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Einstein on the beach - 1976 // 2012

Le Regard du spectateur (première partie) : Einstein on the Beach en 2012

Vous trouverez ici le canevas de la première partie du Regard du spectateur, recherche appliquée conduite sur Einstein on the Beach de Bob Wilson sous la direction de Céline Massol, assistée de Valérie Gasse (jeu et mise en scène) et Barbara Métais-Chastanier (dramaturgie) avec huit étudiants en Arts du spectacle de l’Université Montpellier III – Paul Valéry (Sonia-Adina Alexandru, Apolline Andreys, Cavé Martins Araujo, Benjamin Cabello-Aguilar, Nadja Cole-Paya, Marie Coyard, Antoine Dubois-Mercé et Maïté Lottin) au cours du second semestre de l’année 2011-2012.

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Présenté le 30 mai 2012 au théâtre de la Vignette (Montpellier) et repris en octobre 2012, ce travail se présente comme une exploration au plateau de l’expérience du spectateur. Organisé en trois temps distincts (Le Spectateur, L’Expérience, Se Souvenir), Le Regard du spectateur fait se rencontrer les regards et les mémoires : chacun de ces trois temps est une exploration des temporalités du souvenir d’Einstein on the Beach du point de vue de leur rapport à la langue – accession tâtonnante au langage dans la première partie, mise en récit à partir d’une série de huit témoignages choisis parmi ceux de l’enquête pour la seconde1, exploration corporelle et musicale dans la dernière.

Dans cette première partie, qui constituait moins une partition qu’une feuille de route réactivée par un travail d’improvisation, se lit quelque chose d’une naissance à la langue, où le chemin qu’on emprunte en soi pour accéder au souvenir devient le double, qui précède ou qui suit, le trajet de la pensée en tant qu’elle prend forme dans et par le langage. Le texte ici fonctionne par bribes, par scories, se déploie d’accident en rebond – matière hétérogène, non-stabilisée, non-orientée dans un sens ou dans un autre, forme d’avant le récit, d’avant le témoignage qui témoigne pourtant.

Plus encore, la retranscription de cet échange forme comme le contre-point des paroles recueillies et publiées en mars. Ceux qui parlent ici ont à peine vingt ans, parfois un peu moins, parfois tout juste plus : ils commencent à écrire les premiers chapitre de leur histoire de spectateur, ils ne savent pas si, dans vingt ou trente-cinq ans, le théâtre occupera toujours une place – anecdotique ou déterminante –, si d’Einstein on the Beach, ils garderont un souvenir aussi vif et aiguisé que ceux qui nous sont donnés à lire par ceux à qui ils prêtent leur voix. Pour la plupart, ils viennent de voir la pièce de Bob Wilson à l’Opéra Berlioz : le souvenir existe encore au présent, il est cette chose avec laquelle on peut encore dialoguer en soi. Plus tard – ce qu’il en restera ? Nul ne sait : le temps déposera les formes de la réponse et viendra effacer ou prolonger les vestiges en puissance de leur expérience de spectateur – et pourtant ils se prêtent ici à la fiction de ce qui pourrait être une archéologie de leur mémoire future.

Serge Daney, dans un entretien avec Régis Debray réalisé peu de temps avant sa mort, parle de la manière dont les films l’ont regardé – images qui sont toujours visages, qui sont toujours regards, qui donc se posent sur celui qui les regarde, plus qu’il ne saurait, lui, les voir. Être vu par une œuvre, se laisser observer, en faire l’expérience – voilà ce dont témoigne cette discussion, réduite et réagencée : la manière, énigmatique, rétive, profonde ou têtue dont chacun d’entre eux aura été observé par Einstein on the Beach.  

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Le Regard du Spectateur , Montpellier, 27 mai 2012.

Apolline . Ce que je voudrais retenir. Hum. Mes souvenirs dans trente-cinq ans. Hum. Ben. Ben c’est finalement tout le le la sensation qui s’est dégagée heu parce que j’ai trouvé que c’était très étiré dans le temps et en même temps c’était très léger. Je sais pas si vous…

Marie . Oui oui je comprends.

Apolline . C’était tellement étiré que finalement ça devenait très léger. Enfin alors qu’on pourrait penser le contraire que justement ce soit pesant. Alors qu’en fait j’ai trouvé ça léger.

Sonia . Moi, j’aimerais bien me souvenir de la musique et les émotions que j’ai ressenties. Et l’image d’Einstein jouant au violon et aussi j’aimerais bien réussir à me souvenir ce monologue du supermarché.

