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Einstein on the beach - 1976 // 2012

Ariel Goldenberg

Bobigny – 1992 - C’est le genre de spectacle qu’il faudrait remonter tous les quinze ans

Entretien réalisé par Barbara Métais-Chastanier

1À l’époque tout le monde me disait que j’étais fou. Les réticences tenaient surtout, je pense, à des raisons économiques. Même à l’époque, c’était un spectacle qui coutait cher, relativement cher. Il me semble d’ailleurs que c’est à la dernière minute que le Festival d’Automne s’était rallié à nous. Nous avions fait ça avec la Brooklyn Academy of Music, en coproduction et par la suite, nous avons présenté une dizaine de spectacles de Wilson à Bobigny. Pour Einstein, mon moteur principal était le fait que moi-même je n’avais pas vu le spectacle. J’en avais beaucoup entendu parler bien sûr. Mais je ne l’avais pas vu. En le programmant, j’ai eu le privilège de pouvoir venir tous les jours voir le spectacle, même si je devais faire la navette entre mon bureau et la salle et que je ne pouvais pas m’asseoir dans un fauteuil pendant toute la durée que durait la pièce.

2Je ne vous cache pas que j’aimerais beaucoup revoir Einstein on the Beach aujourd’hui. Et puis c’est le genre de spectacle qu’il faudrait remonter tous les quinze ans afin que toutes les générations puissent le voir. Cela devrait être obligatoire parce que c’est un moment particulier de l’histoire du théâtre, un moment de grande liberté. D’un point de vue esthétique, le spectacle est inattaquable. Même aujourd’hui, je pense que les gens vont être déboussolés alors qu’entretemps les arts de la scène ont évolué. Et les spectateurs vont peut-être même reconnaître dans ce spectacle des choses qu’ils auront déjà vu, qu’ils auront vu non pas parce que Wilson ou le spectacle auraient été copiés, pas du tout, mais parce que l’un comme l’autre ont eu une influence considérable sur les arts de la scène depuis 1976 – et que des éléments de cet univers se sont diffusés. De mon point de vue, cela reste un spectacle fondateur, fondateur d’un point de vue esthétique et d’un point de vue personnel parce qu’il va au-delà de tout et qu’il porte le théâtre à son paroxysme : je le mettrais au même rang, en terme d’importance, que les travaux de Stanislavski ou les spectacles de Meyerhold.

3Ce qui m’a marqué le plus, ce dont je me souviens le plus je crois, ce sont les images de Lucinda Childs, des images assez abstraites, ses interventions, l’histoire que l’on se racontait et la musique bien sûr. J’ai pu échanger à plusieurs reprises avec Philip Glass et Bob Wilson et ils m’ont confié avoir pendant un temps envisagé de faire ce spectacle sans aucune présence physique sur scène. Au final pourtant, ils n’ont pas pu s’en passer. Et Einstein on the Beach c’est bien du théâtre, et pas seulement une installation ou une performance. Et maintenant que vous me posez des questions, j’ai très envie de le revoir. Vraiment. Je suis persuadé que l’expérience est encore intacte parce que c’est un espace de liberté, ce spectacle, d’une liberté offerte avec une grande intelligence et beaucoup de poésie. Nous pouvions d’ailleurs entrer et sortir de la salle quand nous voulions. Je me souviens d’un spectacle de dix heures, entre huit et dix heures… C’est étrange, non ? La matière est de toute façon temporelle et plastique, elle va directement à l’âme, de par sa structure, de par la qualité des interprètes, de par sa musique, de par sa beauté unique. Et cela reste malgré tout un spectacle grand public.

4Ce spectacle a apporté énormément de choses non seulement d’un point de vue esthétique, aux spectateurs et à la pratique théâtrale mais également, d’un point de vue plus pragmatique, à l’amélioration des conditions de représentation dans notre théâtre à Bobigny. Je me souviens qu’à l’époque comme le plateau n’était pas assez grand et profond et que les installations ne permettaient pas de loger tous les artistes, il nous a fallu installer des loges sur les trottoirs du théâtre : Einstein on the Beach nous a permit ensuite de transformer la MC93. C’était une autre époque, une époque où les résultats esthétiques comptaient autant (sinon plus) que les résultats économiques. Par rapport à aujourd’hui, c’était une époque où l’artisanat était encore possible et en dépit de l’utilisation importante des technologies modernes dans le spectacle, cela restait encore une forme d’artisanat, c’était encore un spectacle artisanal. Il y avait bien sûr la musique de Philip Glass, il fallait des instruments d’amplification, des lumières, etc. et j’imagine que Bob Wilson va s’adapter aux technologies d’aujourd’hui.

5 Je ne sais pas quoi dire de plus – si le spectacle va se jouer en mars, je ne veux pas non plus faire de la démagogie ou du prosélytisme, en orientant la pensée du spectateur. Le souvenir principal qu’on a envie de transmettre, c’est le plaisir et l’envie de le revoir. C’est d’une intelligence comme on n’a peut-être jamais vu, même dans les spectacles de Bob Wilson. Je crois que ça va au-delà de toute limite.

6 Ariel Goldenberg est né en Argentine. Invité au Festival de Nancy en 1975, il devient en 1976, le collaborateur de Jack Lang au festival nantais. Il est nommé en 1989 à la tête de la MC93 de Bobigny jusqu’en 2000 où il prend ses fonctions au Théâtre National de Chaillot qu’il dirige jusqu’en 2008.

7Entretien réalisé par téléphone le 7 février 2012.

Pour citer ce document

Ariel Goldenberg, «Bobigny – 1992 - C’est le genre de spectacle qu’il faudrait remonter tous les quinze ans», Agôn [En ligne], Enquêtes, Einstein on the beach - 1976 // 2012, mis à jour le : 24/11/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2196.