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Saison 2011-2012

Alice Carré

De la marionnette à l’humain, de l’humain au cosmos

Meine Kältekammer de Joël Pommerat, interprété par le Puppentheater de Halle

1 Après l’excellent Buddenbrooks présenté lors de la Biennale des arts de la marionnette la saison dernière, les huit artistes du Puppentheater de Halle et leurs marionnettes hyperréalistes prêtent cette fois leurs talents aux personnages de Ma Chambre froide, créée par l’auteur-metteur en scène Joël Pommerat à l’Odéon en 2011. Cette création a donné lieu à une collaboration entre les marionnettistes et les acteurs de la compagnie Louis Brouillard, faite d’inspirations mutuelles, et dont il est resté quelques images dans le spectacle de Pommerat, dont des têtes disproportionnées qui hantaient les visions d’Estelle, personnage central de l’histoire. La collaboration a finalement abouti à deux mises en scène, mettant en parallèle deux lectures et deux résolutions esthétiques de cette fable où le capitalisme et le monde du travail sont examinés au cœur de l’humain, dans leurs résonnances individuelles.

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© Anna Baumgart

2L’adaptation de la pièce à échelle marionnettique, guidée par le metteur en scène Christoph Werner, débouche sur un étrange paradoxe : alors qu’on s’attendait à ce que l’étrangeté du texte soit renforcée, la marionnette oriente au contraire le spectacle vers un réalisme plus cru. Les dérives fantasmagoriques que permettaient les fondus au noir d’Eric Soyer et l’enchaînement insaisissable et déréalisé des tableaux composés par Pommerat, permettant de maintenir l’équilibre entre réalisme et décrochages oniriques, sont ici réduits à de trop rares incartades poétiques. Le Puppentheater de Halle s’est beaucoup attaché à la narration. Les fragments de réalité sur le monde du travail, l’économie et l’humain, la violence, sont mis en relief, quitte à délaisser l’extravagance de la fable et à lisser quelque peu l’incongruité des résolutions narratives. On se met à rêver dès que les objets et marionnettes occupent plus souvent la scène au détriment des mots, lorsque dans une séquence illustrant la rêverie d’Estelle, des marionnettes animales s’animent.

3Les employés du tyrannique Blocq, soudain promus au statut de propriétaires quand leur patron apprend qu’il est atteint d’une maladie incurable, se trouvent face à des choix « réalistes », impliquant licenciements économiques et opérations immobilières. Ils sont incarnés tour à tour par des marionnettes et par les acteurs-manipulateurs dont les visages sont semblables. Dans cette fable explorant les dessous du capitalisme, les individualités sont de plus en plus floues et les distinctions entre manipulés et manipulateurs s’abolissent, chacun semble jouer son rôle social en s’y heurtant. Le trouble instauré par ce passage, brillamment maîtrisé par les interprètes, aussi saisissants acteurs que marionnettistes, met en valeur la figure d’Estelle, seule à être dépourvue de double marionnettique. Cette victime consentie de son entourage est présentée comme une énigme humaine, comme une figure non manichéenne à la duplicité absolue, dédoublement que renforcent les marionnettes qui l’entourent.

4La scénographie élaborée par Angela Baumgart apparaît comme un écho au style de la Compagnie Louis Brouillard, chaque image semble issue du noir où elle replonge une fois que les lumières blanches ont balayé la scène. Le dépouillement caractérise cet espace au sein duquel des praticables dessinent plusieurs plans, soulignant la profondeur de la scène et la distance entre les êtres.  Cette masse noire s’apparente aussi au cosmos qui obsède Estelle, et qui fait mystérieusement le lien vers la dernière phrase, coupée par Pommerat dans sa propre mise en scène, où il est question de la lumière des étoiles, qui continue à nous parvenir des millions d’années après leur mort. On regrette là aussi que cet éclat d’étoile disparue n’ouvre pas dès le début la trappe d’un univers plus onirique, même si l’écart entre l’infini de l’univers et le minuscule conflit qui habite l’humain se trouve magnifiquement illustré par ces marionnettes, la tête levée vers la voute d’un planétarium évoquant Andromède.

5Du lundi 5 au vendredi 9 mars au Théâtre Paris-Villette

6Renseignements : http://www.theatredelamarionnette.com - 01 44 64 79 70

7Le 16 mars au Théâtre Jean Arp de Clamart,

8Le 18 mars au Théâtre de Brétigny,

9Le 20 mars au Théâtre de Champigny.

Pour citer ce document

Alice Carré, «De la marionnette à l’humain, de l’humain au cosmos», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2011-2012, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2226.