Maïté . Alors moi j’aimerais me souvenir surtout des gestes qui intègrent la précision, de tout ce qu’ils faisaient. Ils étaient tellement conscients de tout ce qu’ils faisaient, c’est ça qui m’a le plus marquée dans cette pièce. Même. Enfin. Ils étaient tellement concentrés et présents. Ouais, c’est ce qui m’a le plus surprise et aussi – mais ça, je pense que c’est après – enfin c’est sûr, enfin je me souviendrai des rencontres que j’ai faites dans les toilettes : parce qu’en fait j’ai rencontré, il y, en fait, il y avait une immense queue et il y avait que des intellectuelles, des femmes qui avaient vu la pièce en 76 et elles étaient toutes trop contentes d’être là. Elles étaient super excitées : elles se retrouvaient toutes, elles s’étaient pas vues depuis hyper longtemps. Y a une américaine qui a raconté ce qui s’était dit dans le monologue et, enfin, elles étaient trop contentes de savoir ce qui était dit dans le monologue parce qu’elles avaient rien compris. Et après elles se sont raconté ce qu’elles avaient vécu en 76 et ce qu’elles avaient fait depuis. Et moi j’écoutais parce que ben j’avais pas trop le choix. Du coup ça a fait un lien avec le travail qu’on fait parce que je me suis dit qu’il y en avait peut-être certaines qui avaient été peut-être interviewées… Elles parlaient des tableaux expressionnistes qu’elles venaient de voir. Elles mettaient en lien avec des pièces qu’elles avaient vues, des livres qu’elles avaient lus. Enfin, c’était vraiment des intellectuelles, des intellos… (pause) Elles m’ont posé des questions sur ce que je ressentais puisque c’était ma première fois et avant j’avais – parce que j’ai beaucoup été aux toilettes – j’ai été dans les toilettes des hommes parce qu’il y avait trop de queue dans les toilettes des femmes et ils étaient trop contents alors que quand on va dans les toilettes des hommes dans une station service y a pas de réaction, là ils étaient trop contents, ils étaient trop contents : « Ah non mais c’est génial ! Des femmes dans les toilettes des hommes ! » Enfin, ils faisaient des théories sur tout. Il y a eu des réactions surprenantes, enfin.

Benjamin . En fait tu es un homme !?

Maïté . En fait j’ai senti qu’on était tous là pour quelque chose et que rien qu’un tout petit événement ça les rendait super contents. Il y avait la new-yorkaise qui l’avait vu en 84 et y en avait d’autres aussi. Et après elles se racontaient : « Non, mais moi en 76, j’ai pas pu le voir parce que j’étais en train de faire des études je sais pas où… » C’était bien. C’était très euphorique.

Antoine . Je sais pas vous mais je sais qu’en règle générale le texte ça constitue une espèce de compte-goutte qu’on donne au public.

Apolline . Compte-goutte ?

Antoine . Et qui est mesuré par l’écriture et par ces choses-là.

Apolline . Compte-goutte…

Antoine . Ce qui fait que pendant que tu vois le spectacle, tu es constamment dans l’attente de ce qui va arriver. Alors que, là, comme y a pas de texte. Y a pas de. C’est comme de la nourriture, comme si tu pouvais, c’est comme si.

Apolline . Une bouchée de tout !

Antoine . Ouais voilà, tu peux prendre ce qui te plaît dans la construction du spectacle. J’ai trouvé ça intéressant.

Maïté . Mais on peut toujours prendre ce qui nous plaît.

Antoine . T’as souvent une histoire, t’as souvent un truc qui t’amène quelque part et tout. Là c’est quand même une expérience où… enfin…

Maïté . C’est personnel quoi.

Antoine . Ouais quelque part deux spectateurs à côté peuvent avoir vu deux spectacles différents.

Apolline . Même Robert Wilson, il avait dit à la conférence, je crois, que c’était pas pour raconter une histoire en particulier mais plusieurs histoires.

Marie . Et que c’était une liberté, qu’il voulait laisser toute la liberté au spectateur. Et c’est vrai que c’est ça.

