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Entretiens

Nathalie Fillion

« Le contemporain, c’est aussi, entre autres, l’apparition des femmes »

Entretien avec Laura Obled – Lyon, le 12 octobre 2011

Comédienne, auteure et metteure en scène, Nathalie Fillion a présenté cette année A l’Ouest au théâtre des Célestins à Lyon et au théâtre du Rond-Point à Paris, alors que débute la Saison 1 d’ « Égalité Homme/Femme dans le spectacle vivant » aux Célestins. Au détour d’une conversation sur son spectacle et sur sa pratique théâtrale, c’est l’occasion de l’interroger sur son statut de femme dans la création artistique française.

Être à l’Ouest

Laura Obled. À l’Ouest traite du monde contemporain avec humour… Est-ce plus complexe que de sombrer dans le tragique ?

Nathalie Fillion. C’est peut être complexe, mais pas compliqué ! L’humour m’accompagne dans la vie, c’est une façon d’être, une façon de regarder le monde, d’être capable d’abord de rire de soi-même. L’humour est une distance. C’est aussi ce qui me sauve. Une façon de rire de sa propre condition. J’écris avec ce ressort-là. Et cela n’écarte pas le sens du tragique, ça éloigne le drame peut-être, le mortifère sans aucun doute. Ce qui me surprend, c’est plutôt l’absence d’humour de notre époque.

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© Christian Ganet

L.O. À l’Ouest,est-ce une pièce politique ?

N.F. Je me permets d’y dire beaucoup de choses à résonances politiques, mais je le fais toujours dans le souci de rendre compte de la complexité du monde. Je m’intéresse aux contradictions des gens. Je ne fais pas du théâtre à thèse. Tous les personnages sont complexes, pris dans des contradictions. La contradiction est éminemment théâtrale, et profondément humaine. Il n’y a rien de plus drôle – et de plus tragique – que de voir quelqu’un se débattre dans ses contradictions, vouloir quelque chose et son contraire. A cet endroit précis, dans cette tension, je pense qu’il y a du théâtre, de la théâtralité. Oui, je parle de la crise financière et du rapport à l’argent. Du rapport individuel à l’argent, mais en le mettant en relation, en écho avec le collectif. Ce qui m’intéresse, c’est le rapport entre le micro et le macro. Tout ce système du capitalisme financier a quelque chose d’organique, et l’organisme est malade. Le système capitaliste se met en crise tout seul par son excès - comme le système soviétique l’a fait en son temps. Là, on peut d’autant plus travailler et remettre ce système en question qu’il est lui-même pris à son propre piège et affaibli. Mais il faut aussi travailler sur soi-même, car nous participons tous de ce système, si ce n’est par notre mode de pensée, du moins par notre mode de vie. Et même si on le critique et si on veut le changer - surtout si on veut le changer - je crois qu’il faut d’abord reconnaître qu’il nous profite à tous, de près ou de loin, d’une façon ou d’une autre.

L.O. Ce théâtre offre-t-il un discours sous-jacent ?

N.F. Je ne suis pas une moraliste. J’aime le théâtre qui pose des questions sans avoir peur de ne pas y répondre. Mais peut-être la somme des questions posées provoque-t-elle un discours sous-jacent, un questionnement.

Être une femme artiste

L.O. Quelle est votre position face à la place des femmes dans le milieu de la création théâtrale ?

N.F. Je suis une femme, donc le sujet de votre question, c’est moi… Je suis une femme artiste. Suis-je d’abord une femme ? D’abord une artiste ? Je n’en sais rien. De quoi dois-je parler d’abord ? De mon travail ? De mon sexe ? De la condition des femmes, en général ? De leur place dans la création théâtrale en France ? J’aimerais tant qu’on pose cette même question à un homme artiste, voir comment il s’en dépatouille, ou celle, équivalente : Monsieur, quelle est votre position face à la place des hommes dans le milieu de la création théâtrale ?

