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Einstein on the beach - 1976 // 2012

Daniel Urrutiaguer

Avignon - 1976 - Le récit d’une vision scénique

1 D’origine populaire, je n’avais d’abord une approche du théâtre que par les retransmissions télévisuelles peu captivantes des pièces de boulevard dans la série d’Au théâtre ce soir. Aucune sortie théâtrale n’a été organisée par un de mes enseignants ; les pièces étaient le support d’analyses stylistiques que j’abordais comme des exercices de français. La découverte d’autres faces du théâtre a débuté par la pratique théâtrale dans un camp de vacances sur la base d’une adaptation de 1984 de Georges Orwell à partir d’improvisations surtout corporelles. Cette nouvelle curiosité m’incita à fréquenter le club-théâtre du lycée, animé par un professeur en arts plastiques, à suivre un stage de clown, et à être plus attentif à des annonces théâtrales. J’avais découvert Avignon dans le cadre d’un stage international de judo en 1975. L’idée d’y revenir en tant que spectateur se concrétisa par la découverte d’une offre de séjour d’une semaine par les C.E.M.E.A. C’est à cette occasion que je découvris des représentations scéniques.

2L’une d’elles m’a particulièrement marqué. Il s’agissait d’Enstein on the Beach de Robert Wilson. Le titre avait interpellé ma curiosité en raison de mon grand intérêt pour les mathématiques et la formulation poétique d’un déplacement du génie sur un lieu de repos a priori. Le contraste avec le rythme et les dialogues des pièces de boulevard, souvent fondés sur des jeux de mots blessants, me séduisit. J’entrais dans un univers de lenteur totalement inhabituel avec des tableaux qui dessinaient un paysage scénographique, traversé par le déplacement infinitésimal d’éléments matériels comme une locomotive ou un tube de néon. Les danses répétitives de Lucinda Childs, les chiffres et notes de solfège chantés en chœur, la musique à la fois atonale et soutenue de Phil Glass, les poèmes murmurés au micro, en accompagnement de la progression des matériaux scéniques m’intriguaient.

3Placé au balcon, j’observais aussi que la répétition et la lenteur suscitaient des réactions différenciées des spectateurs entre ceux qui, comme moi, suivaient attentivement le développement de la proposition scénique dans un rapport de méditation, et ceux qui s’autorisaient des pauses en sortant et rentrant dans la salle comme si le tableau suffisait en soi à saisir la portée du spectacle.

4Je me souviens m’être placé dans un rapport au spectacle très cognitif ; j’émettais des hypothèses sur les messages du metteur en scène. Je me construisais le récit d’une vision scénique de l’évolution du progrès technique, avec des ruptures liées à des inventions et la lenteur de son adoption, figurée par la longueur des tableaux. L’invention ne devenait une innovation généralisée qu’après la laborieuse traversée du plateau. J’ai assisté le lendemain à une rencontre avec Robert Wilson et une autre personne. Le metteur en scène a livré aux spectateurs le sens qu’il donnait à ses tableaux, qui relevait de simples étapes de voyage, propices au rêve, sans prétention métaphysique. J’ai subi là une déconvenue intellectuelle dans mes inférences, qui m’a invité à assouplir mon rapport au monde. Tout en m’ouvrant à une représentation très singulière de la lenteur, habitée par les énergies et sonorités répétitives.

5 Biographie : Ancien élève d’HEC et agrégé de sciences sociales, j’ai d’abord été biactif, professeur de sciences économiques et sociales en lycée et comédien. J’ai réorienté mon parcours de vie par la suite en abandonnant une carrière professionnelle théâtrale afin de me concentrer sur une thèse en sciences économiques sur la qualité théâtrale. Je suis actuellement maître de conférences habilité à diriger les recherches à l’Institut d’études théâtrales de l’université de la Sorbonne Nouvelle – Paris 3.

Pour citer ce document

Daniel Urrutiaguer, «Avignon - 1976 - Le récit d’une vision scénique», Agôn [En ligne], Einstein on the beach - 1976 // 2012, Enquêtes, mis à jour le : 24/11/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2192.