Marie . Et puis on va voir une pièce de théâtre, y a une histoire, on nous amène quelque part, on sait où on va. Ça dure une heure et demie et puis voilà. Moi j’adore ça hein, mais là on arrive on sait pas ce qui se passe. On sait qu’on va assister à quelque chose d’expérimental plus ou moins, enfin pas expérimental mais quelque chose de nouveau, qu’on n’a pas encore vu. Et moi, ça m’a beaucoup plu cette dimension de nouveauté partout. Et surtout les corps quoi. Moi, les filles qui restent vingt minute avec leurs doigts comme ça et puis qui d’un coup bougent leurs doigts, moi je trouve ça génial. Non mais c’est fort quoi. J’étais tout en haut. On était tout en haut avec Apolline. Enfin on était loin quoi.

Apolline . On était perchées.

Marie . Ouais, c’est ça. Et ben pourtant, on voyait juste ça. Et du coup, comme y avait pas de texte, moi aussi, ce qui m’a marquée, c’est qu’ils donnent complètement, aux choses, les acteurs et le spectacle. Ils donnent. Enfin… Je sais pas.

Marie . C’est ça. C’est simple. Enfin… T’as des pièces où t’es là : « Ouais mais là il se passe ça. » Là non. Là on a, enfin c’est pas qu’on n’a rien à comprendre, mais juste on vit.

Maïté . Y a juste à ressentir.

Marie . Ouais, voilà, on a juste à « vivre avec ». Et ça c’est super agréable.

Maïté . Mais sur le « vivre avec », moi ce qui m’a plu au départ c’est que tout est fait tout doucement en fait. Ils n’ont pas éteint la lumière d’un coup, ils n’ont pas dit : « Eteignez vos portables. » Ça c’est fait comme dans la continuité de la vie. Y a pas eu de pause où on vous dit : « Maintenant vous vous taisez vous regardez et vous êtes personne. » Là, ça c’est fait doucement.

Marie . Et puis, c’est le fait que les gens sortent et reviennent. Donc, on a l’impression d’être dans un truc qui s’arrête mais qui s’arrête pas vraiment.

Maïté . Je pense que c’est pour ça que ça a marqué autant de personne parce qu’il nous laisse le faire rentrer dans notre vie. C’était pas : « Tu rentres chez toi et c’est fini ». Là, ça fait vraiment partie de ce qu’on a vécu ce week-end là quoi. (pause) D’habitude, ben on entre dans quelque chose et on en ressort et puis c’est ailleurs, c’est un autre temps. C’est un autre monde un peu. Et puis après on retourne dans la vie.

Marie . Je l’ai pas du tout vécu comme ça.

Maïté . Alors que Einstein, c’est pas ça du tout.

Marie . Ah. Je croyais que tu parlais d’Einstein.

Maïté . Non, Einstein ça fait vraiment comme si on nous prenait en tant que spectateur mais…

Marie . En tant que « personne ».

Maïté . Voilà.

Marie . Non mais c’est ça, pour moi on nous prend en tant que « personne », en tant que « nous » et on offre cette notion de partage et …

Apolline . Mais c’est peut-être pour ça finalement qu’il y a des choses qu’on oublie. Parce que comme tu dis on n’a pas été… On n’y a pas fait attention comme si c’était vraiment aller au théâtre.

Maïté . Ouais : « Voilà, ça commence. »

Apolline . « Je m’assois et je regarde. »

Cavé . C’est quoi alors cette notion de « tradition » ? Qu’est-ce qui est traditionnel aujourd’hui ?

Nadja . Heu... Bonne question!

Cavé . Hé oui c’est pour ça que je vous la pose !

Benjamin . Je dirais que ce qui est traditionnel c’est... c’est ce qui manque de réflexion, c’est heu... Je pense qu’y a une différence entre le classique et le traditionnel parce que le traditionnel y a quelque chose qui se transmet et heu dans ce qui se transmet je pense c’est... ça se transmet pour une raison mais heu que que ces raisons peuvent se perdre enfin moi j’ai l’impression que... dans le traditionnel que je vois c’est que... je sais pas c’est pas l’intérêt mais enfin ça me touche pas, y a un truc dans le traditionnel qui quelque part me touche beaucoup et d’un autre côté ça ma touche mais pas du tout je me sens tellement loin de tout ça...

Maïté . Mais t’aurais des exemples ? Parce que là...

Benjamin . Ouais je sais c’est pas très clair...

Nadja . Mais c’est quoi être touché par quelque chose ?

Benjamin . C’est quoi « être touché par quelque chose » ?

Nadja . Ouais comment on peut définir ça, si on dit, si tu dis : « Je suis pas touché par ce qui est traditionnel ce qui n’a pas de... », en tous cas ce que j’en comprends, c’est « d’intention », de « fondement ».