Bon. Mais comme l’égalité homme/femme est de nouveau d’actualité – et c’est tant mieux - je sais qu’en tant que femme créatrice, je suis susceptible d’être interrogée sur cette question – la preuve ! Cette question me concerne non seulement individuellement, mais aussi me rattache à un groupe, et de fait me met face à certaines responsabilités dans ma prise de parole. Voilà d’abord la position dans laquelle je suis mise. Inconfortable. Un artiste homme créant aux Célestins sera interrogé sur son travail artistique. Moi, je suis interrogée sur une question qui touche plus largement à la condition des femmes, et à la somme d’injustices qui s’y rattachent. C’est un problème réel, concret, et qui oui, me soucie beaucoup. Mais quand on m’aborde avec cette question alors que je suis ici pour un spectacle, une création, je me sens toujours piégée, coincée. Je trouve gênant - et même impossible - de ne pas en parler. Je trouve gênant aussi de devoir d’abord parler de cela. Ma position ? Très inconfortable en fait !

Comment aborder la question ? Je ne sais pas.

La seule chose que je sache, c’est qu’en France, pays où les femmes ont un niveau d’étude et des diplômes au moins équivalent à ceux des hommes, elles n’apparaissent pas à égalité dans la vie publique. Elles y demeurent mal représentées, minoritaires, en politique, aux postes de directions, dans les lieux de pouvoirs et de décision, et… idem dans les lieux de création.
Il y a de plus en plus de femmes metteures en scène, dramaturges, mais comme partout dans notre pays, plus on monte en hiérarchie – et la France est un pays très hiérarchisé - plus les femmes se raréfient. Le fameux plafond de verre existe dans le théâtre comme partout. La seule chose que je sache, c’est que le théâtre public français reproduit les réflexes et les injustices qui opèrent partout dans la société. Dans ce domaine, c’est hélas un lieu de reproduction plus qu’un lieu d’invention.

Or le milieu artistique devrait être logiquement l’endroit de l’innovation, de la liberté, de l’imagination, l’endroit qui échappe à la règle commune, l’endroit de l’individu et du singulier. Malheureusement ce n’est pas le cas. Quand on regarde les chiffres, on constate que le théâtre, texte, mise en scène, direction confondus, n’échappe pas à la statistique, ni à la règle nationale : une très mauvaise représentation des femmes.

Pourquoi les femmes sont moins présentes dans les programmations, ou aux directions des grands théâtres publics ? Comment ça se passe ? Franchement, je ne sais pas. Sur cette question, on touche au tacite, au non formulé. C’est comme les délits de faciès. On ne dit jamais : je ne vous confierai pas ce poste parce que vous êtes noir ou arabe. On ne peut que constater. Constater que c’est plus dur d’accéder à certains postes pour les noirs, ou pour les arabes. On ne peut que constater leur absence. Pareil pour les femmes. Sans parler du découragement et de tout ce qui vient le nourrir. Virginia Woolf en parle très bien dans Une Chambre à soi, le découragement - une notion à ne pas sous-estimer dans la vie et le parcours des femmes.

Aujourd’hui, j’ai la chance d’être soutenue par le Théâtre des Célestins et par le Théâtre du Rond Point en tant qu’auteure-metteure en scène – double casquette qui dérange doublement certains d’ailleurs, car cela ne va pas de soi non plus dans le milieu qu’une artiste prenne en charge toute la trajectoire théâtrale de l’œuvre, de l’écriture à la mise en scène, mais bref. Aujourd’hui, j’ai la chance d’être soutenue dans des endroits où mon travail va être très visible, pour la première fois. Cette chance est néanmoins le fruit d’un travail, d’un parcours, et ici d’une pièce, qui est appréciée à l’étranger, en Allemagne, aux Etats-Unis, en Angleterre. Le texte lui-même a déjà un très beau destin. Il est traduit, voyage, il a reçu un prix… C’est donc pour des raisons objectives - s’il en est en art - que cette pièce est soutenue en France, mais vous voyez : je me sens obligée de le rappeler, obligée de me justifier d’être ici, soutenue pour mon travail !

L.O. La création est-elle sexuée et influencée par le genre selon vous ?

