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Einstein on the beach - 1976 // 2012

Philippe du Vignal

Avignon - 1976 - La même émotion

1 Avignon 76, c’était le 26 juillet, donc à la fin du festival, la première de ce spectacle qui allait devenir culte ; j’étais seul et j’avais proposé à Louis Bec, artiste, de m’accompagner. Je connaissais les musiques dites répétitives de Phil Glass et de Steve Reich, grâce à Daniel Caux qui me les avait fait découvrir, quand nous étions tous les deux jeunes critiques, lui pour la musique, et moi pour le théâtre aux Chroniques de l'art vivant  sous la houlette de Jean Clair.

2Je ne connaissais pas Phil Glass personnellement (j’avais vu juste sa maison à New York, on disait qu'à l'époque, il gagnait encore sa vie en faisant le taxi) mais le concept de répétition m’avait toujours obsédé, que ce soit en littérature, en arts plastiques ou en musique. J’étais très avide de connaître ce que le dossier de presse présentait comme un premier opéra en quatre actes (durée cinq heures) pour ensemble chœur et solistes, écrit et mis en musique par Phil Glass et mis en scène par Bob Wilson dont j’avais vu déjà plusieurs spectacles dont le très fameux Regard du sourd au festival de Nancy pendant quelque sept heures.

3Je connaissais aussi Christopher Knowles que j’avais vu comme comédien dans Une Lettre pour la reine Victoria et dans d’autres spectacles de Wilson, et le travail d'Andy de Groat celui du chorégraphe que j'avais vu à Paris mais pas du tout Lucinda Childs. L'Opéra d’Avignon, malgré le succès du Regard du sourd était loin d'être plein et n'était pas climatisé à l'époque ; il faisait donc en cette fin d'après-midi, une chaleur tropicale mais supportable pour qui a vécu au Bénin ! 

4Ce qui frappait dès le début – et je ne suis pas du tout doué pour l’analyse musicale – c’est cette incroyable musique répétitive à l’orgue et au violon avec des chœurs et des récitants aux des voix graves et très claires à la fois : one, two, three, four, five, soutenues par l’orgue, avec un texte chuchoté en-dessous puis la reprise de la mélodie par un violon solo. Tout de suite on s’est dit que l’on assistait à quelque chose qui paraissait très simple mais qui était en fait très construit où l’on relevait l’influence de la musique indienne que l’on avait commencée à connaître vers les années 66 – et, en tout cas, de vraiment exceptionnel et, à chaque fois que j’entends cette série de fameuses notes – et c’est très souvent que je mets le disque –, je frissonne vraiment et, presque quarante ans après déjà, je ressens la même et forte émotion. Je me souviens que Louis Bec m’avait choqué quand il m’avait dit à la sortie : « Mais qui lui a composé cette soupe ? »

5Je me souviens aussi, bien sûr, de l'impeccable mise en scène de Bob Wilson : ces chœurs d’une quinzaine de chanteurs : sopranos, altos, basses et ténors, installés sur la scène, un petit orchestre de saxos, deux synthés et un Einstein jouant du violon en solo, ou écrivant des séries de chiffres que l’on voyait par la fenêtre dans son atelier là-haut : les très belles toiles peintes que Wilson avait remises à l’honneur déjà dans Le Regard du sourd, ce train américain du Far West avec sa locomotive dessinée comme dans un dessin d'enfant. Je me souviens des magnifiques lumières rasant le plateau, je me souviens aussi du formidable solo de Lucinda Childs descendant et montant le plateau pendant une dizaine de minutes, aérienne et magnifique en chemise blanche et en pantalon noir à bretelles, ou encore, à la fin, la grande installation de quinze cubes, cellules avec un musicien et une barre et un cercle lumineux pour chacun.

6Ce qui m’a frappé tout de suite dans ce spectacle, c’est le fait que le public était prêt à accepter cette merveilleuse lenteur, et cette répétition savamment organisée d’images et de sons, où il y avait une incomparable unité, où la musique, le jeu, la danse, les images et la lumière se fondaient pour mieux nous imprégner : c’était sans doute une toute nouvelle conception de l'opéra qui s’imposait de façon irréversible, et c’est tout à l'honneur de la France que d'avoir permis à Bob Wilson et à Phil Glass de créer cet Einstein on the Beach. J’en ai très vite montré des images et fait écouter la musique à des élèves d’écoles d’art ou de théâtre et, à chaque fois, c’est la même fascination pour la musique d’abord mais aussi pour la suite d’images fabuleuses ; j’ai encore fait le test il y a peu et sans évidemment donner de date ; les élèves peinent à croire que le spectacle date de 1976. Bref, des milliers de spectacles que j’aurais pu voir et/ou dont j’aurais pu rendre compte, c’est sans doute un des dix qui m’aura le plus marqué avec, entre autres La Classe morte de Tadeusz Kantor, 1789 par le théâtre du Soleil et Orlando furioso de Luca Ronconi, Electre dans la mise en scène de Vitez. Sans jouer les passéistes, c’était vraiment un âge d'or pour le spectacle vivant...

7 Philippe du Vignal est critique dramatique notamment dans Chroniques de l'art vivant, Art Press, La Croix et pour France-Culture. Il a aussi dirigé durant de longues années l'Ecole du Théâtre National de Chaillot et a enseigné dans le département scénographie de l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. Il dirige actuellement le site Le Théâtre du Blog .

Pour citer ce document

Philippe du Vignal, «Avignon - 1976 - La même émotion», Agôn [En ligne], Einstein on the beach - 1976 // 2012, Enquêtes, mis à jour le : 24/11/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2179.