Benjamin . Qu’est-ce qui me touche ? Je dirais que c’est ce qui fait résonnance d’une part... genre... y a plein de choses qui font que je suis là et pas ailleurs et quelque part c’est... ce que je fais là c’est quelque chose qui me touche mais ça c’est des résonnances qui vont très très loin c’est pas... y a plein de choses genre par exemple le... j’adore la terre ici enfin je veux dire la couleur de la terre j’adore ça enfin... ça résonne en moi, complètement... genre par exemple la couleur du ciel aussi le ciel a un bleu particulier ici, c’est pas le même bleu qu’à Paris par exemple... y a plein de résonnances et genre et au-delà de ça, dans les mentalités dans les idées des hommes y a des choses qui résonnent en moi quoi et justement, c’est ce côté traditionnel, de ce qui se transmet par les générations qui... justement font des résonnances (silence) – c’est plus clair ou pas?

Cavé . Ouais et pour toi Nadja c’est quoi ? C’est quoi le « traditionnel » ?

Nadja . Ben heu... Oui, effectivement je verrais ça plutôt dans... ouais un peu des mœurs  quoi, des choses qui sont ancrées et et qui ben qui se transmettent mais après moi enfin... Je veux aussi répondre par rapport à tout ce que j’ai entendu sur Einstein, heu... enfin, j’ai l’impression que l’élément qui casse avec cette traditionnalité...

Benjamin . Tradition.

Nadja . Ah oui ! C’est la « tradition » pardon... « tradition » ! Voilà que j’ai inventé un mot heu (rires) heu c’est aussi le fait de pouvoir sortir enfin de de et puis enfin c’est pas l’entracte quoi carrément sortir quand tu veux, quand tu le souhaites et c’est vrai que dans un spectacle tu fais ça... Vous vous rappelez le moment – parce que moi j’étais là au débat aussi – où il parle de... il a parlé de l’art abstrait Bob Wilson. En fait il dit : quand on va au théâtre aujourd’hui, quand on voit des acteurs sur scène, on voit sans arrêt des acteurs qui cherchent à dire : « Vous avez compris ? », « vous avez compris ce que je dis ? », « vous avez compris ? »...

Maïté . Oui, c’est vrai.

Nadja . « Est-ce que vous avez saisi ce que je dis ? », « vous avez compris ? », « vous avez saisi ? ». Il nous fait ça pendant dix minutes : « Vous avez compris ? », « vous avez saisi ? ». Il  dit : « Tous les acteurs aujourd’hui font ça ». Il dit... : « Putain ! À l’opéra ou au théâtre, aujourd’hui, il n’y a plus d’abstraction », voilà comment il définit ça : « Plus d’abstraction ». C’est-à-dire... qu’est-ce que vous entendez par là ? Enfin, comment résonne ce mot pour vous, « abstraction » ?

Maïté . Moi je pense que c’est quand on n’est plus dans l’explication mais quand on le vit complètement.

Cavé . L’abstraction, ce serait une forme de vie plus intense ?

Benjamin . On n’est plus dans l’objet mais dans la représentation. Je pense qu’avec l’abstraction on n’est plus dans quelque chose ben... qui a une prise sur le réel en fait. C’est comme s’il y avait quelque chose d’autre enfin... dans le sens où justement je trouve que ces termes sont bien dans l’objet qu’on veut emmener, on n’est plus dans cet objet-là où ça c’est un stylo, où ça c’est une tâche, mais justement dans quelque chose d’autre où ça c’est un bout de fer ou n’importe quoi…

Maïté . Ben, ça nous laisse une plus grande liberté l’abstraction.

Benjamin . Ouais.

Maïté . Parce qu’on sait pas ce que c’est.

Cavé . Parce qu’il y a différents niveaux de suggestion ?

Benjamin . Ouais, c’est ça ouais.

Nadja . Sur les objets... comment ça fonctionne en fait tout ça ? Cette abstraction justement.

Maïté . On fait abstraction du monde réel.

