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Einstein on the beach - 1976 // 2012

Joëlle Chambon

Venise & Paris - 1976 - Mon premier spectacle de consolation

1 J’ai vu Einstein on the Beach deux fois en 1976.

2La première fois c’était à Venise, au théâtre de la Fenice, à la fin d’un été particulièrement chaud. De cette première représentation me reste, plus que des images, la sensation du temps : l’exceptionnelle durée d’une soirée exceptionnelle, tissant ensemble dans une sorte de continuum euphorique la pulsation de l’action scénique, la respiration de la salle, et la scansion des rencontres sur le parvis du théâtre — où les gens venaient régulièrement prendre l’air de la nuit, fumer une cigarette, s’étonner et commenter, avant de retourner à l’intérieur replonger dans la représentation. Là résidait la nouveauté du spectacle : dans cette durée énorme, presque comique, qui faisait au public le cadeau d’une liberté insolite, offerte et acceptée avec une insouciance qui apparaît dans mon souvenir comme typiquement vénitienne (je n’ai retrouvé cette insouciance de spectateur qu’avec les Tragédies romaines de Shakespeare mises en scène par Ivo van Hove, il y a quelques années à Avignon).

3Je retournai voir le spectacle quelques mois plus tard me semble-t-il, à Paris. Et soit que la performance du public ait perdu en spontanéité (c’était l’automne ou l’hiver, et surtout on sentait dans la salle la concentration un peu crispée de ceux qui savent), soit que la deuxième vision ait fixé les images flottantes de la première, les souvenirs de cette deuxième fois ne concernent plus que la performance scénique.

4Les photos vues depuis rendent difficile de déterminer avec certitude lesquelles de ces images sont « de première main » : j’ai parfois associé au souvenir de Einstein on the Beach des images d’autres spectacles de Wilson. En revanche, je n’ai pendant longtemps pas pu réentendre la musique de Einstein on the Beach. C’est pourtant bien ce souvenir auditif qui a longtemps dominé tous les autres. Pendant des jours et des semaines après le spectacle, nous avons chanté « four five six seven eight, one two three four, one two three four five six seven eight » ou récité « and it was red, and yellow, and blue ».

5Le spectacle était d’abord un bain sonore, où le spectateur s’engloutissait avec une certaine appréhension, avant de constater qu’il arrivait parfaitement à respirer sous l’eau. Musique répétitive, disait-on ; mais le terme évoquait pour moi le déroulement menaçant, sur d’interminables partitions, de petits signes noirs presque identiques. La musique d’Einstein on the Beach était une matière ondoyante, déferlante et submergeante, palpitante et palpable. Et c’est par elle, par l’ouverture sensorielle qu’elle opérait (comme un « panoptique auditif ») que les images scéniques se déployaient selon des dimensions inconnues, devenaient elles aussi environnantes. Comme si tous les spectacles de théâtre jusque là avaient été vus en deux dimensions, et que celui-ci soit le premier à inventer la troisième, et à nous attirer dedans.

6D’autres sentiments de première fois : ce n’était sans doute pas la première fois que je voyais une actrice noire sur scène (encore que…) ; mais c’est la première fois que sur scène une actrice noire n’était pas une noire et n’incarnait rien, pour paraphraser Mallarmé. Sheryl Sutton : sa présence ne portait aucun discours idéologique, elle ne voulait rien dire de la condition noire, elle n’appelait aucun écho d’un imaginaire préexistant. Elle était l’une des faces, spécifique et souveraine, d’une entité qu’on pouvait identifier peu à peu comme « le corps de l’Amérique » — ses deux autres faces étant celles de Lucinda Childs, et d’une troisième actrice que j’appellerai « la femme à la frange ».

7Sheryl Sutton et Lucinda Childs étaient aussi les deux voix, semblablement douces, graves et entêtantes, de ce corps. Comme de l’intérieur de notre cerveau, elles énonçaient des phrases d’une simplicité énigmatique, qui semblaient les formules cryptées de l’énigmatique existence américaine — à une époque où celle-ci n’était pas encore devenue la V.O. de la nôtre.  

8De la même façon, ce n’était pas la première fois que sur scène la danse se mêlait au théâtre ; mais c’était la première fois pour moi qu’un corps dansant était un corps ordinaire: par exemple cet homme, barbu, un peu lourd, presque dodu, qui s’allégeait soudain en un saut et trois gambades.

9Tous ces corps (nombreux, mais fortement individualisés) étaient semblablement vêtus de vêtements diversement colorés, à la fois commodes uniformes de travail, et formules variées d’une même « ligne claire »: pantalons larges à taille haute et bretelles, chemisettes à manches courtes et amples, basquets lacés. La séduction des silhouettes ainsi dessinées, d’une élégance à la fois neutre et démocratique, retient dans le souvenir un peu de la force du spectacle, elle est une des formes de sa persistance, signe à la fois anecdotique et essentiel, signature. 

10La scène était très large, et le rythme des traversées très lent. Pourtant, c’est moins l’impression de lenteur qui domine dans mon souvenir, que celle de calme. L’activité était constante sur la scène, et les acteurs jamais vraiment immobiles. L’impression de calme venait d’une gravité tenue, constamment lisible dans ces corps parfaitement centrés, infiniment « posés » malgré le mouvement constant qui les traversait. L’expressivité, très discrète, était en général portée par le haut du corps : bustes penchés ou déportés, bras et mains diversement levés, tendus, repliés. Le geste advient parce qu’il doit advenir, il ne bouleverse jamais le rythme fondamental.

11Là encore, un sentiment de première fois. Ce calme aussi est une nouveauté : dans les années 70, sur les scènes françaises, les corps ont gardé de leur récente « libération » une sorte de frénésie, une assise volontiers chancelante (je pense aux adolescents de La Dispute montée par Chéreau, ou aux héros de Racine et d’Aragon chez Vitez). Ce sont des corps en colère contre le social, en lutte avec leur désir.

12Le calme des corps dans Einstein on the Beach dit que le temps est infini et l’espace immense qui nous environnent, et les deux inconnaissables ; le corps ne cherche pas à les affronter, il se sait battu d’avance ; il se contente de s’y couler, d’y déployer une activité aussi nécessaire que dérisoire. Aussi belle à regarder qu’inefficace. Aussi apaisante, ou consolante, qu’inadéquate. Il me semble avoir retrouvé cette impression, beaucoup plus tard, dans les films de Terence Malick.

13Avec Einstein on the Beach, en 1976, j’ai peut-être assisté à mon premier spectacle de consolation.

14 Joëlle Chambon est née en 1955. Maître de Conférences en Etudes Théâtrales au département Arts du spectacle de l’Université Paul Valéry-Montpellier 3, et membre du Centre de Recherche RIRRA 21 . Parmi ses dernières publications, des articles sur Guy Cassiers, Hanoch Levin, Koffi Kwahulé, Wajdi Mouawad, Marie NDiaye, et une post-face à une nouvelle traduction de Créanciers d’August Strindberg.

Pour citer ce document

Joëlle Chambon, «Venise & Paris - 1976 - Mon premier spectacle de consolation», Agôn [En ligne], Einstein on the beach - 1976 // 2012, Enquêtes, mis à jour le : 24/11/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2175.