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Objet, mémoire, identité

Émilie Charlet

Introduction

1 Derrière l’objet, un monde.

2Investi d’affects et miroir d’une Histoire en constante recomposition, l’objet est un fait de culture, trace visible et manipulable du passage irréfutable du temps, moyen que l’on saisit pour se saisir d’un état du monde. Avec l’accélération historique, scientifique et technologique qui caractérise notre contemporanéité1, l’objet devient la trace d’une époque pas si lointaine et pourtant déjà révolue. L’objet est « chargé »2, portant le poids d’une histoire collective autant qu’intime, se tenant adossé aux imaginaires partagés par une communauté, familier témoin d’un monde qui fut et que l’on reconnaît. Entre les choix esthétiques pourtant très différents de la compagnie Deschamps-Makéïeff3, d’Agnès Limbos4 et de Sanja Mitrovic5, tous trois issus de tradition scénique et d’horizon culturel très divers, l’objet a ceci de commun qu’il est le premier document, instrument d’enquête, support d’une fouille archéologique inversée. Inversée d’abord parce que l’époque à reconstituer est notre récent passé : l’objet se fait biographie d’une enfance toute proche sans même avoir recours aux mots. Inversée ensuite parce qu’à la différence de l’archéologue jugeant en partie de la préciosité d’un objet proportionnellement à son caractère rare, l’artiste contemporain élit son témoin d’exception parmi des objets à foison : face au vertige de la société de consommation, il réinstaure l’unicité au sein même de la multiplicité et de la production en série, redonnant une aura singulière à l’objet quotidien a priori sans âme parce que désormais propriété de la masse. L’objet issu de la société d’abondance abonde en effet : d’affects, d’histoires, de souvenirs. Il raconte parce qu’il est à l’exact carrefour de l’histoire intime et de l’Histoire collective.

3La pratique artistique de Macha Makéïeff commence ainsi bien en amont de la création d’un spectacle et se prolonge encore au-delà de sa représentation : la collecte ou plutôt la sauvegarde de tout ce petit peuple déchu d’objets déclassés prend ainsi l’allure d’une croisade contemporaine6. C’est d’abord en tant que martyr que l’objet témoigne et c’est en cette qualité qu’il convient de lui vouer un culte d’un genre nouveau. L’atelier, la scène puis le musée sont autant d’espaces asilaires en charge de la conservation d’un patrimoine du peu et du petit. Dans ce « jeté devant », Macha Makéïeff et sa compagnie choisissent de redonner tout son sens à l’adverbe, là où la société du « gâchis organisé et tragique»7 a pris le participe au pied de la lettre en en faisant un qualificatif à user jusqu’à la corde : face à la civilisation du « jetable », la compagnie Deschamp-Makéïeff ex-pose, place, agence, c’est-à-dire littéralement « rend beau » les objets oubliés, inusités, rescapés de la grande Broyeuse. C’est dans cette manipulation-là que l’objet se voit alors investi d’une dimension sacrée et poétique. Relique dérisoire et support d’auto-dérision, l’objet se dresse contre l’entropie inéluctable d’un univers trop grand pour être compris avec la main.

4La fragilité des êtres et des choses se trouve également au cœur de la pratique artistique de la compagnie belge Gare Centrale dirigée par Agnès Limbos. Son approche documentaire du monde repose en partie sur des objets réservoirs de connotations et de représentations. Si l’objet induit une immédiate reconnaissance, notamment lorsqu’il est stéréotypé, c’est aussi pour marquer sa profonde inévidence : il est ce visible porteur de signes que l’on ne voit pas, ce « contenant, [cette] boîte d’identité »8 autant que d’émotions, cette relique instigatrice d’un rituel singulier. Car le reliquaire semble compter autant que la relique dans cette cérémonie théâtrale et quotidienne. Le jeu de théâtre implique de savoir comment ranger, classifier, ordonner les objets : les boîtes cachent tout autant qu’elles montrent ce qui reste d’un monde ancien. En entrant en scène comme ils entreraient en résistance, les objets invitent à dépasser le vernis déjà terni de leur apparence : sous le cliché, reste une part irréductible d’étrangeté  qui invite autant à la rêverie qu’à la mise en questionnement des certitudes.