Antoine . Pour moi, y a une mécanique de l’esprit qui fait qu’on est souvent prisonnier de nous-mêmes et de notre vie, un spectacle comme ça est une ouverture là-dessus, une ouverture de ça sur autre chose quoi c’est... comment dire ? Autant il y a des gens qui heu... historiquement ont vraiment ouvert des portes par eux-mêmes, par un travail, une recherche ou quelque chose de cet ordre-là autant je trouve qu’un spectacle comme ça c’est comme une espèce de trésor qui contient infiniment de choses et qui, offert à un public, va lui permettre de, partant de sa position, de sa vie, de son état, de là où il est, de ce qu’il est heu de découvrir des choses qui lui sont accessibles mais qu’il ne connaissait pas encore quoi, qui lui sont révélées en quelque sorte, je vois vraiment ça comme une espèce de... enfin pour arriver à à l’imaginer et que ce que je dis soit compréhensible, je dirais que c’est une sorte de leçon quoi quelque part, quelque chose qu’on a à apprendre mais... c’est trop concret comme mot « leçon », c’est pas de cet ordre-là, c’est plus dans la sensibilité, dans le, dans... dans tout ce qui justement n’a pas de mot pour être exprimé, dans tout ce que l’on peut ressentir de l’attraction, de la mélancolie, de la tristesse, des des sentiments, des choses qui sont d’ordre psychologique un peu et je trouve qu’un spectacle comme ça c’est une espèce de... pouh ! Ça explose complètement un espace qu’on connaît pour l’ouvrir complètement sur d’autres dimensions quoi. C’est comme si on était enfermé dans un enclos depuis toujours et puis d’un seul coup on ouvrait la porte de l’enclos et qu’on pouvait aller explorer tout un univers nouveau avec des forêts, des montagnes, des rivières, de de nouveaux animaux, des nouvelles plantes... je vois ça comme ça quoi un espèce de truc qui… en partant d’un tout petit machin qui est notre vie pouvait rentrer et pénétrer dans quelque chose d’immense quoi.

Maïté . Et ce quelque chose d’immense ça peut être notre imagination aussi.

Antoine . Ouais mais y a des fois où en fait elle est pas accessible tu vois, elle est bloquée dans ce petit enclos.

Benjamin . Puis elle est limitée.

Apolline . Faut la titiller parce qu’elle...

Antoine . Ouais la titiller ou en tous cas lui créer un appel, la nourrir quoi. Je pense que c’est vraiment de la nourriture pour nous révéler à nous-mêmes ou un truc de cet ordre-là. Mais moi, je vois ça comme ça vraiment c’est... d’ailleurs, je trouve ça très intéressant parce que c’est une opportunité exceptionnelle quelque part de pouvoir comme ça... à moins des fois, je sais pas, de bouleverser notre vie, de de décoller pour une autre planète ou... un truc sensationnel y a pas vraiment de... c’est pas comme si c’était à portée de main ou alors c’est avec des choses qui sont vues et revues quoi... mais un spectacle comme ça, il est vraiment spécial, original heu heu novateur. Même s’il a eu lieu il y a trente ans et qu’il a lieu de nouveau aujourd’hui, je trouve qu’il qu’il est tellement chargé de d’un truc qui me paraît – je veux pas dire infini – mais en tous cas il est vraiment chargé et je pense que cette nourriture-là on en a grand... on en a énormément besoin quoi...

Je finis juste sur un truc parce que du coup ça me fait penser à une autre idée que j’avais en tête toute à l’heure. Ça m’a toujours surpris de voir à quel point les humains sont sans arrêt en train d’évoluer et de créer plus de choses. Ça fait un siècle qu’on crée infiniment de trucs et en fait si on regarde bien d’un point de vue psychologique, moral, sur des choses comme ça on est en fait assez bas dans ce qu’on pourrait envisager quoi, contrairement aux notions de paix et d’amour et de choses comme ça. D’un point de vue historique, il y a eu des grands penseurs, des gens qui ont trouvé de très grandes choses et quelque part, on n’en bénéficie pas aujourd’hui quand on regarde comment c’est fait : on va voter pour une bande d’hurluberlus, là dans quelques semaines, et y en a aucun qui m’attire plus que ça...

Maïté . Bon, on va peut-être pas parler de politique quand-même...

Apolline . Heu... Oui heu finalement en fait j’ai eu l’impression que s’est passé très vite mais heu je regrette, il y a quelque chose que je regrette finalement puisque je suis pas sortie de la salle.

Nadja . Mumm...

Apolline . Et heu...finalement je regrette un peu parce que je me dis que, peut-être, j’ai pas profité du spectacle comme j’aurais pu en profiter... Paradoxalement, puisque finalement je suis restée et j’ai tout vu.

Cavé . Ouais...

Apolline . Mais heu je me dis que, en sortant j’aurais... ça aurait rajouté quelque chose au spectacle. C’est aussi pour ça que Bob Wilson a autorisé qu’on puisse sortir du spectacle comme ça et je pense que ça faisait partie de son spectacle et je pense que j’ai pas pu... j’ai loupé quelque chose finalement enfin loupé...