N.F. La création est influencée, traversée par plein de choses. Elle échappe à beaucoup de choses aussi, elle nous dépasse. Je me sens avant tout médium. J’impulse quelque chose qui me dépasse. Je n’ai pas la maîtrise de tout ce que je fais. À cet endroit-là, j’aime à penser que l’art, quelque part, peut-être un espace qui échappe au sexe, au genre, aux chromosomes, à toutes sortes de déterminismes et de conditionnements. En même temps, je suis une femme, comme un homme est un homme. Homme ou femme, personne n’échappe totalement à son conditionnement. Nous sommes tous et toutes à la fois des individus à part entière, uniques, avec une part de libre arbitre, et en même temps des produits historiques, culturels... Oui, mon sexe me conditionne et influence ma création, mais pas plus et pas moins qu’un homme. Et si l’universel existe, il n’appartient pas plus à un sexe qu’à un autre.

Nouvelles figures

L.O. Pensez-vous apporter un regard féminin au théâtre ?

N.F. J’aimerais tant que cette question soit posée aux dramaturges hommes. Monsieur, pensez-vous apporter un regard masculin au théâtre ? Et j’aimerais tant qu’ils s’interrogent sur le sujet, et lire leurs réponses. Et qu’on s’interroge ensemble sur le sujet ! Je suis sûre que ce serait passionnant.

Je suis une femme, de fait mon regard est, entre autre, féminin. Il appartient au genre humain aussi.

Dans la création, quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la volonté, mais plutôt de l’ordre du désir nous met en mouvement et nous échappe. Le désir est l’énergie fondamentale de la création. Dans ce que j’écris, il se trouve qu’il y a des personnages de femmes puissantes (il y a de beaux personnages d’hommes complexes aussi). C’est sans doute un désir qu’elles soient là, ainsi dessinées. Il est vrai que dans A l’Ouest, le rôle de Madeleine est un grand rôle, qui touche à la figure. C’est une femme qui existe dans la vie, qui, ici, accède à sa propre représentation et devient personnage. Ces femmes-là existent. On en connaît tous. Des femmes très fortes, battantes, drôles, intelligentes, qui prennent de la place, qui ont pris leur vie en main. Et Julie, sa petite fille, prend le même chemin. Je suis contente de donner vie par l’écriture à de tels personnages féminins, de les porter sur un plateau, et par là de leur donner accès à une existence symbolique. Sans être dans le militantisme. Je ne sais pas faire de théâtre militant, car c’est la complexité qui m’intéresse. Dans le militantisme, une simplification est nécessaire pour atteindre un objectif. En tant qu’artiste, c’est la complexité qui m’intéresse. Le mystère aussi. Je ne fais – je crois – que tendre à rendre ce que je vois et perçois de la vie à travers ma subjectivité, le pire et le meilleur confondus, et à le transformer en matière fictionnelle et poétique. Faire quelque chose du réel, le transformer par la langue, et par la fiction. Je le fais avec mon regard, singulier, de personne, du genre féminin. Voyez comme je m’avance avec prudence sur le sujet… Je n’ai pas de réponses toutes faites, mais beaucoup de questions. J’en suis encore à déconstruire les représentations, les pensées toutes faites. J’en suis encore à m’interroger, au quotidien.
Quant à la question de la représentation du féminin au théâtre, c’est une question difficile. Pendant des siècles, tous les rôles ont été écrits par des hommes. Il suffit d’imaginer l’inverse pour prendre la mesure de ce que cela induit : imaginez vingt siècles où uniquement les femmes auraient écrit, peint, composé etc... Vingt siècles où le masculin aurait été représenté uniquement par des femmes, à travers le regard des femmes. Ça devient tout de suite vertigineux… j’ai tout de suite un malaise. Un malaise pour les hommes, pour tout le monde, pour le monde. Bref, je crois qu’une femme qui écrit aujourd’hui a tout à inventer. Comment ? Cela dépend de chacune sans doute. On est à la préhistoire de cette histoire des femmes, de leur apparition dans la vie publique, et dans l’art.

