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Un espace à inventer

Magali Mougel

Cette forme qui boite, qui est-elle ?

Formée à l'ENSATT (département écriture), Magali Mougel est auteure. En 2007, elle est lauréate des Journées de Lyon des auteurs de théâtre avec Varvara essai 1 et Waterlily essai 2. Elle collabore aussi comme dramaturge avec la compagnie Dégradézo sur la création Romane– bateau entre une chaise et un mot. Elle est également auteure associée à la Cie Actémobazar et a écrit le texte de la dernière création de la compagnie, À belles dents, présentée en avril 2010 au TJP à Strasbourg.

Boiter n’est pas pécher

S’il est une chose qui agace, c’est ce regard, un peu dédaigneux que parfois nous portons sur cet exercice qu’est la lecture, la mise en voix de texte dramatique. Montrée du doigt comme un animal boiteux, chaotique, coincé dans l’entre-deux de la représentation et de la forme spectaculaire avortée, cette forme est souvent malmenée et méprisée. Mais peut-être devons-nous rappeler une chose : boiter n’est pas pécher. Il est peut-être temps de dire et mettre des mots sur ce que la lecture, la mise en voix permet que le théâtre dans tout ce qu’il recèle de formes et de dispositifs ne permet pas.

La lecture publique a cela d’embarrassant que nous ne savons pas très bien ce que c’est que cette chose protéiforme. Finalement rien ne la définit, hormis le fait qu’il subsiste sur l’espace de la scène, la présence du livre, du manuscrit de l’auteur lu, mis en voix.

Lorsque nous parlons de lecture publique, de mise en voix de texte dramatique, nous nous apercevons qu’il s’agit là d’une forme qui pourrait à peu près prendre toutes les formes imaginables. La grammaire de la lecture, les codes qui la régissent, sa mise en place restent flottants et se déterminent par une redéfinition perpétuelle de cet exercice à chaque fois qu’une équipe, qu’un auteur s’empare d’un texte pour le lire. Nous pouvons nous amuser à relever ce qui fait dénominateur commun entre un dispositif de lecture et un autre, les dénominateurs communs autres que celui de la présence matérielle du livre.

Les lectures publiques ou les mises en voix de textes dramatiques s’élaborent à partir de propositions de dispositifs faites par un metteur en scène, une manifestation culturelle ou un théâtre organisant des temps forts de lecture d’œuvres dramatiques contemporaines. Chacun d’entre eux y va de sa singularité. La lecture devient un espace qui oscille entre un dispositif de représentation théâtrale et un dispositif proche de celui de la conférence. Mais qu’il y ait ou non invention d’un dispositif scénique, permettant de structurer un espace propre au déploiement de la parole – un espace capable de la porter et de l’aider à prendre son sens –, la lecture se fait toujours dans une tentative bienveillante de permettre au spectateur de comprendre, de donner à voir dans l’espace ce qui se produit dans le texte – donc de nous donner à voir le texte. Mais cela est peut-être aussi le propre de tout acte de mise en scène, de toute écriture scénique qui se fait à partir d’un texte.

Nommer cela nous permet pourtant d’étayer le fait que cette forme qu’est la lecture est une forme dramatique incertaine. Si la lecture reste une forme boiteuse, c’est peut-être justement parce que nous oublions d’en circonscrire les enjeux et les objets.

A quoi bon lire ?

L’exercice de la mise en voix, de la lecture publique est une de ces formes singulières qui méritent que nous nous intéressions à elle dans ce qu’elle a de formel en tant que moyen d’expression et par rapport à ce qu’elle est capable de produire de différent du théâtre. Car sinon à quoi bon lire, autant jouer !

Il est peut être alors plus que pertinent de s’intéresser à cette pratique en tant qu’expérience nouvelle, en tant que pratique artistique à part entière porteuse d’une grammaire et donc d’une esthétique singulière. Si nous devions circonscrire la singularité sur laquelle repose la lecture, je nommerais la chose ainsi : la lecture est une forme d’abord et uniquement liée à l’art acoustique. Elle sollicite nos oreilles et peut se passer de toute proposition visuelle.

Ce serait là l’une des particularités premières de cette forme, particularité qui d’entrée de jeu la distingue de la représentation théâtrale à qui on la compare trop souvent. Sonore est la lecture et c’est peut-être pour cela qu’elle ne supporte pas l’illustration par des mises en scène et des scénographies. Ce qui la supporte, n’est pas tant la tentative de création d’un espace représentant le lieu d’où les personnages parlent. Ce qui est important, c’est que ça nous parle et que ça continue à nous parler même lorsque les yeux se ferment, et que le noir se fait. Un peu comme à la radio.

Cela ne veut donc pas dire qu’une lecture ne peut pas supporter l’expérience du dispositif. Car tout dispositif scénique n’a pas uniquement pour objectif d’organiser spatialement les éléments donnés à voir se passant sur la scène, localité depuis laquelle le lecteur lit. Il est de ces dispositifs qui accompagnent et mettent en perspective les voix. Ce que recherche la lecture n’est pas tant de mettre en scène un corps dans un espace, mais plutôt de spatialiser une voix, de travailler sur les distances pour créer du rapport entre les énonciateurs, porteurs des voix d’un texte.

Lire c’est d’abord éprouver en tant que lecteur un rythme, le souffle d’une langue sans chercher  à la démontrer.

