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Des lectures, pour quoi faire ?

La lecture sur le vif

La lecture comme protocole de soins palliatifs – Laurent Gutmann

Laurent Gutmann est metteur en scène. Formé à l'École de Chaillot dirigée par Antoine Vitez, en 1994, il crée sa propre compagnie : Théâtre Suranné, liée à la Scène Nationale de Blois depuis 1999. Depuis 2004, il est à la tête du Centre dramatique national de Thionville-Lorraine.

Je suis un peu circonspect face au développement des lectures de textes dramatiques contemporains. Nous avons certes tous assisté à des lectures magnifiques, qui nous ont offert, par la grâce du ou des acteurs et par la simplicité du dispositif, une expérience à proprement parler « théâtrale », et qui ne sont en rien la préfiguration d'un autre spectacle à venir. C'est même devenu un filon pour certains théâtres (par exemple Fabrice Luchini). Les textes lus ne sont dans ce cas pas nécessairement des textes de théâtre ; il est même souvent préférable qu'ils ne le soient pas.

Mais la lecture d'un texte dramatique contemporain sert trop souvent de pis-aller ou d'alibi. Sa lecture est présentée comme une étape préliminaire quasi-obligée au montage d'une production. Mais nous savons tous que cette lecture, le plus souvent, ne facilitera pas la mise en scène de la pièce mais qu'elle s'y substituera : si elle est médiocre, nul n'aura envie de prolonger l'aventure par un vrai spectacle, et si elle est bonne, elle s'auto-suffira, et rares sont les producteurs potentiels qui verront la nécessité d'aller plus loin dans sa théâtralisation. J'ai pour ma part dirigé quelques lectures de textes contemporains : aucun ne fut par la suite mis en scène, ni par moi, ni par personne d'autres. J'ai en revanche mis en scène ces dernières années presque exclusivement des textes contemporains jamais joués encore en France : aucun n'avait fait au préalable l'objet d'une lecture. Autrement dit, je crois que parfois, sans se l'avouer, on organise la lecture de certains textes en pensant que c'est bien le maximum qu'on peut faire pour eux, comme on met en œuvre un protocole de soins palliatifs. Et après tout pourquoi pas, ils auront vécu au moins ce temps-là.

Le développement des lectures présuppose aussi une certaine idée de l'écriture théâtrale elle-même. Ne peuvent être en effet lus que les textes ayant une existence autonome de leur mise en jeu : toutes les « écritures de plateau » en sont a priori exclues. Celles-ci sont pourtant au cœur du théâtre d'aujourd'hui. Qui dit lecture dit autonomie possible du texte de théâtre par rapport à sa représentation.

À qui s’adresse-t-on ? - Stanislas Nordey

Stanislas Nordey est comédien et metteur en scène. Formé au Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique, il a mis en scène Marivaux, Pier Paolo Pasolini en passant par Shakespeare, Molière, Feydeau, et également des auteurs comme Bernard-Marie Koltès, Philippe Minyana, Didier-Georges Gabily, Magnus Dahlström, Fausto Paravidino. Il a été directeur artistique du Théâtre des Amandiers à Nanterre et du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Depuis 2000, il est responsable pédagogique de l’École du Théâtre National de Bretagne où il est également metteur en scène associé.

Pour moi la lecture publique est plutôt un pis-aller qu'une force. La seule forme qui pourrait être un tremplin pour les écritures dramatiques en lecture serait un véritable évènement national une ou deux fois par an qui pourrait même être une sorte de marché. Y seraient lues une dizaine de pièces par des lecteurs de haut niveau.

Les metteurs en scène et les directeurs de théâtre lisent très peu de textes nouveaux pour des raisons diverses allant d'un manque de temps à un manque d'intérêt, je peux en témoigner car je suis frappé lors de mes conversations avec eux (la plupart, il y a bien sûr toujours des exceptions qui confirment la règle) de leur ignorance en ce domaine.

Je lis pour ma part une à deux nouvelles pièces par semaine le plus souvent éditées mais parfois aussi des manuscrits.