Pour ça, c’est intéressant de comparer le théâtre et cinéma. Le cinéma est un art récent, moderne, et il aborde plus librement les nouvelles représentations. Je pense par exemple à Pedro Almodovar et Christophe Honoré, qui récemment ont abordé la question du genre, de l’indétermination sexuelle aussi. Leurs fictions et leurs personnages bousculent les représentations traditionnelles du genre, de la sexualité, du désir. Et dans la nouvelle génération, il y a de en plus de réalisatrices, jeunes, inventives, sur lesquelles des jeunes producteurs n’ont pas peur de parier, car ils sont en phase avec la société. Comparativement, le théâtre creuse peu à cet endroit. Il a quelque chose de très archaïque, il porte avec lui une longue histoire et est hanté par des figures anciennes. Il est sans doute plus rétif à l’inédit, surtout quand il a le culte du répertoire comme en France. Il peut même avoir des aspects profondément conservateurs. Ou se laisser séduire par des formes dites nouvelles où le formalisme domine et évacue la question. Si on compare à l’Allemagne, à l’Angleterre, au Québec, en France, le théâtre de répertoire prend une place écrasante et ça n’aide pas. L’émergence est très dure dans notre pays. J’en fais l’expérience depuis que j’écris : à de rares exceptions près, les directeurs de lieux dans notre pays sont très peu curieux des écritures nouvelles, du contemporain. Or, le contemporain c’est aussi, entre autres, « l’apparition » des femmes.

L.O. À propos de la saison 1 H/F du Théâtre des Célestins…

N.F. D’abord je suis très heureuse et très fière de créer dans ce théâtre si vivant, et d’être présente pour cet événement. Aux Célestins, la direction est paritaire, une femme et un homme dirigent ensemble, la mixité commence là. Claudia Stavisky a désiré ça, et avec Patrick Penot ils ont construit une magnifique équipe. Je dirais qu’ils sont naturellement curieux et attentifs à ce qui surgit, à l’ici maintenant, à la diversité. De fait, ils sont ouverts à des projets de femmes. Ce sont des gens qui aussi ont vécu dans d’autres pays, ont voyagé, côtoyé d’autres cultures. Ils sont ouverts au monde, aux artistes étrangers, et je ne peux m’empêcher de penser que tout cela va dans le même sens, vers une représentation du monde dans sa diversité. Qu’il y a un lien entre tout ça, et que ce n’est pas un hasard si la première fois que je suis vraiment soutenue en production, c’est par une direction comme celle-ci, dans un théâtre comme celui-ci.

Il y a en France des théâtres où il n’y a dans une saison aucune femme metteure en scène, ni auteure programmées. Le pire étant qu’on ne le remarque même pas. Et si on le remarque, est-ce qu’on se rend compte de ce que cela véhicule, signifie, cette absence de « la moitié du monde » ? Est-ce qu’on voit de quoi le monde et sa représentation sont amputés ? Si on arrivait déjà juste à voir ça, cette absence, ça serait extraordinaire. Mais comme souvent, plus c’est énorme, moins on voit. J’espère que la saison de H/F attirera l’attention sur une aberration. Dessillera quelques regards, peut-être, touchera quelques consciences, qui sait…?

L.O. Manquons-nous d’informations pour prendre conscience de la réalité ?

N.F. De quoi manquons-nous ? Je ne sais pas. D’yeux pour voir sans doute. Et prendre conscience n’est pas toujours une chose agréable… Sans doute il nous manque le désir, la nécessité de vouloir changer. Sans doute cette situation profite-t-elle encore à beaucoup, femmes comprises. Sans doute manquons-nous d’audace, d’imagination pour changer de modèles. C’est dur de changer, ça fait peur. Peut-être ne sommes-nous qu’à une étape de la démocratie. Car cette question des femmes est une question posée à la démocratie au fond.