Ainsi la lecture est ce premier geste par lequel nous tentons de décoller le texte de ce qui sur la page lui donne une figure éteinte. La lecture est ce premier pas franchi pour sortir la langue écrite de la gravure. Et en même temps, elle fait appel à l’expérience intime et singulière du lecteur qui a pour objectif de déployer chez l’auditeur une mise en scène mentale.

Le lecteur donne corps et voix à une autre voix, celle d’un texte : la voix est prêtée au texte, mais ne l’incarne pas, car le lecteur n’est pas là pour faire parler le texte à tort et à travers et à le contraindre à un sens.

Une forme nouvelle à conquérir où l’art du ski hors-piste

Mais après avoir écrit cela, nous ne disons que peu de choses. Car la lecture possède une grammaire, une esthétique et un fonctionnement, impose des nécessités et des modus operandi, qui sont à l’heure d’aujourd’hui encore mal définis. C’est un vaste champ à conquérir. Vaste champ qui ne pourra se conquérir que si, oui, nous envisageons la lecture comme une forme particulière, une forme d’expression dont nous devons respecter les contraintes intrinsèques : elle doit être envisagée en tant que forme autonome et non comme une forme préparatoire à la mise en scène.

Mais pourquoi n’envisageons-nous pas la lecture comme une forme parfaitement distincte et totalement indépendante du théâtre ?

Nous décrivons la lecture comme un représentant, un mode de diffusion et de promotion  des œuvres dramatiques dites immontables ou non encore montées, parce qu’inconnues, parce que contemporaines. Formule rapide mais qui pose deux constats. Premièrement nous lisons pour rassurer, pour nous rassurer et vérifier qu’un auteur contemporain peut intéresser une communauté de spectateurs. Deuxièmement, nous lisons pour franchir le premier pas, pour faire entendre et donner corps aux œuvres en quête de production.

Comme il faut bien le franchir, ce pas, on dit de la lecture qu’elle est donc d’abord une forme économique parce que peu coûteuse et qu’elle permet de donner une existence concrète à des œuvres contemporaines. Aussi le constat est là : nous n’envisageons la lecture que comme  un outil de défrichage des champs vierges de l’écriture d’aujourd’hui, alors qu’il faudrait inverser notre regard et l’envisager plutôt comme une forme artistique à part entière qui se cherche et tente de s’inventer au milieu d’un paysage culturel fragilisé et où les conditions de création se dégradent, quoi qu’on en dise. Car c’est ce climat qui l’a fait passer pour le symptôme d’un théâtre en voie de moribondage.

Mais si la lecture est économique alors profitons-en franchement. Elle pourrait renouer avec cette intention de mettre en place une forme dramatique qui serait en prise avec la réalité effective dans laquelle nous vivons. Espace de mise en voix de paroles d’auteurs, la lecture deviendrait cette localité qui permettrait à des œuvres d’être en dialogue avec le contexte périphérique, avec la sphère socio-politique qui a incité, contribué à leur fabrication. A la différence de la représentation théâtrale, procédurière est souvent emprunte d’une certaine lenteur dans sa création et ce, du fait des conditions mêmes de sa production, la lecture pourrait être un espace dramatique où ce qui a été écrit pourrait être dit sans attendre.

Et qu’est-ce que cela permettrait ? D’envisager cette forme comme un espace dramatique qui nous permettrait de créer du commentaire, de la décomposition, de l’interrogation, de la mise en tension, de la dialectisation des réalités effectives qui nous entourent. La boiteuse aurait-elle alors pour intention, si elle se déployait de cette façon, de venir bousculer ce qui rend mortifère la représentation théâtrale ?

C’est alors que la lecture, la mise en voix posent bien d’autres questions si nous acceptons de ne pas la condamner à n’être qu’un embryon dramatique marchant sur trois pattes au lieu de quatre, mais plutôt de l’envisager comme un espace de possibles.

Bien souvent, lorsque j’interroge les gens autour de moi, qu’ils soient metteurs en scène, comédiens ou dramaturges sur ce qu’est pour eux la lecture, ils me répondent presque tous cela : il s’agit avant tout d’un espace de liberté, une sorte de carte blanche par laquelle ils vont pouvoir faire à peu près tout ce qu’ils n’oseraient peut-être jamais faire s’il devait mettre en scène le texte lu. Il y a dans ce positionnement quelque chose qui résume ce pourquoi nombre d’entre nous (metteurs en scène, dramaturges, comédiens) sommes attirés par cet exercice. Il n’y a pas à se soucier des résultats effectifs, car ce que nous prisons dans la lecture, c’est finalement le fait qu’elle se présente comme un objet pour lequel on peut inventer quelque chose. Comme si la lecture était une sortie de ski hors-piste.

Certes le hors-piste est excitant, mais à force de maîtrise de la glisse sur un même terrain, ne finissons-nous pas toujours par tracer les mêmes sillons au milieu des mêmes arbres et rochers ? Il est peut-être temps de s’interroger sur ce que la lecture produit de façon effective, avant que oui, elle ne devienne véritablement une forme moribonde. Et cette fois elle ne boitera plus, ce sera bien moins que ça.

La lecture n’est pas une représentation théâtrale et elle ne lui veut aucun mal, cet animal agit à d’autres endroits : il ne tient qu’à nous de les inventer.

Pour citer ce document

Magali Mougel, «Cette forme qui boite, qui est-elle ?», Agôn [En ligne], Enquêtes, Des lectures, pour quoi faire ?, Un espace à inventer, mis à jour le : 25/10/2011, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1881.