Nadja . Mumm...

Marie . Enfin si tu l’as senti comme ça sans doute...

Apolline . Bon après... je faisais de petites pauses pendant les... je buvais du Yop (rires) mais bon je suis pas sortie. (rires)

Maïté . Moi, j’ai trouvé le temps très long, personnellement… vraiment j’étais contente que ça s’arrête quoi. (Rires) Genre... après en sortant... c’était trop intense enfin j’sais pas c’était lourd quoi au bout d’un moment...

Marie . Ouais voilà moi j’étais épuisée.

Apolline . Moi, c’est totalement le contraire : à la fin j’étais trop trop... tonique quoi ! (rires) Non, mais c’est bizarre et pourtant je suis rentrée toute... enfin je suis rentrée normalement... dans un état normal... et je suis sortie complètement tonique ! (rires) Pourtant je suis restée cinq heures dans la salle sans bouger.

Cavé . Et toi Marie ?

Marie . Heu pour la durée ?

Cavé . Pour la durée. Comment t’as vécu ces cinq heures ?

Marie . La première heure heu ça a été vraiment dur pour moi, la première heure et demie, j’étais contente en fait quand le premier knee-plays est arrivé, là j’étais là : « Cool, je vais pouvoir aller faire pipi », non parce que j’arrivais pas à me concentrer et heu et en fait après je suis allé fumer et je me suis rendue compte que... j’avais pas besoin de me concentrer... enfin que...

Maïté . Que t’avais juste à laisser venir...

Marie . Ouais, que j’avais juste à laisser venir... Parce que j’ai pas l’habitude de laisser aller mes émotions. Après je me sens un peu débordée par mes émotions non mais je sais pas j’ai pas l’habitude de les laisser venir à moi et là je les ai laissées venir à moi vraiment et du coup ben je l’ai trop bien vécu quoi. Et en fait quand ça a été fini, au bout de quelques heures, enfin au bout de cinq heures hé ben je me suis dit : « Ça aurait pu durer douze heures, ça m’aurait pas dérangée ! » parce que vraiment j’avais pas envie que ça s’arrête du tout, enfin j’étais bien j’ai j’ai... enfin voilà j’étais bien quoi. C’est surtout la première chorégraphie qui m’a plongée dans le truc en fait je me suis sentie... emportée.

Apolline . Oui ben heu... comme on en a beaucoup parlé je m’attendais... avec les témoignages qu’on a eu je m’attendais vraiment à quelque chose de grandiose, quelque chose de vraiment « fou » et heu ben c’est ce que j’ai ressenti un petit peu aussi finalement.

Benjamin . En fait tu t’attendais à quelque chose d’énorme et en fait c’était juste...

Apolline . Énorme.

Marie . Énorme.

Maïté . Énorme.

Benjamin . C’était énorme ?

Apolline . Ben oui quand même !

Benjamin . Oui...

Nadja . Et y a un truc qui revient souvent dans les témoignages c’est le fait que... après je pense que ça vient du fait qu’ils parlent trente cinq ans après donc ils sont au-delà des choix de la jeunesse mais heu... est-ce que c’est un spectacle qui t’a confirmée dans un désir ou dans un choix ou qui aura peut-être une incidence au niveau de – je sais pas – ce que t’as envie de faire par la suite ou des choses avec lesquelles t’aurais envie de rester en contact ?

Apolline . Hé ben heu... (rires) non j’ai pas senti ça, j’ai pas senti ça mais heu...Non j’ai pas ressenti ça. Y a juste le passage où y a la dame qui chantait avec la barre lumineuse et je me suis dit : c’est vraiment beau quand même de... de chanter (rires). Voilà.

Nadja . Ça donne envie de chanter ?

Apolline . Oui ! Et de sauter aussi, de danser, quand y a tous ces gens qui dansent en rond ou qui font des sauts, ça donne vraiment envie, on est entraîné quoi, ça donne vraiment envie de faire de la danse et d’apprendre à chanter ou à jouer du violon.

Marie . Mais en fait, moi, j’attendais pas forcément beaucoup de choses. Je savais que j’allais voir un truc grand mais je savais pas quoi. Et en fait, y a un truc qui m’a rassurée parce que... c’est pas que j’ai peur de pas comprendre, c’est pas que je me sens bête mais c’est vrai que dans la vie on doit toujours tout comprendre. Il se passe des trucs... non mais… on doit essayer de comprendre. On doit essayer de comprendre en cours, on doit essayer de comprendre les gens, on doit essayer de comprendre nos sentiments, on doit essayer de comprendre pourquoi on fait ça... après bon c’est parce que je suis un peu prise de tête mais... mais là, quand il a dit : « Y a rien à comprendre », je me suis dit : « Ah ben c’est cool, c’est c’est un peu une récréation. »

Maïté . C’est rassurant.