Quant au théâtre qui est censé représenter le monde, parler du monde… c’est une formule récurrente dans beaucoup des programmes, on dit y « parler du monde », mais de quel monde ? Vu par quels yeux ?  Je crois que nous, gens de théâtre nous devrions être beaucoup plus exigeants sur notre propre regard, regard sur le métier, sur ce que nous fabriquons, sur ce que nous reproduisons, regard sur nous-mêmes – avoir plus d’humour aussi peut-être, cela va ensemble souvent. Qui raconte quoi ? Qui dit quoi ? D’où ça parle ? – comme on dit en politique. Souvent, lors de présentations de saison ou de tables rondes, il n’y a que des hommes sur le plateau, que des hommes qui prennent la parole - avec parfois une ou deux femmes qui traînent là. Et sur ces plateaux on continue de dire qu’ « on parle du monde », alors qu’il en manque la moitié. Et personne ne le remarque. Et les femmes, assises dans les salles (elles sont majoritaires dans les salles) continuent d’applaudir et d’acheter les billets pour entendre parler de ce monde-là. Quand on regarde la situation sous cet angle, ça en devient comique. J’aime pour cela les actions de La Barbe. Elles vont dans tous les lieux de pouvoir avec une barbe et leur simple irruption dit : regardez, il n’y a que des hommes ici. Regardez ! Elles pointent la réalité. Faire apparaître la réalité, c’est déjà un boulot énorme ! Je crois qu’on en est juste là.

L.O. Est-ce que vous vous êtes déjà interrogées sur la féminisation des mots ?

N.F. Oui. J’ai été très aidée et marquée par des écrivains québécois amis. Les québécois sont beaucoup plus libres que nous sur le rapport à la langue. Ils sont moins crispés qu’en France sur ce sujet. Là-bas personne ne grimace quand on dit écrivaine. Ils admettent que la langue soit vivante, continue de s’inventer – et d’inventer le monde avec elle.

L.O. La féminisation des mots peut-elle être un facteur de créativité ?

N.F. En tous cas, je pense qu’elle va de pair avec la lutte des femmes. Le changement de mentalité passe aussi par la langue. La langue est un symptôme. En France, cela choque encore quand je dis écrivaine, mais de moins en moins. Je vois une légère évolution depuis dix ans. Un peu moins de grimaces. Cela rentre un peu dans l’usage. En français, la féminisation déprécie la fonction, jusque dans l’imaginaire. Même l’oreille est sexiste. Je ne vois pas d’autre solution que le changement de modèle, et il faut bien qu’il y en ait qui s’y collent. Donc maintenant j’assume de choquer, j’écris écrivaine. Et à force, la jeune génération s’habitue, et intègre. Après tout, il y a une époque où le mot étudiante choquait l’oreille.

L.O. Votre expérience de direction d’acteurs en tant que femme?

N.F. Promettez-moi de poser un jour cette question à un homme ! C’est frappant encore une fois l’asymétrie, et toutes ces questions qu’on nous pose à nous, et pas aux hommes. On les prive d’interrogations passionnantes en fait…

Je crois que quand on est à la place du metteur en scène, on représente quelque chose pour les acteurs, qui varie selon l’histoire de chacun. A cette place, on peut par moment se heurter aux projections des uns et des autres. Sauf qu’on ne projette pas la même chose sur une femme que sur un homme. Cela m’a posé beaucoup de questions au début, et il y a eu des moments difficiles, compliqués plutôt. Je me sentais parfois comme encombrée de ma féminité, comme enfermée dans des représentations, les miennes, celles des acteurs en face, ou des autres membres de l’équipe. Maintenant j’accepte d’être sexuée. Ça ne me dérange plus. J’ai l’impression que c’est en acceptant d’être sexuée que je peux dépasser cet état de fait, et être tout simplement dans le travail, telle que je suis. J’accepte aussi que des projections surgissent en face. Ça fait partie du jeu. Tant que ça reste souple et ludique, tant qu’il n’y a pas de vieilles névroses de part et d’autre, tout va bien.
Etre dirigé, pour un acteur ou une actrice, c’est avant tout être sous le regard de l’autre. Ce n’est pas neutre, un regard. Bien sûr que le regard est en partie sexué. Puis le travail transcende tout ça.

Je dirais que la place du metteur en scène n’est pas toujours une place facile, d’autant que malheureusement, dans le système actuel elle est assimilée à une place de pouvoir. Ce qui fausse tout. On confond la notion de puissance et celle de pouvoir. A mon sens, le pouvoir n’a strictement rien à voir avec l’art. Quand je suis à cette place de la mise en scène, de la direction, c’est cette confusion (…) que j’essaie sans cesse de déjouer, ce fantasme que j’essaie de déconstruire, pour moi-même, pour l’équipe, pour le projet. Que chacun, acteur, directeur, producteur, technicien, concepteur… assume d’être dans sa puissance, à la place où il est, pas dans son petit pouvoir. Car il est toujours petit le pouvoir quand il est mal placé.

