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Saison 2011-2012

Sylvain Diaz

L’ombre portée

DS – You can never be absolutely still par Kenzo Tokuoka (Festival On y danse, Centre Wallonie-Bruxelles, Paris)

1 Au lointain, sur le mur du théâtre dénudé, une ombre singulière, étrange, inquiétante – monstrueuse, peut-être : celle, inversée, d’un homme enfourchant un monocycle, la tête en bas, la roue en haut. Marquante, cette image hante le spectateur au terme de DS – You can never be absolutely still, spectacle hybride, s’émancipant résolument des canons du cirque traditionnel pour tendre vers la danse ou la performance. Sur scène, Kenzo Tokuoka, l’un des quatre garçons du Carré Curieux, compagnie belge à qui l’on doit l’un des plus surprenants spectacles de nouveau cirque acclamé ces dernières années d’Avignon à Montréal, de Belgique au Japon. Dans un espace mis en lumière avec le plus grand soin par Nicolas Diaz qui joue plutôt finement des contrastes entre intensité et opacité lumineuses, le monocycliste, qui a travaillé pour ce spectacle sous le regard de Firenza Guidi, n’est pas seul mais accompagné de Sofiane Remadna, musicien dont les interventions décalées sont souvent bienvenues en tant qu’elles viennent dénouer la tension de certaines séquences.

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© Jean-Jacques Mathy

2 DS, nous dit le programme, « c’est l’histoire d’un homme qui ressemble à s’y méprendre à une femme ». Et en effet, le spectacle exploite abondamment l’androgynie de l’artiste, jeune homme solidement bâti mais aux traits fins et à la longue chevelure. S’il joue les machos en ouverture de la représentation, traversant la scène en fanfaronnant sur sa roue ultime – monocycle dont on a enlevé toute assise, si bien qu’il ne reste… qu’une roue et ses pédales ! –, Kenzo Tokuoka, enfilant diverses robes, témoigne au contraire d’une certaine grâce dans les séquences suivantes de la pièce où il enfourche successivement monocycle et perchoir. Non sans provocation, il joue de sa sensualité dans une scène de strip-tease où il ôte de manière progressive sa robe pour découvrir son torse dénudé. Incontestablement, l’enchaînement de ces séquences témoignant d’une identité travaillée par la question du genre sème le trouble chez le spectateur, voire suscite en lui un certain malaise. Il reste que cette confusion du masculin et du féminin qui aboutit à une réelle indétermination – pourquoi ce jeune homme puissant ne pourrait-il pas être gracieux, après tout ? – fait émerger des figures inattendues : derrière l’artiste qui revendique ses origines japonaises, surgissent ces divinités androgynes qui hantent les mythologies notamment orientales, auxquelles semblent faire lointainement écho les initiales qui donnent leur titre au spectacle.

3Cette exploration de l’androgynie trouve sans doute son aboutissement dans la séquence centrale de DS où l’on assiste à l’accouplement de l’artiste avec son monocycle. Cette scène, que Kenzo Tokuoka a eu l’audace de développer dans la durée, détourne la représentation de la seule question de l’androgynie en la resserrant autour de la relation fusionnelle entre deux corps – le corps organique de l’artiste, le corps mécanique du monocycle. Là réside en vérité le principal enjeu d’un spectacle où l’artiste enchaîne de manière surprenante les figures les plus difficiles – se tenir parfaitement immobile sur le monocycle sans que celui-ci ne tombe ; sauter, valser avec le monocycle ; le faire évoluer sans toucher aux pédales mais en poussant la roue du pied ; sauter sur le monocycle, etc. Au fil de la représentation, on est en effet moins saisi par l’adresse technique dont fait preuve Kenzo Tokuoka que par la fusion qui s’opère alors entre l’artiste et son monocycle, l’un et l’autre semblant alors être en parfaite harmonie. Le monocycle n’est plus auxiliaire de la représentation mais partenaire – un partenariat à double-sens : le monocycle est autant le partenaire de l’artiste que l’artiste le partenaire du monocycle. L’un n’est pas le faire-valoir de l’autre ; l’un et l’autre sont acteurs de la même représentation, en conjointure.

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© Jean-Jacques Mathy

4 DS, nous dit le programme, « c’est l’histoire d’un homme qui ressemble à s’y méprendre à une femme ». On ne peut s’empêcher de penser, à l’issue de la représentation, que le spectacle dépasse cette seule trame thématique. DS ne saurait se limiter à une androgynie qui n’intéresse, finalement, que modérément le spectateur quand elle n’éveille pas en lui une certaine gêne ; à l’inverse, on est absolument fasciné par la relation amoureuse – qui excède le seul champ sexuel un temps abordé – qui se noue sur scène entre l’artiste et son monocycle. De ce fait, DS souffre peut-être de l’ombre portée de l’androgynie sur le spectacle, masquant son véritable enjeu.

5Cet errement dramaturgique ne saurait néanmoins remettre en cause la qualité de DS et l’extraordinaire génie de Kenzo Tokuoka dont il faut, pour finir, saluer la modestie et la très touchante authenticité – authenticité notamment manifeste lorsque, fait rare, il vient en ouverture de la représentation à la rencontre du public pour le saluer. Un artiste à suivre, indiscutablement.

6***

7Au printemps 2012, DS sera de nouveau présenté aux Halles de Schaerbeek (Bruxelles) ainsi qu’au Théâtre National de Bruxelles.

Pour citer ce document

Sylvain Diaz, «L’ombre portée», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2011-2012, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2210.