5Dans Will you ever be happy again ?, l’auteure et metteure en scène serbe Sanja Mitrovic fait de l’objet le support d’une réflexion sur l’identité nationale qui se construit sur le rapport intime que les interprètes (Sanja Mitrovic elle-même et Jochen Stechmann, d’origine allemande) entretiennent avec leurs effets personnels : photographies, figurines, objets familiaux sont autant de pièces à convictions à partir desquelles le siècle dernier est passé au crible du vécu personnel. Dans ce « docu-conte » comme le nomme l’auteure, l’objet est mis à distance pour mieux émouvoir : le dispositif scénique, qui repose sur la confrontation de l’objet, du corps vivant et de l’objet technique – une caméra manipulée par les interprètes- engage une plongée dans la mémoire intime pour mieux l’exposer à la réflexion collective. Le gros plan sur l’objet n’est alors plus seulement esthétique : dans ce jeu d’échelles constamment pratiqué par les interprètes, l’objet « incarne la collision entre intime et collectif, privé et public, quotidien et histoire » 9

Notes

1 Voir les analyses de Paul Virilio, notamment Vitesse et politique : essai de dromologie, Paris, Editions Galilée, 1977 ; L’horizon négatif : essai de dromoscopie, Paris, Galilée, 1984 ; L’Espace critique, Paris, C. Bourgois, 1984.

2 On retrouve ce terme à la fois sous la plume de Christian Carrignon, «Le théâtre d’objet : mode d’emploi», Agôn [En ligne], Dossiers, N°4 : L'objet, Le jeu et l'objet : dossier artistique, mis à jour le : 18/01/2012, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2079; et dans les paroles d’Agnès Limbos, in Claire Corniquet et Marion Rhéty, «L’ « objet vrai ». Précis des objets dans le théâtre d’objets d’Agnès Limbos, à partir de Troubles.», Agôn [En ligne], N°4 : L'objet, Dossiers, Objet, mémoire, identité, mis à jour le : 23/01/2012, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2077

3 Camille Fosse, «La force des choses», Agôn [En ligne], Dossiers, N°4 : L'objet, Objet, mémoire, identité, mis à jour le : 07/01/2012, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1964

4 Claire Corniquet et Marion Rhéty, «L’ « objet vrai ». Précis des objets dans le théâtre d’objets d’Agnès Limbos, à partir de Troubles.», Agôn [En ligne], N°4 : L'objet, Dossiers, Objet, mémoire, identité, mis à jour le : 23/01/2012, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2077

5 Julie Sermon, « Pièces à conviction ? Dialectiques de l’objet mémoriel dans Will you ever be happy again ? (2008) de Sanja Mitrovic », Agôn [en ligne], Dossier n°4 L’Objet, mis à jour le 13/01/2012, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1972

6 Nous reprenons ici les analyses proposées par Jean-Luc Mattéoli dans L’Objet pauvre, op. cit. et sur lesquelles Camille Fosse s’appuient pour penser l’animisme et la sacralisation de l’objet dans l’univers de la compagnie Deschamps-Makéïeff. URL : : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1964

7 Macha Makéïeff, Beaux restes, Arles, Actes Sud, 2000, p.11, citée par Camille Fosse, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1964

8 Jean-Luc Mattéoli, l’Objet pauvre. Mémoire et quotidien sur les scènes françaises contemporaines, PUR, Rennes, 2011, p.110.

9 Julie Sermon, « Pièces à conviction ? Dialectiques de l’objet mémoriel dans Will you ever be happy again ? (2008) de Sanja Mitrovic », Agôn [en ligne], Dossier n°4 L’Objet, mis à jour le 13/01/2012, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1972

Pour citer ce document

Émilie Charlet, «Introduction», Agôn [En ligne], (2011) N°4 : L'objet, Dossiers, Objet, mémoire, identité, mis à jour le : 31/01/2012, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1983.