Manque bien sûr un lieu à Paris avec des moyens qui serait un intermédiaire entre la Colline (trop grand) et Théâtre Ouvert (trop petit) qui pourrait jouer le rôle qu'a joué le Royal Court à Londres pour toute une génération d'auteurs.

Le cœur de la question des lectures publiques est sans doute : à qui s'adresse-t-on ?

Est-ce simplement une manière pour les auteurs d'entendre l'oralité de leur langue et dans ce cas il n'y a pas besoin de lectures publiques mais plutôt d'espace de travail (comme l'EPAT à Théâtre Ouvert, une formule passionnante) où l'auteur est en présence d'une équipe qui expérimente sa langue et sa structure pour le faire avancer.

Le corps minimum - Jean-Marie Piemme

Jean-Marie Piemme est auteur, d'origine belge. Il écrit sa première pièce en 1986 : Neige en décembre. Depuis, il a publié une trentaine de textes, notamment chez Actes Sud Papiers et aux éditions Lansman. Il enseigne également l'histoire des textes dramatiques à l'INSAS, à Bruxelles.

La mise en lecture d’un de mes textes m’importe, elle m’introduit à un autre plan de perception. Recevoir mon texte dans l’écoute de l’autre signifie que je me défais de mes propres automatismes de lecture et que je découvre mon texte comme ne m’appartenant pas. J’aime cette dépossession. Un texte n’existe vraiment qu’une fois passée l’épreuve des corps. Alors il se dresse devant moi dans son objectivité. Une bonne lecture est une lecture qui donne du corps au texte. Une moins bonne lecture se contente de communiquer du sens. L’acteur fait sonner le texte à sa façon, il me fait entendre le texte autrement que je ne l’ai moi-même entendu. Grâce à lui d’autres aspects du texte apparaissent, d’autres possibles, le texte déplacé par la lecture produit immédiatement des significations nouvelles pour moi. Le texte de théâtre peut-il être lu ? Oui, avec les pieds. Mais le corps de la lecture est un corps minimum, un corps qui n’utilise pas encore toutes ses potentialités. Seule la mise au plateau réalise l’altérité complète au texte. Certains craignent cette altérité. Moi, j’y applaudis des deux mains.

Le texte et la voix - Christophe Pellet

D’abord formé au cinéma à la Fémis, Christophe Pellet écrit d’abord pour le théâtre plusieurs textes : Qui a peur du loup ?, Soixante trois regards, Seul le feu… Il reçoit le grand Prix de littérature dramatique pour La Conférence en 2009. Il écrit également des scénarios et réalise plusieurs films.

Il me semble que la lecture publique d'un texte est avant tout une rencontre : celle d'un texte et d'une voix. La voix de l'auteur, qui se rajoute ainsi directement à celle de l'écriture, ou la voix d'un acteur : dans ce cas, un début d'interprétation peut s'opérer, mais il reste très léger. Je ne crois pas que le public d'une lecture vienne pour entendre un texte, suivre une histoire ou même découvrir un style : le public est avant tout présent pour un cérémonial intime, autour de la présence directe de l'écrivain, ou de l'acteur. C'est ce qui importe avant tout, je crois, plus que la fable, ou le style. Si quelques échos du texte lu répondent à une attente, alors le livre sera acheté, emprunté en bibliothèque, ou le spectacle sera vu. Lorsque je me rends à une lecture publique, je viens entendre une voix, je viens voir un être souvent solitaire : l'écrivain. Je scrute son visage, l'intonation de sa voix, avant tout. Pareil pour l'acteur : voici l'acteur « nu », seul avec un micro, parfois sans. Il s'offre à moi ainsi, dans toute sa fragilité, loin des lumières qui habituellement l'environne. Pour moi le texte ne peut réellement se déployer que dans l'intimité de la lecture, avec le livre, ou sur le plateau par la mise en scène. Seule la poésie, par la voix du poète lui-même, ou l'interprétation de l'acteur, peut atteindre une finalité, une plénitude.

