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Einstein on the beach - 1976 // 2012

Philippa Wehle

Avignon - 1976 - Souvenirs d’Einstein on the Beach

1 En 1975, Paul Puaux, Directeur du Festival d’Avignon, est venu à New York pour parler à Robert Wilson d’Einstein on the Beach, le nouveau spectacle qu’il allait présenter au festival en juillet 1976. Comme je travaillais pour le festival depuis 1974 et que je suis new yorkaise, j’ai accompagné Paul à ses rendez-vous avec Wilson. Tout en parlant de cette nouvelle œuvre, Wilson nous faisait des esquisses qui évoquaient les éléments de son dispositif scénique (un train, un tribunal, un engin spatial). Le festival n’avait jamais programmé un tel spectacle, un opéra de quatre heures et demie qui n’en était pas un, un théâtre d’images non linéaire et non narratif. J’avoue que Paul  devait sentir un peu inquiet pour le grand public d’Avignon.

2Je suis donc arrivée en Avignon en juillet pour reprendre mes fonctions au festival. Tout le monde parlait déjà de la venue des Américains, Wilson, Philip Glass, Lucinda Childs, Andy de Groat et tous les autres. Il y avait une espèce d’électricité dans l’air que je n’avais pas ressentie auparavant. J’ai eu la chance d’assister aux répétitions et d’accompagner Wilson dans ses entretiens avec le public. J’ai également eu la chance d’assister à la première d’Einstein le 25 juillet au Théâtre Municipal. On a beau dire qu’on pouvait sortir et revenir à son aise, et surtout pendant les fameux « knee plays », moi j’ai à peine quitté la salle et je suis retournée chaque soir revoir Einstein, portée par cette musique envoutante, ces tableaux évocateurs et ces paysages si mystérieux, ces moments de danse si différents de tout ce que je connaissais. Les jeunes qui  travaillaient au festival à cette époque pouvaient regarder les spectacles à partir des coulisses ou assis sur des marches. C’est comme ça que j’ai revu Einstein après la première, cachée dans les coulisses de l’opéra.

3Je peux dire sans exagérer que ce spectacle m’a tout simplement bouleversée. Je pourrais en parler pendant des heures mais je me contenterai d’évoquer quelques images qui me reviennent encore aujourd’hui. Les chorégraphies de Lucinda et d’Andy de Groat ont été une révélation pour moi. Le ballet de Lucinda, composé de mouvements si simples (hopping, skipping, walking and turning) m’a enchantée. Il y avait là-dedans une urgence comme si les danseurs marchaient vers un but important puis subitement changeaient d’avis, puis recommençaient leur  marche pour ne jamais arriver à leur objectif. Par contraste, le « spinning » de de Groat et ses danseurs était d’un repos bienvenu. Des moments de calme qui venaient après la tempête. Les gestes hiératiques des performers, qui par moment traçaient des formules en l’air ou jouaient d’un instrument de musique sans poser leurs mains sur l’instrument, contribuaient à créer cette atmosphère de rêve qui pour moi était l’essence même d’Einstein. Les membres du chœur habillés en Einstein (pantalon noir, chemise blanche, baskets et bretelles), qui chantaient la musique enveloppante de Glass tout en se brossant les dents puis s’arrêtaient pour tirer la langue en imitation de la fameuse photo d’Einstein. Les mystérieux textes récités par différentes personnes auxquels il fallait prêter l’oreille pour en tirer un sens, Lucinda couchée par terre récitant « In this prematurely airconditioned supermarket » ou le beau poème d’amour de Samuel M. Johnson, « Two Lovers on a Park Bench. » Et puis pour clore cette évocation de mon Einstein, la magnifique scène finale qui se passe à l’intérieur d’un immense engin spatial divisé en compartiments dans lesquels des astronautes font les gestes nécessaires pour que leur mission s’accomplisse (les mêmes  gestes hiératiques qu’on avaient vus précédemment). Ces lumières clignotantes, cette musique arrivée au paroxysme (les one two three four chantés à une telle vitesse qu’on pouvait à peine reconnaître les chiffres.)

4En dehors du spectacle même, ce qui était également merveilleux pour moi, c’était les rencontres d’amis dans les rues d’Avignon qui au lieu de me dire « Salut, ça va ? » sortaient des « one two three four, two three four five six » ou bien « Do re mi fa sol la si do » ou encore « these are the days, my friend ». Comme c’était  vrai : c’était des jours inoubliables.

5 Philippa Wehle est professeur émérite d'Etudes Théâtrales à l'Université Purchase de New York, et passionnée de théâtre contemporain. Elle est également Chevalier dans l’ordre des Arts et Lettres. Elle a traduit en anglais de nombreux auteurs français et francophones (Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Philippe Minyana). Elle est l'auteur duThéâtre populaire selon Jean Vilar (1991), de Drama Contemporary : France (1986) et de Act French : Contemporary Plays from France (2007) et met régulièrement à contribution sa connaissance des arts du spectacle pour des programmateurs de théâtre en France, et notamment la Maison des Arts de Créteil (Festival EXIT) et le festival VIA à Maubeuge.

Pour citer ce document

Philippa Wehle, «Avignon - 1976 - Souvenirs d’Einstein on the Beach», Agôn [En ligne], Einstein on the beach - 1976 // 2012, Enquêtes, mis à jour le : 24/11/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2177.