Marie . Ouais, c’est rassurant, ça m’a rassurée en fait et du coup ben... je m’attendais à quelque chose de grandiose mais pas dans ce sens-là... Après ouais la mise en scène, la scénographie, c’est un truc de malade, mais pour moi ça a surtout été grandiose parce que justement cette notion-là de liberté, cette notion-là de corps surtout, comme disait Maïté de juste un geste et ça existe quoi... ça je trouve ça... c’est surtout cette notion-là qui m’a paru grandiose. Après toute la mise en scène, oui c’est sûr, mais voilà c’est pas une mise en scène grandiose quoi. Enfin je veux dire... ça m’a marquée mais pas autant que... ben que cette notion de partage avec les acteurs...

Nadja . C’était une expérience alors parce que c’est... Pourquoi c’était une expérience ?

Antoine . Moi sur certains aspects, j’ai trouvé ça bouleversant. C’était... pendant le temps du spectacle quoi... Je l’ai déjà un peu dit... par rapport au temps, par rapport à l’espace. On vit... Ce spectacle était dans un autre rythme et je trouve que d’un seul coup, la mise en rapport de ces deux choses-là était bouleversante quoi. Mon idée du travail, de la vie telle que je peux la concevoir était bouleversée par un spectacle comme ça.

Nadja . Alors est-ce que l’expérience, c’est découvrir quelque chose ?

Maïté . Est-ce que c’est découvrir quelque chose ?

Nadja . De soi ou pas... Non mais je parle en général : en art, quand on regarde quelque chose, par exemple un tableau. J’imagine que ça vous est arrivé : on passe devant un tableau et on peut dire qu’on en fait l’expérience et d’autres fois on va la faire. Pourquoi et qu’est-ce que c’est de faire l’expérience de ça ?

Maïté . C’est quelque chose que l’on ressent ou qu’on a lu dans le tableau je pense.

Nadja . Tu crois que c’est par projection que ça se passe ? Parce qu’en même temps Antoine quand il parle et même vous y a beaucoup d’oubli aussi dans ce que vous percevez. D’oubli par rapport à votre façon habituelle de voir les choses.

Maïté . Ben on se laisse aller à quelque chose de nouveau, on se laisse aller et puis…

Marie . C’est le lâcher prise.

Maïté . Oui on lâche prise.

Marie . On lâche prise et on se laisse aller à quelque chose de plus intérieur. Du coup, je crois qu’y a des trucs qui ressortiront pas, y a des trucs... de toutes façons l’expérience, c’est aussi des trucs qu’on vit que sur le moment et les émotions on les intériorise que sur le moment aussi.

Nadja . C’est pas quelque chose dont tu peux parler après ?

Marie . Si si si si, on peut en parler mais je pense que forcément, y a forcément une phase de l’instant présent dans l’expérience et que c’est pour ça aussi que les souvenirs c’est aussi des flashs et des bribes.

Nadja . Ça réussit à nous faire vivre l’instant présent ? Est-ce qu’on pourrait dire ça de ce spectacle ?

Marie . Oui, c’est ce que j’ai ressenti...

Maïté . Pendant les trois heures et demie, t’étais au moment présent ? Et tu pensais à rien d’autre ?

Marie . Bien sûr que je pensais à quelque chose d’autre...

Maïté . Ben non mais ce que t’étais en train de vivre, genre tu pensais à ce que tu voyais et juste à ce que tu voyais… Tu pensais pas à ce que t’allais manger le soir ?

Antoine . Pour moi y avait plein de moments où j’étais ailleurs mais le spectacle m’appelait constamment et tout à coup pof j’étais vraiment dans le spectacle pendant – je sais pas – pendant des moments que je mesurais pas du tout j’étais dedans et puis à des moments pouf l’intensité diminuait et je repartais sur autre chose et donc je pensais au mec qui était assis à côté de moi en train de roupiller, à celui d’à côté qui est plus là ou des trucs qui étaient pas dans le spectacle, qui étaient extérieurs au spectacle...

Maïté . Ça c’est à chaque fois qu’on va au théâtre, qu’on regarde un film.

