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Saison 2011-2012

Marion Boudier

« On n’est plus du tout dans la vente là, on est dans de l’humain pur »

La grande et fabuleuse histoire du commerce par Joël Pommerat

1« Pommerat fait du business », titrait il y a quelques semaines le magazine du Monde pour annoncer la création à la Comédie de Béthune de La grande et fabuleuse histoire du commerce 1. Titre provocateur, en lien avec le thème du spectacle, le quotidien de cinq vendeurs à domicile, dans les années 1960 puis dans les années 2000. Allusion aussi au succès de la compagnie Louis Brouillard, dont quatre à cinq spectacles tournent en même temps en France et dans le monde, tandis que Joël Pommerat a signé trois créations en 2011 (Ma chambre froide, Cendrillon, La grande et fabuleuse histoire du commerce). Mais l’auteur et metteur en scène fait bien plus que du business, sans que l’on puisse toujours dire exactement ce qu’il nous fait.

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2 © Elizabeth Carecchio

3« On n’est plus du tout dans la vente là, on est dans de l’humain pur », clamait Franck, l’un des cinq vendeurs à domicile de La grande et fabuleuse histoire du commerce dans un premier état du texte. Ces quelques mots pointent ce qui m’apparaît comme l’une des spécificités de la démarche artistique de Pommerat. Cette histoire du commerce est en effet « grande et fabuleuse », car elle s’écrit à hauteur d’homme, à travers des perspectives individuelles où l’exposition clinique et quasi documentaire des situations laisse aussi place à un trouble identitaire et existentiel. La réplique de Franck a été coupée lors des dernières répétitions et depuis les représentations à la Comédie de Béthune, le spectacle continue à évoluer : l’auteur-metteur en scène « rabote un début de scène » ou supprime des répliques pour aller à l’essentiel. Avec l’entraînement et grâce à la vivacité de Jean-Pierre Constanziello (régisseur plateau), les noirs entre les séquences passent de quinze à dix secondes, comme pour mieux happer le spectateur dans un enchaînement frénétique et semer en lui le trouble face à la crise des valeurs que révèle le commerce dépeint par Pommerat.

4Le processus d’écriture de plateau ne cesse donc pas abruptement après le soir de la première : dans le théâtre de Joël Pommerat, texte et mise en scène s’élaborent conjointement, avec la participation des comédiens et la complicité de fidèles compagnons comme Eric Soyer pour les espaces et leurs lumières, François Leymarie (ambiances sonores) et Isabelle Deffin (costumes), sous l’œil attentif de Philippe Carbonneaux (assistant à la mise en scène). Pour La grande et fabuleuse histoire du commerce, sont venues les rejoindre des recrues plus récentes de la compagnie, tout aussi indispensables à présent : Renaud Fouquet (lumière), Yann Priest (son), Antonin Leymarie (musique) et le vidéaste Renaud Rubiano. Une « grande et fabuleuse » aventure humaine.

5« J’ai confiance en vous, confiance en chacun d’entre vous individuellement et confiance en vous comme équipe… vous êtes une superbe équipe les mecs… Vous êtes trop beaux !!! », dit Franck, vendeur-formateur des années 2000. Joël, auteur-metteur en scène des années 2000, le pense peut-être tout bas de sa compagnie… Mais la comparaison s’arrête là, Éric, François, Philippe et les autres n’ayant rien à voir avec les vendeurs du spectacle, même si, bien sûr, au théâtre comme dans la vente, on joue avec le mensonge et la vérité. Les collègues de Franck, eux, Michel, René, Maurice, André, qui deviennent Bertrand, Philippe, Daniel et Claude dans les scènes des années 2000 ont sans doute un peu plus à voir avec les comédiens Eric Forterre, Hervé Blanc, Patrick Bebi et Jean-Claude Perrin (comme Franck avec Ludovic Molière) dès lors que l’écriture s’est nourrie de leurs improvisations au fil de plusieurs étapes de travail depuis avril 2011. « Matières du poème », les comédiens de Pommerat font échapper leur personnage au stéréotype : face aux vendeurs qu’ils incarnent, aussi manipulateurs et vénaux soient-ils, on se sent comme face à des « vrais gens », faillibles, contradictoires, blessés. Sympathiques ? En tout cas, le spectacle travaille à nous faire éprouver ces délicates frontières entre l’empathie, la compréhension, l’adhésion et la critique.

