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Un espace à inventer

Gislaine Drahy

Le plaisir de l’esquisse

D’abord comédienne, puis assistante à la mise en scène, Gislaine Drahy crée à Lyon en 1981 sa Compagnie, le Théâtre-Narration. Pendant huit ans associée à la Scène Nationale de Gap, elle met au centre de son travail un rapport intime au texte et au public. Elle travaille actuellement sur plusieurs projets autour de textes de Philippe Malone, Stéphanie Marchais, Sébastien Joanniez et tourne un spectacle depuis plusieurs années : Berg et Beck, d’après Robert Bober.

Est-ce parce que je suis légèrement myope et astigmate ? Rares sont les images qui me permettent d’accéder au réel. En revanche, depuis ma plus tendre enfance, comme on dit, c’est à travers la lecture que le monde – ce que je peux en percevoir, par l’entendement, l’imaginaire, la conscience, les émotions, ou les sens – tombe parfois en moi, comme un précipité chimique au fond d’un vase, et cristallise, et se dépose.

Lire est donc pour moi une expérience à la fois première et dernière, et ce n’est pas un hasard si j’ai choisi de faire du théâtre, et du théâtre de textes. Tout part de là, d’un saisissement toujours possible, et toujours improbable, toujours miraculeux.

Survenu dans le même mouvement de l’altérité et de l’intimité la plus grande, de la coïncidence et de l’écart, le livre, le texte écrit, n’augmente pas que son auteur (puisqu’il paraît que l’étymologie du mot auteur a à voir avec cette sorte-là d’augmentation), mais augmente aussi son lecteur. Et l’assigne – ou l’encourage - à prendre place.

C’est le chemin risqué des mots sur la page qui, pour moi, ouvre l’espace et le temps du théâtre. Et appelle les corps, le plus secret des corps, leur force d’insurrection, et leur penchant à la volupté, leur fragilité, leur inconséquence, leur irréductibilité, et leur universalité, et leur force singulière d’abstraction, d’arrachement…

Car ce qui est transmis par la lecture demande, pour ne pas s’abîmer en nous, à poursuivre sa course et seuls nous travaillent vraiment les textes qu’on travaille, qu’on laisse traverser, qui, à travers nous, parlent à d’autres…

La lecture, comme toujours depuis la nuit des temps, avant même l’invention de l’imprimerie, inséparable de la transmission orale...

La lecture, parce qu’elle nous rend contemporains.

La lecture, comme point d’origine donc, déployée dans l’acte théâtral, positionne clairement le metteur en scène que je suis ou aspire à être au rang des interprètes ; de la famille des musiciens plus précisément.

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Une petite histoire, je ne sais plus de qui je la tiens : « si j’ai une pomme, et que je mange cette pomme, tu ne pourras pas la manger ; si j’ai un livre, et que je (te) lis ce livre, il reste disponible pour toi, pour moi, pour d’autres… ».

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Il y a donc une autre économie du livre. Et de la lecture. Une autre éthique. C’est à elle que nous nous fions, nous gens de théâtre, lorsque nous multiplions les lectures et les mises en espace, comme mode de « défense et illustration » de la vitalité des écritures contemporaines.

Une autre nécessité. Et un autre plaisir, le plaisir de l’esquisse. Dans l’économie générale du spectacle vivant, où tout est de plus en plus orienté – et réduit – à la « production », demeurent très peu d’espaces pour l’essai, le brouillon, l’ébauche. Le « flirt », aiguillon indispensable du désir. Et tous, nous en souffrons : auteurs, metteurs en scène, comédiens, assignés que nous sommes aux passions définitives. Lectures et mises en espace publiques nous rendent à une dimension essentielle : la légèreté.

Dans la circulation des énergies mises en jeu sans trop d’enjeu, chacun trouve son compte, apprend des autres, et de sa propre liberté. L’auteur qui, au milieu d’autres, entend son texte porté par d’autres. Le metteur en scène qui découvre à tâtons un texte dont il ne prétend pas avoir fait le tour. Les comédiens qui ont besoin de toutes les ressources de leur intuition, et de leur lâcher-prise. Ceux de la profession et les spectateurs, témoins de ces courants d’air frais, appelés par l’humilité de l’exercice à suspendre leur jugement pour n’être qu’attentifs aux nuances, aux résonances, à la part fragile d’inouï …

Aventures ouvertes, éphémères, risquées, souvent gratuites – et exorbitantes – puisque, sauf cas exceptionnel, sans lendemain, ces lectures n’entretiennent la frustration que de ceux qui en attendent trop.

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Je lève les yeux de mon ordinateur. Sur le mur, depuis des mois maintenant, quelques phrases de Yannick Haenel me regardent :

« Vouloir représenter le monde relève aujourd’hui de la pitrerie loufoque. (…) L’époque du monde où nous sommes – où celui-ci, à travers son extension planétaire, se métamorphose en non-monde – implique une autre approche ; et d’autres leviers de pensée. Il implique surtout d’en finir avec la volonté. D’être disponible. D’écouter. De devenir une pure disponibilité qui écoute. » Elles sont extraites de Prélude à la délivrance.

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Pendant Berg et Beck, que je « joue » avec Marc Susini dans une très grande proximité avec le public – je mets des guillemets, car nous avons le texte en main et ne prétendons pas représenter ce que le texte raconte – il arrive que certains spectateurs lisent par-dessus notre épaule. C’est la rencontre la plus bouleversante qu’il m’ait été donnée de vivre avec un public.

Je me suis toujours dit - et j’ai eu maintes fois l’occasion de le vivre en trente ans de parcours théâtral chaotique - que si l’on peut m’interdire – je veux dire provisoirement ne pas m’autoriser – à faire du théâtre, personne, jamais, ne pourra m’empêcher de lire à voix haute à d’autres un texte qui m’« augmente ». Il suffit de trouver quelques oreilles disponibles. Et étrangement, il s’en trouve toujours, partout, et parfois, souvent, là où on s’y attend le moins…

J’ai aussi rencontré, grâce aux lectures, des gens qui n’allaient pas, ou plus, au théâtre. Par intimidation. Ou par rejet du spectaculaire qui envahit de plus en plus l’espace de la parole, de la rêverie, de la pensée. Arrogance parfois des moyens, clôture du sens.

Je pourrais multiplier ici les confidences, les sensations les plus intimes, toutes tourneraient autour de la notion de « communauté inavouable » que crée le geste de lire quand il se risque dans l’espace public. Un temps donné, celui de la lecture, nous devenons contemporains d’un événement qui n’a lieu que dans et par le langage. Témoins, libres d’interpréter et de transmettre à notre tour. Nous revivons notre entrée dans le règne des êtres parlants. Dans le chaos du monde d’aujourd’hui, c’est déjà ça, non ?

Pour citer ce document

Gislaine Drahy, «Le plaisir de l’esquisse», Agôn [En ligne], Enquêtes, Des lectures, pour quoi faire ?, Un espace à inventer, mis à jour le : 10/11/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1874.