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Einstein on the beach - 1976 // 2012

Geneviève Vincent

Avignon – 1976 – Se souvenir des belles choses

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Avignon Eté 1976. Einstein on the Beach.
Montpellier Hiver 2012. Einstein au Corum.

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Barbara m’a demandé de me souvenir, ça fait 35 ans que j’ai vu cet Opéra.
Hier soir un savant a dit que c’était l’été des Beach Boys et que c’était pour ça qu’Einstein était sur la plage.

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Se souvenir des belles choses

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Avignon 26 Juillet 1976
Il fait chaud c’est l’année de canicule.
Quelques jours après mon anniversaire le 21 Juillet
J’ai 21 ans, j’écoute Barbara en boucle
J’ai passé mon bac chez les Jésuites au Collège Saint Joseph en Avignon justement en 1969 un an après la grève générale
Je pars avec un copain au Festival
Dans deux mois le 30 Septembre 1976 je vais me marier avec un danseur, il partage encore ma vie aujourd’hui, je crois que j’ai déjà raconté cette histoire ?
Je fais des études d’Histoire à Aix-en-Provence,
Après notre mariage, nous partirons à Paris pour vivre et travailler.
Je vais préparer mon doctorat puisque j’ai raté l’agrégation à cause de l’oral, le jury n’était pas mixte, le sujet était : « La comparaison de la dévaluation du Mark et du Franc en 1929. » Maintenant je ne saurais toujours pas traiter ce sujet à l’oral de l’agrégation, mais je commence à comprendre l’économie, la monnaie, les banques, les flux, la globalisation, la crise du capitalisme, je sais qu’à 60 ans, on n’est pas foutu, il suffit de travailler beaucoup pour très peu d’argent,
La crise de 1929 justement, il paraît qu’elle est derrière nous ?

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Lui il danse en Suisse à Bâle chez un grand chorégraphe néo-classique H. Spoerli,
Il ne connaît pas encore Merce ni Lucinda, mais a rencontré Odile Duboc à Aix où il finissait ses études d’architecture,
Bref je suis contente d’aller en Avignon car je ne connais pas la danse sauf Béjart que j’ai vu en 1969.
La danse, je ne sais pas trop ce que c’est, mais mon copain Raymond est très branché musique d’avant-garde, c’est lui qui le dit.
C’est lui qui a pris les places,
Je ne me souviens plus du prix, il m’avait invité. Ce ne devait pas être très cher, il était toujours fauché.
Avignon en 1976, il y a des spectacles au Théâtre municipal sur la place de l’Horloge et des cafés pleins de monde… Je me souviens d’une chaleur écrasante dans ce lieu de spectacle, on était loin de la scène qui était petite pour un théâtre municipal... au début les gens étaient assis puis peu à peu ils sortaient en petit groupe, j’ai vu Einstein qui jouait du violon, un train, des personnes qui marchaient avec des chaussures de sport, rien à voir avec Béjart. Une belle femme très pâle avec des cheveux bruns coupés au carré le visage un peu sévère, elle faisait des sortes de danses avec une autre femme assez mince à la peau noire. Maintenant je sais, leurs prénoms, leurs parcours artistiques respectifs, leurs vieillissements, leurs renoncements, leurs querelles… C’est triste. Il y avait des garçons et des filles tous jeunes et beaux qui chantaient, la musique  se répétait inlassablement. Phil Glass et Bob Wilson… Il faisait chaud, avec Raymond, on est sorti fumer des cigarettes… Puis on est revenu, on ne comprenait rien à l’histoire, Raymond m’a dit que ce n’était pas grave, il fallait écouter la musique et ouvrir les yeux.

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Les années passent, la danse entre dans ma vie, je regarde les choses avec beaucoup plus d’acuité, comme je regarde les peintures de la Pinacothèque de Sienne, même les détails, les corps, la chair, les formes, le rythme, les figures seules…
Avec Marc, François Raffinot, et quelques autres en 1981
On a fêté la victoire de François  Mitterand très loin, on travaillait ensemble dans la compagnie de Susan Buirge une américaine presque inconnue en France chez qui j’avais rencontré François Verret, ça fait beaucoup de François.
L’amour du travail, le travail de l’amour, c’est pareil. Susan vit au Japon, elle écrit des livres, elle aime ce pays et les gens ? Je ne sais pas si elle aime encore la France et son petit milieu de la danse, qui n’a jamais rien compris à son travail (ils préféraient Carolyn !) sauf quelques-uns et quelques-unes, mais c’était des artistes ou des intellectuels comme elle, en tout cas ce n’était pas des responsables culturels.
Je ne veux me souvenir que des belles personnes et des émotions artistiques.
Alors Einstein au Corum, on verra bien, ou on n'y verra  rien !
Bob, Lucinda, Bénédicte…, Andy ne viendra pas…
Peu importe, tout sera plus grand, plus cher, plus performant.
Je verrai des visages et des silhouettes presque oubliées.

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8 Geneviève Vincent est historienne de formation. Elle est "travaillée" depuis 30 ans par la création contemporaine en particulier la danse. Elle enseigne l'histoire de la danse et l’histoire de l'art sous forme de séminaires dans quelques universités (Tours, Rouen, etc.), à l'Ecole Nationale Supérieure de Danse de Marseille (DNSP 1 2 3) et au Centre Chorégraphique National de Montpellier Languedoc Roussillon dans le cadre d'Exerce en collaboration avec l'Université Paul-Valéry – Montpellier III (Master 1 et 2). Elle est dramaturge, assistante, performeuse (Bernardo Montet, Artefact, Michèle Murray, Antonia Baehr, Germana Civera, Annabelle Guéredrat, etc.), auteur de nombreux articles sur l'art (Dictionnaire de la Danse, Dictionnaire des Femmes artistes) et également écrivain (Trop de Corps, Indigènes Editions 2007 et Le Murmure du Sang, à paraître en 2013).

Pour citer ce document

Geneviève Vincent, «Avignon – 1976 – Se souvenir des belles choses», Agôn [En ligne], Enquêtes, Einstein on the beach - 1976 // 2012, mis à jour le : 24/11/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2216.