Aller à la navigation  |  Aller au contenu

Einstein on the beach - 1976 // 2012

Frédéric Flamand

Bruxelles - 1976 - Ainsi du souvenir…

1 Si je tente d’accéder à la mémoire – exercice particulièrement laborieux dans un maintenant où une image chasse l’autre, n’est-ce pas ? – si je tente donc d’accéder à la mémoire de cette journée des années soixante-dix, répertoriée quelque part entre une représentation du Prince Constant de Grotowski et l’explosion du mouvement punk, je ne peux évoquer que des lambeaux, des fragments de sensations qui se sont gravées, puis altérées avec le temps dans mon propre corps.

2Mon corps propre d’abord parmi d’autres qui curieusement ont exactement le même statut que les objets ou les éléments d’architecture qui les entourent. Tous participent d’un même spectacle sur la scène du souvenir. Dans la salle, des corps de spectateurs aux visages effacés, caractérisés par l’incongruité du laisser-aller méticuleusement étudié de leurs vêtements dans cet environnement tout en colonnes, escaliers monumentaux, stuc et velours rouge, plus habitué à l’esthétique smoking et nœuds pap des soirées de gala et autres premières. Sur la scène, des corps de danseurs-acteurs. Corps-décor déstructurant et fragmentant par leurs mouvements un espace qui n’en peut plus de fuir dans les couloirs de la perspective, espace totalitaire évité par toute une génération de créateurs qui lui avaient préféré la première halle ou le premier entrepôt venu. Corps bizarrement désexualisés, autonomes, en rupture d’avec le corps glorifié et forçant l’attention, de toutes les chorégraphies qu’il m’avait été donné de voir jusque–là. Corps immobiles ou mus par une force lente ou lancé dans les gestes minimaux rapides d’une danse répétitive. Corps–objets parmi d’autres objets : une locomotive en toile peinte qui n’en finit plus de glisser de cour à jardin ou de jardin à cour, je ne sais plus, un parallélépipède lumineux qui monte, qui monte, lentement, lentement, aspiré par les cintres, me faisant passer de l’exaspération à la fascination béate. Le tout baigné dans un continuum de notes voltigeantes accompagnées d’énumérations scandées par les chanteurs : « one – two – three… one – two – three… »

3Les corps, les objets, la musique, dans leur mouvement, pulvérisent l’espace mais aussi le temps. Avant. Après. Maintenant. Maintenant. Après. Avant. Les effets déterminent les causes : un procès a lieu avant même que le crime soit commis. Ou procès et crime n’ont-ils aucun rapport l’un avec l’autre ? Au temps lisse et linéaire de l’illusion de vivre qui s’écoule indéfiniment vers on ne sait quelle fin s’est substitué un temps déboussolé, fissuré, à la fois accéléré et ralenti. Les secondes lentes se lovent au creux des secondes rapides et s’unissent à elles en une même durée.

4Un vieillard hirsute joue du violon sur l’avant-scène, spectateur privilégié en avant des spectateurs. L’univers de la scène se déverse dans la salle, totalité d’éléments disparates qui ne m’entraine pas autoritairement vers un sens imposé, mais m’invite à donner ma signification à ce périlleux non-sens.

5J’ai la sensation de sentir projetée hors de moi et contempler ma propre horloge intérieure – montre molle à la Salvador Dali aux aiguilles affolées qui ne savent plus si elles doivent aller de l’avant, faire du surplace, ou partir vers l’arrière.

6Et soudain, tout s’arrête. L’espace, le temps habituels, si rassurants et si contraignants, se réinstallent dans une envolée d’applaudissements d’abord hésitants à briser cet ailleurs intime qui avait envahit la scène. Je regarde ma montre. L’aiguille des secondes va son petit bonhomme de chemin. Les aiguilles des minutes et des heures semblent de nouveau immobiles. Six heures ont passé, comme un instant qui n’en finissait plus de s’écourter.

7La salle du Théâtre Royal de la Monnaie est toujours là, pareille à elle-même, avec ses colonnes, ses dorures, ses stucs, ses murs tendus de velours rouge, sa volonté d’orienter nos regards vers un point lumineux situé au fond de scène. Mais un passage vertigineux de quelques heures m’a fait accéder à une salle de spectacle dans laquelle je suis à même d’envisager la réconciliation avec la scène à l’italienne que j’avais soigneusement évitée jusqu’alors. La présentation d’Einstein on the Beach de Bob Wilson l’a fait se volatiliser dans l’espace-temps d’une après-midi devant mes yeux hallucinés.

8Ce texte a fait l’objet d’une publication antérieure dans l’ouvrage dirigé par Roger Deldime : Le Théâtre et Le Temps qui passe, mémoires singulières, Carnières-Morlanwelz, Belgique, Lansman, 1995. Nous remercions Roger Deldime, Frédéric Flamand et Emile Lansman de nous autoriser à le publier sur le site de la revue Agôn.

9 Frédéric Flamand (né en 1947) fonde en 1973 la compagnie du Plan K qui, à partir de 1979, occupe une ancienne raffinerie sucrière située à Molenbeek (Bruxelles). Chorégraphe et metteur en scène, il a été le directeur artistique de Charleroi–Danses, Centre chorégraphique de la Communauté Française de Belgique. Depuis 2004, il est directeur général du Ballet National de Marseille et de l'École nationale supérieure de danse de Marseille. En 2011 et 2013, il est également directeur artistique du festival international de danse de Cannes.

Pour citer ce document

Frédéric Flamand, «Bruxelles - 1976 - Ainsi du souvenir…», Agôn [En ligne], Einstein on the beach - 1976 // 2012, Enquêtes, mis à jour le : 24/11/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2169.