La puissance, c’est autre chose.

La puissance artistique est quelque chose de nouveau pour les femmes, de récent dans l’histoire des femmes. Quand j’ai découvert ma puissance artistique – je veux dire ma capacité à créer un monde, écrire, mettre en scène, et embarquer là-dedans toute une équipe et que ça fonctionne - quand j’ai découvert ça, cette capacité en moi, renvoyée par le regard des autres, ça a été un bouleversement. Je pense que ça peut l’être pour tout artiste, homme comme femme. Mais pour une femme, la notion de puissance prend de nouvelles connotations. Nous ne sommes pas habituées à elle, culturellement. Pendant des siècles, on ne nous a accordé la puissance que dans un seul domaine : l’enfantement, la reproduction. Or la réalité des femmes est toute autre, et leur multiplicité aussi. Pour cela, j’aime le titre du livre de Marie N’Diaye, Trois femmes puissantes. Ce titre à lui seul contient quelque chose de subversif. Il dit le surgissement d’une notion nouvelle dans l’histoire des femmes et de l’humanité. Il y a dans ce titre quelque chose qui se lève, de puissant justement, qui n’a rien à voir avec une prise de pouvoir.

Bref, il y a trop de questions et d’enjeux de pouvoir dans le système théâtral français tel qu’il fonctionne, tel qu’il a été construit, pensé. C’est aussi sans doute une des raisons pour lesquelles il est si fermé aux femmes - le pouvoir ça ne se partage pas, ou si difficilement. Pouvoir rime avec compétition, avec hiérarchie. C’est malsain. Infertile. Cela participe du formatage des formes artistiques, créé des rivalités. Alors que plus il y a d’artistes de talent, plus ils sont différents, mieux l’art se porte. L’art est le lieu du singulier.

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© Christian Ganet

L.O. Quelle est la nature des soutiens qui vous ont permis d’en arriver là où vous êtes ?

N.F. Je ne viens pas des écoles nationales, ni du sérail, donc rien n’a été rapide, ni facile, ni léger.  J’ai été en partie soutenue par l’institution, mais j’ai envie de dire par des individus. Et plutôt par des individus que je qualifierais d’atypiques. J’ai avancé comme je pouvais, pas comme je voulais ! J’ai avancé un pied dans l’institution, un pied dehors. Mes plus forts soutiens viennent des artistes je pense. Des amis auteurs m’ont beaucoup soutenue moralement et m’ont ouvert les portes qu’ils pouvaient m’ouvrir, fraternellement. Et j’ai toujours été très soutenue par les acteurs. J’ai toujours pu compter sur eux. Ils m’ont donné des ailes, et la force de me battre. Les acteurs n’ont pas de pouvoir direct, mais une véritable puissance – on y revient. La réalisation de mes projets doit beaucoup à leur engagement. Les acteurs sont capables de croire à un projet de façon désintéressée. Ils sont capables de lire une pièce manuscrite inédite, d’en voir le potentiel théâtral, de s’y engager avec la foi du charbonnier. Les acteurs sont capables de dire « J’aime ! », c’est très rare dans ce milieu.

Quand le rapport Reine Prat est sorti en 2006, la prise de conscience a été forte (rapport commandé par le ministère de la Culture, pour une plus grande et une meilleure visibilité des différentes composantes de la population française dans le secteur du spectacle vivant, dénonçant la mauvaise représentation des femmes dans tous les secteurs du milieu). Cela a été un choc. On est nombreux et nombreuses à ne pas être sortis indemnes de cette lecture.

« Des chromosomes de minoritaires et une gueule de statistique »

L.O. Quels ont été les obstacles auxquels vous avez pu vous heurter ?