La lecture appelle la lecture - Marion Aubert

Marion Aubert est comédienne et auteur de théâtre. Formée au Conservatoire National d'Art Dramatique de Montpellier, elle écrit sa première pièce, Petite Pièce médicament, créée au théâtre d'O. La plupart de ses pièces ont été ensuite montées par la compagnie Tire pas la Nappe, qu'elle a fondée en 1996. Elle est membre du comité de lecture du Théâtre du Rond-Point à Paris.

Il m’arrive, souvent, de donner lecture de mes textes. J’y prends, souvent, beaucoup de plaisir. J’aime particulièrement lire des textes récents. J’ai ainsi le sentiment que le texte m’appartient encore quelques instants. Les plus belles lectures que j’ai données ont souvent eu lieu dans des endroits improbables, au fin fond de l’Ardèche, dans des médiathèques, des centres hospitaliers, des librairies, à l’université, sous les étoiles, en appartement. Il nous arrive encore d’espérer donner des lectures devant des producteurs, des programmateurs. Nous prenons grand plaisir à les préparer, et, lorsque le jour J arrive, les producteurs et les programmateurs ne sont pas là. Ça ne les intéresse pas tellement je crois. Lire les textes ne les intéresse guère non plus. Est-ce là le signe d’un système moribond ? J’envoie et lis donc surtout mes textes à des proches auteurs, metteurs en scène, acteurs. Quelques rares directeurs font exception. Pauvres d’eux ! Ils reçoivent tous les textes d’un coup, sont submergés, ne lisent pas tout. Or, nous avons encore besoin de l’écoute des directeurs pour aujourd’hui espérer trouver des coproductions, faire entendre sur nos scènes des textes contemporains. Parfois, aussi, les lectures théâtralisées se substituent, pour des raisons de moyens, au spectacle achevé. Ainsi, de plus en plus de lectures tournent dans les théâtres. Est-ce là une façon de faire connaître les auteurs contemporains ou bien de se débarrasser de la question ? En attendant, je lis toujours mes textes avec grand plaisir devant les spectateurs. Après, je vends des livres. Sans doute est-ce là le signe d’un vif intérêt pour les écritures contemporaines chez mes contemporains. La lecture, je crois, appelle la lecture. Donne le goût de lire. Donne le goût de lire du théâtre à voix haute. Le goût, même, d’écrire, parfois. N’est-ce pas beaucoup, déjà ?

Le texte à nu - Véronique Olmi

Véronique Olmi est écrivain. Elle a écrit plusieurs textes de théâtre, qui ont été mis en scène par Brigitte Jacques (Le Passage), Jacques Lassalle (Chaos Debout), Philippe Adrien (Pointà la ligne), ainsi qu'une dizaine de romans. Pendant trois ans, elle a dirigé le comité de lecture du Théâtre du Rond-Point.

Non,  la lecture n'est pas le parent pauvre du théâtre. Elle en est une déclinaison. C'est une autre couleur sur la palette qui n'exclut pas les autres, mais aide à les soutenir. C'est un autre temps que celui de la mise en scène ou de la mise en espace. Un temps plus centré sur l'écriture seule, qui devient alors le noyau et le centre, et cette mise à nu est imparable : rien ne vient distraire du texte, ni l'habiller. Il n'y a pas à choisir entre "mise en scène " et "lecture". La question ne se pose pas. Ce sont deux actes distincts, et qui demandent chacun un travail spécifique.  Il y a de magnifiques "liseurs", et après tout, n'est-ce pas le début de toute chose ? Avant qu'il s'endorme, on lit une histoire à l'enfant. C'est l'initiation au texte, le goût des mots qui laisse l'imaginaire de l'auditeur se développer, se découvrir vaste et libre. La lecture est une proposition. C'est le son des mots, et du rythme qui les lie entre eux. Mots et rythme. On est au plus près de la démarche de l'auteur.

Pour citer ce document

, «La lecture sur le vif», Agôn [En ligne], Enquêtes, Des lectures, pour quoi faire ?, mis à jour le : 10/11/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1876.