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Les lectures, symptôme d'un milieu théâtral en crise ?

Remi de Vos

Lire ou jouer ?

D'abord comédien, Rémi De Vos s'engage dans l'écriture à partir de 1993, où il obtient une bourse de la Fondation Beaumarchais pour Débrayage. En 1997, il écrit André le magnifique en collaboration avec les acteurs du spectacle, pour lequel il obtient le Molière du meilleur auteur. En 2005, il devient auteur associé au CDDB - CDN de Lorient. Il a une vingtaine de pièces à son actif.

Dans le théâtre dit privé, il arrive que des productions se mettent en marche suite à une lecture du texte par les acteurs envisagés pour jouer la pièce. J’ai assisté à une lecture de ce genre. Le directeur du théâtre écoute les acteurs et pèse le pour et le contre, observe les réactions des personnes venues avec lui, cherche à deviner si le tourneur présent est intéressé ou pas, évite surtout le regard du metteur en scène qui, jouant gros, feint la décontraction. Si la lecture ne convainc pas, le couperet tombe : le projet n’ira pas plus loin. Le metteur en scène n’a plus qu’à envisager un autre théâtre. Mais si la lecture a suscité l’intérêt, si les acteurs sont efficaces, ont su provoquer des rires, de l’émotion, la balance penche du bon côté et une programmation est alors envisagée. C’est simple et concret. La lecture a pour objectif de persuader d’éventuels décideurs de l’intérêt d’investir dans la production de la pièce. Le procédé est assez courant. Le directeur du théâtre n’aime pas lire les textes, n’a pas le temps, veut « entendre » le texte pour se faire son idée. Bien sûr, des acteurs très connus se passent d’une lecture. Le public est censé venir quoiqu’ils jouent. Pour un metteur en scène et des acteurs moins connus, la lecture doit impérativement convaincre, c’est-à-dire donner à entendre ce que l’on verrait plus tard sur scène. Ce qui est curieux quand même, car un bon acteur n’est pas forcément un bon lecteur – et vice-versa. Mais bon, l’affaire peut se régler en très peu de temps, on peut sortir du théâtre avec une réponse, c’est tout le mérite d’une lecture dans le théâtre dit privé.

En ce qui concerne le théâtre dit public, les choses sont un peu plus compliquées.

La plupart du temps, une lecture publique d’une pièce est absolument dissociée de l’idée d’aider à sa création. Et c’est là qu’on peut s’interroger… Il ne viendrait à personne l’idée d’organiser une lecture devant public d’une pièce de Molière, de Shakespeare, de Brecht ou de Tchekhov. Pourquoi ? Parce que ces auteurs-là, on les joue. Tout simplement. Un metteur en scène voulant faire une lecture publique des Fourberies de Scapin, de Macbeth, des Trois sœurs ou de Mère courage serait regardé comme un original, pour le moins. A qui sont réservées les lectures ? Aux auteurs contemporains. En toute bonne foi, il s’agit de donner à entendre des écritures nouvelles, faire découvrir des auteurs à un public curieux et passionné. Qui y a-t-il à redire contre ça ? Rien, c’est très bien. Les nombreux textes contemporains lus sont-ils montés pour autant ? Cela arrive, mais c’est rare. Et dans ce cas, on s’aperçoit vite que la lecture de la pièce était de toute façon superflue, que la production passe par d’autres voies. Les lectures servent-elles alors à cautionner à bon compte l’intérêt proclamé d’un directeur de lieu pour le contemporain ? Une manière habile de se défausser, alors que seuls les classiques l’intéressent ? Le passage obligé pour déposer des croix dans un mystérieux cahier des charges ? Un moyen efficace de se débarrasser des auteurs français qu’il déteste ? Pour qu’on lui fiche la paix ? Je ne crois pas. Ça doit bien arriver. Puisque tout arrive. J’en connais beaucoup qui se battent pour que des textes soient créés. L’intérêt du public pour les pièces écrites aujourd’hui est réel, il ne viendrait pas écouter des lectures sinon. Alors quoi ? Des lectures, oui. Tout faire pour que ne s’imprime pas dans le cortex la péréquation suivante : auteur joué, mais pas lu / auteur lu, mais pas joué. Les deux ? Sans le postulat : auteur mort, pour autant ?

Pour citer ce document

Remi de Vos, «Lire ou jouer ?», Agôn [En ligne], Enquêtes, Des lectures, pour quoi faire ?, Les lectures, symptôme d'un milieu théâtral en crise ?, mis à jour le : 08/11/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1877.