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Virginie Barreteau

Pauline Picot

Virginie Barreteau fait des cauchemars

Sur le théâtre de Virginie Barreteau

« UNE NUIT, NOUS DORMIONS, POURTANT,

J’AI ENTENDU VENIR LES GENS. »

(Éric, La Geste des Endormis)

Du fond de son immense lit de conteuse à la fois cruelle et terrifiée, de ce lit qui pourrait bien accueillir sept frères, elle fait des rêves. Tenaces : poisseux comme un pied qui glisse dans du sang, râpeux comme un couteau sur de la peau. Des rêves de bouches en gouffres ouverts, de forêts inextricables, de noirceurs. Des rêves creusés, triturés, étripés, dans lesquels elle marche tantôt en ogre-boucher, tantôt en enfant-somnambule effarée.

Virginie Barreteau offre à cet enfant, qui rêve et qui se perd, une place de choix dans son théâtre (comme on dirait de ce même enfant qu’il est un plat de choix pour un ogre). Il est un être minuscule

« Je préfère me coucher tôt pour ne pas assister au spectacle de la nuit car j’ai entendu que la nuit renverse le jour, que l’ombre écrase la lumière qui éclaire et qu’elle recouvre le monde quand je m’enfonce dans mon édredon. »

(Kévin, Histoire du non-employé Jefferson)

Virginie Barreteau offre à cet enfant, qui rêve et qui se perd, une place de choix dans son théâtre (comme on dirait de ce même enfant qu’il est un plat de choix pour un ogre). Il est un être minuscule à l’aune de qui toutes les expériences prennent des proportions terrifiantes. Et il est, à l’instar de ceux des contes, un miroir de la mauvaise conscience, de la lâcheté forcée et de l’impuissance sociale des adultes. Il pointe toujours ses parents du doigt. Ne sont-ce pas les parents qui, dans les contes, abandonnent leurs enfants ? Quand ils ne les abandonnent pas, ne sont-ils pas là pour faire figure de grotesques modèles ridés, de bouffons malheureux et égoïstes dont la folle vie fut gâchée par l’apparition de leur réplique ? Les parents, ne sont-ce pas de toute façon ceux qui partent, qui meurent, dont il faudra se séparer avec plus ou moins de fracas ? Dans La Geste des endormis, les enfants qui jouent puis se perdent évoquent explicitement les figures d’égarés des contes. Dans L’Histoire du non-employé Jefferson, Kévin, Chérubin écorché, apprend le désir, l’ennui et le dégoût au milieu de fêtes adultes ivres et médiocres. Dans La Centrale, Plage ou Au bord d’un trou avec un fil de laine, le père est une figure absente érigée en modèle, un trou noir dans la mémoire, un trou noir qui fait mal comme une jambe qui manque.

Virginie Barreteau offre à cet enfant, qui rêve et qui se perd, une place de choix dans son théâtre (comme on dirait de ce même enfant qu’il est un plat de choix pour un ogre). Il est un être minuscule

« Ce qui me chiffonne vois-tu, c’est qu’avec ton histoire, moi finalement, j’ai de beaux restes, c’est sûr, se bichonne A, mais ta sœur… Ta sœur, avec ses airs de bonne femme, finalement, enfin tu comprends, moi ça me chiffonne… »

(MADAME A, Plage)

La famille, dans les textes théâtraux de Virginie Barreteau, est à la fois un cadre omniprésent et fêlé. Motif omniprésent, étouffant, qui ne laisse aucun refuge à la solitude (hors de l’abandon absolu menant à la mort des enfants) elle présente pourtant une béance. Un père est parti, une sœur vit ailleurs, une autre est insupportable, une mère est un fardeau encombrant qui ne peut lâcher son fils pour s’abandonner à l’apesanteur du monde. Les pères pèsent sur les filles, les mères sur les fils. Les personnages ne peuvent s’extraire de liens, par nature, inextricables – c’est pour rompre un tel lien, impossible à assumer, que le non-employé Jefferson étouffe sa compagne Ève, « pour ne plus [l’]entendre », pour ne plus voir la masse de ses lâchetés minimes se réverbérer dans son regard.