6Pommerat fait donc bien plus que du « business », à tous les niveaux, brouillant cette fois encore avec talent nos perspectives sur le réel pour nous placer face à nos contradictions et notre aliénation. Sans issue. On pourra trouver ce spectacle sombre, même si l’on rit (jaune) souvent. Aucune échappée onirique ni déformation subjective de la réalité, Pommerat, qui vient de créer Cendrillon, renoue ici avec l’observation quasi anthropologique et la peinture du réel qui sont, à côté du conte, deux grandes dimensions de son œuvre. « Le commerce est emblématique de notre humanité qui en est imprégnée. Il modèle les relations humaines et la pensée de nos relations […] J’essaye d’être un observateur, de ne pas mettre en avant mes opinions, de rendre compte honnêtement des choses et de laisser la place à celui qui regarde pour juger2 ».

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7 Salesman (Le vendeur de bibles), Albert et David Maysles

8 La grande et fabuleuse histoire du commerce s’est écrite dans le prolongement de la huitième histoire de Cercles/Fictions (2010) qui représentait la rencontre de deux solitudes, celles du vendeur à domicile d’une « Bible de la réussite » et d’une « femme mélancolique ». Mais elle est loin de « réintroduire les grandes valeurs de la chevalerie dans nos vies… Loyauté, courage, noblesse, altruisme, courtoisie », comme le souhaitait ce vendeur à la toute fin de la pièce. Les cinq vendeurs de La grande et fabuleuse histoire, même s’ils ne construisent pas de châteaux en Espagne comme ce couple de rêveurs solitaires, ont un rapport au réel tout aussi complexe. La réalité extérieure, politique ou culturelle (les manifestations devant l’Odéon en 1968 ou l’émission de variété « Le juste prix »), entre en scène par l’intermédiaire des téléviseurs présents dans leurs chambres d’hôtel, créant un sentiment de huis clos et de microcosme coupé du monde. Ces cinq hommes témoignent du réel autant qu’ils luttent contre lui ou qu’ils le réinventent, plus ou moins consciemment, convaincus de faire le bien de l’humanité en offrant leur produit.

9Certes ce spectacle parle de business, mais il interroge surtout l’ambiguïté du métier de vendeur, entre authenticité et manipulation, naïveté et cynisme. Il joue sur la confusion entre la vente et le service rendu ou le don, entre le progrès, l’aliénation et le besoin. Il met aussi en jeu les valeurs de la solidarité et de la confiance dans nos relations, qu’elles soient commerciales, amicales ou amoureuses. Toutes ces dimensions de la réflexion n’apparaissent pas nécessairement au premier regard, mais éventuellement de manière rétrospective. Je continue, par exemple, à fredonner le thème principal du spectacle composé par Antonin Leymarie qui, superposé aux images vidéo des routes, escaliers et couloirs arpentés par les vendeurs, m’évoque la scène mythique de Maggie Cheung traversant les couloirs d’un hôtel sur la musique de Shigeru Umebayashi dans In the Mood for Love : je perçois soudain une nouvelle facette des vendeurs, ennoblis par mon imaginaire, de méprisables ou pitoyables, ils deviennent tragiques.

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10 © Elizabeth Carecchio

11Appuyé sur une solide recherche documentaire (entretien avec des vendeurs du Béthunois, lectures d’ouvrages, visionnages d’émissions spécialisées, de films documentaires, etc.), le spectacle est construit sous la forme d’un diptyque (1960/2000) dans lequel inversions de rôles et renversements de situation créent une jouissive dynamique dramatique. Les conquérants deviennent des loosers, les réfractaires des adeptes, les amoureux des abandonnés… Du noir Soyer (comme on dit le bleu Klein) jaillissent des instantanés de la vie de ces cinq vendeurs, confirmés ou apprentis, saisis le soir ou le matin dans leurs chambres d’hôtel anonymes, comme si on voyait à travers les murs, et pas toujours le même mur. Des inversions scénographiques offrent en effet un changement de perspective qui sert à la fois une forme de naturalisme « du trou de la serrure » et une construction picturale de la scène (on pense à Hopper en plus sombre), mais invite aussi à faire bouger notre regard et notre jugement sur les personnages. Pommerat nous entraîne dans une spirale axiologique perturbante, sans réponse définitive et au risque du malentendu, comme dans ses précédents spectacles. « Dans la vie […] on ne dépend que de soi-même, toutes les réponses, elles sont en nous-mêmes », dit encore Franck…

