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Saison 2012-2013

Anne Pellois

Feminism is not dead

Untitled feminist show, Young Jean Lee’s Theater Company

1 Il y a des spectacles comme ça qu’on va voir par hasard, et dont on a du mal à se remettre. Parce qu’ils sonnent comme une évidence. Parce qu’ils semblent essentiels. Untitled Feminist Show fait partie de ces spectacles-là. Parce qu’on n’en a pas tout à fait terminé avec le féminisme, quoi qu’on en dise. Et qu’une pièce capable de faire entendre cela, loin des clichés que le féminisme se trimballe, mérite qu’on s’y arrête.

2Six performeuses1 de la scène new-yorkaise, venues de la danse, du cabaret et du burlesque, ont été rassemblées par Young Jean Lee, figure montante du théâtre américain2, pour un show inclassable, alliant cabaret, performances dansées et happening, résolument féministe, parfaitement sérieux, et très drôle.

3Le spectacle commence sur un plateau blanc, que surplombe un rectangle blanc. Pas de musique. Des respirations. Dans notre dos. Quatre femmes nues descendent du public, bientôt rejointes par deux autres qui sortent des pendrillons. Elles sont nues, donc. Elles sont fines, grosses, noires, masculines, féminines, avec des petits seins, avec d’énormes seins, avec de la cellulite aux fesses ou avec une silhouette parfaite. Elles sont tatouées, piercées, décolorées, cheveux courts, cheveux longs. Et elles sont nues. La musique monte. Une danse débute, et s’achève par l’exposition d’un sexe, toutes jambes dehors. Sans agressivité, sans sensualité, sans ostentation même. Juste un sexe de femme.

4Commence alors la déclinaison, en une succession de scènes pratiquement muettes, des clichés du monde féminin, décapés par un humour ravageur et la nudité même. Certaines scènes jouent résolument sur le décalage entre le style et le propos. Il y a cette danse version hip-hop, parodie des clips où les femmes sont hyper sexualisées, qui reprend dans la chorégraphie les gestes censément du quotidien féminin : faire la cuisine, torcher l’enfant, le câliner, lui donner le sein, passer le balai, repasser… Il y a ce magnifique duo d’amour façon danse classique entre deux corps nus, moment de tendresse inouï fait pour effacer des années de fantasmes masculin sur les amours féminines. Il y a cette formidable bagarre mimée par les performeuses avec la violence contenue d’un ralenti, mettant en porte-à-faux les clichés de la masculinité déployant toute sa virilité dans l’affrontement entre congénères.

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5 D’autres séquences racontent une petite histoire, comme ce conte de fées qui comme tout bon conte de fées convoque une méchante sorcière, une gentille fée et des petites filles victimes de leurs rêves, du prince charmant, de la bonne copine, de l’imaginaire genré d’une éducation couleur rose bonbon. Certains passages sont au contraire beaucoup moins narratifs, comme ce moment où les femmes tremblent et soubresautent, se retrouvent dans des positions diverses plus ou moins farfelues, s’entassent, s’enroulent, tressautent, sont secouées dans tous les sens, déplacées, écartelées. Utilisées.

6Et puis il y a les solos. Ou les monologues, puisqu’on les entendrait presque parler tant elles nous racontent quelque chose. Je n’en livrerai qu’un : Amelia Zirin-Brown (aka Lady Rizo) et sa magistrale leçon de fellation. En avant-scène, Lady Rizzo désigne un homme dans l’assistance et commence à mimer de manière très drôle quoique très réaliste une fellation. Puis un autre homme, pour de belles caresses, entrecoupées de petites maltraitances (arrachages de poils malicieux, petites tapes), puis un autre, pour des pratiques plus… invasives. Et finalement c’est de deux phallus imaginaires qu’elle s’empare, pour tresser au final, triomphante et dans un grand moment d’allégresse, un beau monument à la phallocratie.

7Lorsqu’après une séquence musicale sur un plateau vide coloré de lumières (où le spectateur voit ce qu’il veut) les performeuses réapparaissent, qui habillées en homme, en femme fatale, en legging, en robe à trou ou en panthère, on s’aperçoit qu’on avait oublié qu’elles étaient nues. Le petit malaise initial du spectateur face aux corps nus, exposés sans précaution, sans pudeur mais sans ostentation non plus, s’est évaporé dès la première exhibition du sexe, qui supprime toute tentation d’érotisme ou de voyeurisme. La présence de ces femmes nues sur le plateau n’est pas gênante, mais elle n’est pas anodine pour autant. Elle dénonce sans agressivité, sans rancœur et avec une immense gaieté, l’exhibition, l’utilisation, la marchandisation, la standardisation du corps féminin. Tout dans ce spectacle concourt à faire la peau de La Femme avec un grand L, pour dénoncer non seulement le sexisme qui continue de sévir, mais aussi pour entrer dans la grande bataille du sexe et du genre. Par le burlesque, l’inversion, le détournement, mais aussi par la simple différence entre les corps féminins présents, c’est bien des femmes dont il est question, avec plein de « s ».

8 Bruxelles, Kaaistheater, 26 mai 2012. Spectacle invité au Festival d’Automne 2012, du 3 au 7 octobre 2012, Théâtre de Gennevilliers.

Notes

1  Becca Blackwell, World Famous *BOB*, Hilary Clark, Katy Pyle, Regina Rocke, Amelia Zirin-Brown (aka Lady Rizo)

2  Young Jean Lee a reçu en 2007 le prix Obi, qui récompense le meilleur dramaturge émergent.

Pour citer ce document

Anne Pellois, «Feminism is not dead», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2012-2013, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2307.