Virginie Barreteau offre à cet enfant, qui rêve et qui se perd, une place de choix dans son théâtre (comme on dirait de ce même enfant qu’il est un plat de choix pour un ogre). Il est un être minuscule

« Se lève. Va lentement mais droit jusqu’à la centrale pendant tout le dialogue qui suit. Jusqu’à y disparaître complètement. »

(La Centrale)

Le vide, vide sidéral d’un acte (le meurtre), d’un lieu (la Centrale), d’un désir (le corps), d’une promenade (la forêt), ce vide vertigineux est préférable à l’étouffant cénacle fêlé de la famille. C’est dans ces vides que l’on se perd, que l’on ne finit pas de tomber, ce sont ces vides qu’on l’on choisit comme échappatoire au père, à la mère. Soit cela, soit l’on reste, à l’instar du fils dans Plage, coincé, pour l’éternité, dans un lieu factice, à rejouer l’éternel échec du langage. Chez Virginie Barreteau, on préfère un acte irréparable à l’enfer de l’incommunication quotidienne, on privilégie le terrible du cauchemar nocturne à la monotonie tuante de la vie diurne. Bien sûr, c’est moins la dénonciation de ce vide qui compte que la fascination qu’il exerce. Moins la dénonciation d’une non-communication ou d’une oppression relationnelle que la manière dont ces motifs peuvent être explorés dans la forme.

Virginie Barreteau offre à cet enfant, qui rêve et qui se perd, une place de choix dans son théâtre (comme on dirait de ce même enfant qu’il est un plat de choix pour un ogre). Il est un être minuscule

« Ah… ! Attention… ! Ah… Ah… Sauve-toi… !

Ah ! Où ? Où je vais ? Dis où ? Où ?

Ah… Attention… ! Par-là ? Par où ? »

(Johane et Isan, La Geste des endormis)

Chaque nouveau texte est comme un nouveau cauchemar. L’imaginaire de Virginie Barreteau se renouvelle avec une cruauté et une inventivité formelle étonnantes. Les textes, déployant – pour les premiers – une histoire nourrie par des personnages que l’on pourrait qualifier de réalistes (s’il n’y avait pas déjà, en eux, un mécanisme qui s’enraye, une langue qui résiste, des gestes qui se répètent), se déconstruisent progressivement pour laisser la place à l’expérimentation formelle d’objets insolites mêlant poésie, narration, parole théâtrale, conte…l’épreuve traversée par les personnages se double ainsi d’une épreuve formelle subie par le lecteur ou engagée par celui ou celle qui s’emparerait de ses textes. On se heurte déjà à la forme, comme on se heurte, dans ce qu’elle écrit, à des peurs primales, ancrées, des sensations profondes. Ses textes parlent de l’instant où la joie enfantine glisse vers la terreur, où le corps inexistant se réveille en un cri, ou l’autre devient un grand méchant. Elle l’exprime d’ailleurs dans Plage : lâchant progressivement le poids (coupable, car inhérent à tout héraut) des responsabilités sociales, politiques – présentes seulement, dans ses premiers textes, à l’état de traces maladives – elle préfère revenir à des instincts premiers, des déraillements du quotidien, des démences mal dissimulées.

Virginie Barreteau offre à cet enfant, qui rêve et qui se perd, une place de choix dans son théâtre (comme on dirait de ce même enfant qu’il est un plat de choix pour un ogre). Il est un être minuscule

« NON ! Pas d’habit qui fasse l’affaire ? Pas d’habit qui fasse l’affaire ! Tout est à jeter et toi tu récupères quand tout est à jeter ! Je ne supporte pas tes reprises, jette cette chemise foutue et ces choses que tu rafistoles avant de les remettre dans le meuble ! Petites manies qui énervent tes doigts ! Et de ramasser les miettes sur la table, arrête ! CESSE ÇA ! Il faut faire un pas maintenant, un vrai pas ! »

(Jefferson, Histoire du non-employé Jefferson)

C’est ainsi que, dans ses textes théâtraux, le rire enfantin penche toujours vers le hurlement, que les dîners mondains dissimulent des corps découpés dans la cave, que les chiens qui caressent sont toujours prêts à mordre et les centrales prêtes à exploser. Tout y est maintenu, contenu, comprimé. Jusqu’à ce que Polaire, dont c’est la fête d’anniversaire dans Au bord d’un trou avec un fil de laine, se mette à hurler, insultant tout et tout le monde, pleurant, maudissant, crachant sa haine et son dédain adolescents. Ou que Madeleine (Hinterland), martyr anonyme du dieu anonyme qu’est son propre corps forcé au silence, se mette enfin à saigner par la bouche, le nez et les oreilles.

