’on ne maîtrise pas encore totalement. On se sent avec évidence un simple vecteur, passeur entre l’auteur, son texte et le public. Et il n’est pas toujours aisé de bien manipuler son livret ou ses feuilles volantes…

Certains revendiquent la lecture comme un exercice de base dans la formation de l’acteur. Copeau, installé en Bourgogne avec sa troupe, demandait ainsi à ses comédiens de lire à haute voix tous les jours. Le théâtre occidental étant un théâtre de répertoire, il semble logique que les acteurs lisent et s’entraînent à lire. Lorsqu’on passe une audition, lorsqu’on commence à travailler, on lit. Lorsqu’on travaille un rôle, on répète ce qu’on a lu. L’étape de la lecture avec le texte en main est souvent un moment de gestation, où la personnalité de l’acteur se met parfois en veille pour faire place aux mots, même s’il arrive que des lecteurs virtuoses incarnent tout de suite le texte. Alors, il faut bien distinguer la lecture publique, qui rentre dans la catégorie du spectacle, de la lecture-préparation.

Je défends la lecture car elle rend le savoir gai : elle est un moment de partage qui permet de faire découvrir des textes. Elle constitue aussi un fantastique laboratoire et un exercice à part entière qui introduit un rapport direct avec le public. Un séjour à La Mousson d’été en Lorraine montre avec évidence l’intérêt de la lecture dans une perspective de réflexion sur l’écriture du théâtre contemporain, sur les thèmes comme sur les formes qu’il aborde.

La lecture présente cependant un aspect monstrueux : elle est une forme hybride entre le travail préparatoire de répétition que l’on cache d’habitude au public, et le spectacle dans sa forme achevée, ou du moins représentée. Cette forme peu répétée, peu fixée donne parfois au comédien le sentiment de ne pas maîtriser entièrement ce qu’il présente au public. Sans doute  le succès actuel des lectures participe d’une tendance à dévoiler, à montrer, à expliquer le travail des artistes. Leur multiplication entre également dans la logique de l’ère du zapping : profusion de textes à parcourir, de comédiens à découvrir, de spectacles à voir. La lecture est pratique : souvent de format court, elle permet de donner satisfaction aux amoureux de l’art et de la culture à moindre coût. La lecture confiée à des professionnels ou à des lecteurs d’expérience offre la possibilité à ceux qui en sont privés ordinairement de toucher au plaisir du texte… et fait découvrir de nombreux auteurs contemporains ou plus anciens.

Néanmoins, pour que le monstre ne se transforme pas en ogre dévorant, je pense que cette pratique, cette forme de spectacle, doit « accompagner » le théâtre, et qu’il serait dangereux qu’à trop financer et encourager les lectures, on en vienne à perdre de vue ce qui constitue leur aboutissement. Lire ne remplace pas jouer, mettre en lecture ne remplace pas mettre en scène. La beauté des lectures ne doit pas se retourner contre le travail des artisans du théâtre. La lecture « saine » reste une tension vers la « scène » : ce passage est nécessaire pour lui donner du sens et un aboutissement.

Pour citer ce document

Sonia Pavlik, «La lecture face à  l’acteur, une forme monstre ?», Agôn [En ligne], Enquêtes, Des lectures, pour quoi faire ?, Un espace à inventer, mis à jour le : 25/10/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1872.