12Au début de la pièce, l’arrivée de cette nouvelle recrue au sein d’un groupe de vendeurs expérimentés donne lieu à une démonstration de leurs techniques de vente à travers des simulations d’entrée de porte (comment « pénétrer » chez la cliente) : l’exposition, sans contre-perspective critique, puisque le nouveau venu peut à peine manifester ses doutes, vaut dénonciation avant même que le meilleur d’entre eux affirme finalement sans ambages que leur « métier c’est de faire dépenser leur fric aux gens ». Abus de confiance et machiavélisme des vendeurs éclatent au grand jour, mais avec une telle conviction et une telle franchise de leur part qu’on continue à en douter, ou, du moins, qu’on peut en rire. D’ailleurs, sans commerce, pas d’usine, et sans usine, le chômage, la misère… Certes le jeune Franck n’a pas voulu abuser les clients naïfs qu’il a convaincus et fait preuve d’une honnêteté compatissante qui le pousse à traiter ses formateurs de « pourritures ». Il n’y a cependant aucun manichéisme des positions ici : accusé en retour d’être un « idéaliste », Franck est ensuite quitté par sa copine qui le traite de « matérialiste ». Au spectateur de trancher, car les perspectives des personnages ne s’accordent donc pas sur le cas Franck, lequel finit par devenir un très bon vendeur et trouver du plaisir au jeu cynique de la vente.

13Ainsi, à chaque instant, un changement de point de vue, un détail sur la vie personnelle des vendeurs, l’évocation d’un divorce, d’une famille ou d’une dernière chance financière, rend la critique complexe. Et cela se complique un peu plus encore lorsque la crise sociale et politique des « événements » de mai 1968 laisse place à la crise économique contemporaine. Dans cette deuxième partie du spectacle, le choix de distribuer les mêmes comédiens dans des rôles différents, voire opposés (les conquérants devenus victimes – consentantes ou résignées ? – du système), entraîne dans la tête du spectateur une superposition des personnages qui peut prêter un instant à confusion et révèle, un peu à la manière de l’humorisme de Pirandello, qu’une situation comprend toujours son contraire. L’enchaînement de certaines séquences est implacable, jouant avec nos émotions pour nous laisser seuls face à nos contradictions, nos convictions ou nos doutes. Le filtre de la distance historique des sixties n’opère plus : je suis prise au piège, touchée par la bonhomie ou le surendettement de quatre apprentis vendeurs en pleine force de l’âge, en reconversion et en période d’essai sans solde ; j’acquiesce lorsqu’ils reconnaissent que leur formateur a bien fait d’employer la manière forte, et je m’offusque avec eux lorsque celui-ci leur propose un partage solidaire des bénéfices afin de soutenir le maillon faible du groupe. Suis-je devenue « réac » ?!

14La critique du néolibéralisme égoïste et hypocrite, de sa perversion des valeurs, et notamment de l’instrumentalisation de la notion de confiance, se réalise ainsi, sans longs discours accusateurs ni recherche de solution alternative, portée en grande partie par le seul dispositif dramatique et actantiel. Elle emprunte les chemins intimes et tortueux de la réception du spectateur, à qui son aliénation ou ses ambiguïtés sont révélées. Ou pas. C’est là qu’intervient une dernière fois la confiance, cette confiance qu’accorde Pommerat au jugement critique de son spectateur…

Notes

1  La grande et fabuleuse histoire du commerce, création à la Comédie de Béthune du 12 au15 décembre 2011, puis en tournée à Belfort (12 et 13 janvier 2012), Bordeaux (18-21/01), Saint-Valéry-en-Caux (27-28/01), Limoges (1-3/02), évreux (9-10/02), Douai (21-22/02), Alès (1-3/03), Arles (12-13/04), Aix-en-Provence (17-21/04), Foix (24-25/04), Tarbes (3-4/05) et Amiens (9-11/05).

2  Joël Pommerat, rencontre avec le public, Comédie de Béthune, 15/12/2011.

Pour citer ce document

Marion Boudier, «« On n’est plus du tout dans la vente là, on est dans de l’humain pur »», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2011-2012, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2155.