Virginie Barreteau offre à cet enfant, qui rêve et qui se perd, une place de choix dans son théâtre (comme on dirait de ce même enfant qu’il est un plat de choix pour un ogre). Il est un être minuscule

« Moi non plus je ne vois rien dedans ce pourrissoir ! On s’enfonce comme dans le jardin noir et on ne trouve rien ! On ne trouve rien ! Regardez-nous : Confites de fleurs fortes et de chants quotidiens ? L’état du jardin ! Il n’y a même plus d’eau dans les tuyaux ! Ils vont dire quoi de plus que nous en venant ici les hommes ! Vous avez jeté toute votre foi vers eux ! »

(Anne, Hinterland)

Le piétinement langagier enivrant de Virginie Barreteau emprisonne une symbolique lourde, poisseuse : celle du corps. Symbolique du corps-fardeau, du corps-bombe à retardement, du corps qu’on fait taire, qu’on punit, qu’on oublie à toute force jusqu’à ce qu’il se mette, « débouché », à se vider de son sang pour, en alertant la mort, faire signe à la vie. Ses textes ont quelque chose d’initiatique – quelque chose peine, refuse, résiste. C’est coincé. Nous ne sommes pas dans la société, dans les impôts ou les fiche de paie, mais perdus au fin fond d’une forêt, coincés dans une cuve ou vissés sur le transat d’une plage artificielle. Pourquoi ? Parce qu’il y a là encore quelque chose à régler. Régler son compte à la peur, la grande peur, au malaise et au désir, à son corps qui refuse de nager, de manger ou d’étreindre…« Nous devons continuer à chanter et à nous occuper de notre jardin », dit la Surveillante de Hinterland. Dans une version hallucinée du credo voltairien, Virginie Barreteau circonscrit ainsi l’événement théâtral à un microcosme qui attire, frotte et résiste.

Virginie Barreteau offre à cet enfant, qui rêve et qui se perd, une place de choix dans son théâtre (comme on dirait de ce même enfant qu’il est un plat de choix pour un ogre). Il est un être minuscule

« Petits enfants qui dormez là,

Je suis le grand Saint Nicolas.

Et le Saint étendit trois doigts,

Les petits se levèrent tous trois. »

(La Geste des endormis)

Et après la dévoration et le démembrement, et si l’on a encore le courage de tourner une page… Il y a souvent un salut. Mais quelle maigreur, quelle pâleur il a… Le maigre salut d’une figure paternelle qu’on retrouve enfin et qui vous promet un pauvre avenir de soufre, la joie mourante de se voir transporter vers la ville pour essayer de s’y conformer – ou encore, miracle aussi improbable que les contes de Virginie Barreteau, un Saint-Nicolas de fable qui vient sauver les enfants, mais qui ne console pas, qui ne rassure pas. Rien ne rassure, rien ne console. La centrale a explosé, les vitres qui protégeaient les enfants de la forêt sont toujours fêlées. Cela fait penser à cette rengaine enfantine horrible, « Allô les pompiers, y’a la maison qui brûle / Allô les pompiers, la maison a brûlé. » Et après ça ? Plus rien.

Virginie Barreteau offre à cet enfant, qui rêve et qui se perd, une place de choix dans son théâtre (comme on dirait de ce même enfant qu’il est un plat de choix pour un ogre). Il est un être minuscule

« Alors je suis

Je suis revenu

Il y avait

Rien »

(Garçon, La Centrale)

Si, il reste bien quelqu’un. Qui porte le souffle de l’explosion sur son visage, le passage du drame, la violence de quelque chose. Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Jefferson : « Je n’ai pas fait attention, on a laissé quelque chose se faire. Qu’est-ce qui a pu nous endommager ? Comment on se parle ? Nos mots sont dégueulasses ! ». Et une jeune femme, dans Au bord d’un trou avec un fil de laine : « Je ne connais pas mon secret ». Les personnages de Virginie Barreteau ont un mystère enfoui et ignoré, verrouillé à triple tour dans un corps qui finit par être démembré plutôt que de pouvoir cracher son intime. Et de ce corps s’extrait une langue étrange, mécanique et empêchée, qui se répète à l’infini sans n’en extraire aucune vérité consolante.

Virginie Barreteau offre à cet enfant, qui rêve et qui se perd, une place de choix dans son théâtre (comme on dirait de ce même enfant qu’il est un plat de choix pour un ogre). Il est un être minuscule

« Des taches ! Des taches sur la moquette ! MAIS FAITES DES TACHES SUR LA MOQUETTE PUTAIN ! »

(Polaire, Au bord d’un trou avec un fil de laine)

Le théâtre de Virginie Barreteau est un théâtre trouble, obscur et rouge, si rouge, un théâtre qui laisse, comme sur les lieux de l’horreur, une impression âcre. Comme une tache impossible à astiquer. Sur une chemise, une moquette, sur la page… une tache qui, plutôt que de faire signe vers Macbeth, rappelle le sang fatal, le sang coupable et érotique, le sang obsédant et indélébile de la clé fée dans Barbe-bleue.

Pour citer ce document

Pauline Picot, «Virginie Barreteau fait des cauchemars», Agôn [En ligne], Portraits, Virginie Barreteau, mis à jour le : 14/12/2012, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2316.