N.F. Je dirais que je me suis surtout heurtée à l’indifférence, un grand mur d’indifférence du côté de la production quand j’ai voulu monter mes propres textes, sur des projets qui n’étaient pas des commandes. Du côté de l’écriture, en revanche, j’ai été soutenue. Par Vincent Colin d’abord, puis par la Chartreuse, (Centre National des Écritures du Spectacles), et grâce au CNL qui m’avait donné une bourse, pour écrire Alex Legrand. Ce texte avait reçu l’Aide à la création (Ministère), bref, il fut bien repéré. Pour autant, personne n’a voulu parier un centime dessus en production. Personne. Je dirais que les obstacles que j’ai connus sont d’abord liés à l’étanchéité des systèmes d’aide en France, et encore une fois, au manque de curiosité face à l’écriture contemporaine. A l’époque, je n’ai pas pensé une seconde que le fait d’être une femme n’aidait pas comme on dit. Aujourd’hui je pense que c’est un facteur aggravant parmi d’autres, dont il est impossible de quantifier la nuisance, mais qui est constatable après coup. Bref, il se trouve que j’ai donc monté ce texte, grâce au désir des acteurs, sans autre argent que l’Aide à la création. Personne n’a été payé au départ.

Puis le spectacle a commencé à très bien marcher. Paradoxalement, c’est dans le succès que j’ai commencé à me questionner. Et c’est le regard des autres qui m’a éveillée. En particulier celui d’une critique. Elle a découvert ce spectacle dans des salles pleines, enthousiastes, mais totalement périphériques. Elle a vu mon parcours d’écriture, soutenu et repéré par l’institution depuis plusieurs années. Elle a vu que j’avais pas mal navigué dans différents théâtres publics, que je n’avais pas un parcours particulièrement marginal, bref, elle s’est étonnée que, face au succès et au potentiel de ce spectacle, le reste ne suive pas. Étonnée qu’une fois toutes ces épreuves passées, écriture, création, rencontre heureuse avec les spectateurs et la critique, l’indifférence des directeurs de lieux perdure. Forte de son regard de critique et d’observateur sur l’ensemble du paysage théâtral depuis des années, elle m’a simplement dit qu’elle était persuadée qu’à talent et parcours égal, un homme ne serait pas confronté aux mêmes difficultés que moi. Ça m’a fait très mal à l’époque. Une grande claque. En même temps, cela faisait écho à une douleur en moi, quelque chose de sourd, que je ne savais pas nommer, et que la lecture de Une chambre à soi m’a éclairé plus tard, que je pourrais grossièrement formuler ainsi : Comment avais-je pu croire que j’allais échapper à la règle ?  Comment avais-je pu imaginer que j’allais traverser ce territoire séculairement masculin - écriture, mise en scène, direction – impunément ? Bon. Ce n’est pas agréable quand on se pense singulière de réaliser qu’on a des chromosomes de minoritaire et une gueule de statistique… Aujourd’hui, je sais que je ne suis ni l’un ni l’autre ou que je suis les deux, comme tout le monde.

Aujourd’hui, je suis contente qu’on aborde collectivement cette question, même si on est très loin du compte. Et au-delà, j’aime toutes les questions qu’elle soulève et pose aux femmes, aux hommes, aux relations hommes/femmes, à nos représentations, à la fiction, à la démocratie…  Que faire ? Je me dis qu’il faut à la fois militer et ne pas militer. Revendiquer d’être une femme et ne pas le revendiquer. Être une femme sur ce territoire met souvent dans des situations très ambivalentes. Être ou ne pas être ? C’est une question somme toute dynamique ! J’essaye de faire quelque chose de cette ambivalence, de cet inconfort définitif. Je continue de chercher ma façon de trouver ma liberté là-dedans. Et marcher sur ce fil, sur cette ligne de crête qui touche à la fois à mon identité sexuelle, au politique, à l’intime, à l’existentiel, peut-être passionnant. Voire créatif. C’est ce qui me console, parfois.

Pour citer ce document

Nathalie Fillion, «« Le contemporain, c’est aussi, entre autres, l’apparition des femmes »», Agôn [En ligne], Entretiens, mis à jour le : 27/06/2012, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2268.