Marie . Mais après je pense pas que c’est trois heures et demie d’instant présent...

Maïté . C’est fort !

Marie . Oui ça fait beaucoup... Mais je pense qu’y a quand même des moments... t’es juste là, avec quelque chose devant toi...

Benjamin . C’est comme si c’était... Excuse-moi, je te coupe ! Je vous entends parler et c’est comme si le spectacle en lui-même était un instant présent en fait. Un instant présent décomposé. L’instant présent, quelque part, c’est un moment d’infini en fait. C’est un moment où : « Ah mais oui ! Y a une porte qui s’ouvre! » Et c’est une porte qui s’ouvre sur quelque chose de tellement grand en fait que ça nous transporte en fait. Donc, du coup, j’ai l’impression que justement ce spectacle, c’est un moment présent décomposé où on a pris : « Ah j’ai senti ça ! Et ça ! Et à un moment y avait ça ! » alors... en fait, c’est cinq heures d’instant présent – enfin juste un instant présent décomposé – oulala faut que je prenne du sucre... (rires)

Marie . Tu vois l’instant présent comme un instant infini ?

Benjamin . Ouais grave... Un instant d’infini !

Marie . Alors, ouais c’est super chelou parce qu’un instant présent c’est ce que tu vis sur le moment... c’est pas ce que tu vis... enfin c’est pas infini.

Maïté . Comme quand la chose que tu fais, que tu penses à rien d’autre, que t’es là...

Apolline . Ouais ! Mais que tu vis vraiment et que tu penses à rien et que t’as l’impression que le temps il est... que ça s’est mis en pause, en mode pause et que tu rigoles juste. Hé ben ça m’a fait un peu... ça m’a fait penser à ça.

Cavé . Et juste, si vous deviez donner un autre titre pour ce spectacle.

Apolline . Alors moi je dirais « Ivresse ».

Cavé . « Ivresse » ?

Apolline . Oui parce qu’en fait comme j’ai dit tout à l’heure... parce que quand je suis ressortie j’étais trop contente…

Marie . T’étais soûle, hein ? (rires)

Apolline . J’étais trop contente et en fait pendant tout le spectacle ça m’a fait un peu... quand ils tournent et... on a l’impression qu’on est pris par quelque chose et... et voilà je trouvais que c’était comme une ivresse finalement. On se laisse transporter.

Cavé . D’accord... d’accord. Et pour la soirée?

Apolline . Et le titre, en fait, c’est parce que j’avais lu un livre de Kundera qui s’appelle L’Insoutenable légèreté de l’être et comme je trouve que c’était une soirée... à la fin c’était très léger... enfin je sais pas trop m’exprimer mais... Le « insoutenable » je le verrais plutôt comme quelque chose, comme « insoutenable » quelque chose qu’on peut pas soutenir quoi : c’est tellement léger qu’on arrive plus à le retenir... enfin si… (rires)

Benjamin . Je crois que je vois un peu ce que tu veux dire..

Apolline . C’est tellement léger ouais, c’est tellement agréable que c’est « insoutenable », on peut plus le retenir, on peut plus le soutenir... enfin voilà je l’ai senti comme ça. Enfin c’était mon titre...

Marie . Moi pour le titre du spectacle, mais c’est la première chose qui m’est venue... c’est un peu cul-cul... « Songe étoilé » (rires) et le titre que je donnerais à cette soirée ce serait : « Quelques notes d’émotion » (rires).

Maïté . C’est bien d’assumer !

Nadja . Pourquoi « Songe étoilé » ?

Marie . Parce qu’en fait j’adore me coucher par terre et regarder les étoiles. Non mais, c’est vrai : c’est vraiment quelque chose que... c’est génial ! Du coup, j’ai pensé à ça, je me disais que j’étais bien quand je faisais ça, du coup j’ai pensé à étoile, et je suis pas vraiment moi quand... j’étais pas... j’étais moi-même mais c’était quand même un peu bizarre comme si j’étais dans un tournis, c’est comme un petit peu un rêve donc « Songe étoilé ».

Notes

1  Les témoignages retenus sont ceux de Joëlle Chambon, Violaine Chavanne, Jean-Paul Montanari, Alain Neddam, Soňa Šimková, Jean-Pierre Thibaudat et Geneviève Vincent.

Pour citer ce document

, «Le Regard du spectateur (première partie) : Einstein on the Beach en 2012», Agôn [En ligne], Enquêtes, Einstein on the beach - 1976 // 2012, mis à jour le : 24/11/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2274.